Hallucinations collectives 2017 : Le bilan

Cette dixième édition ne pouvait, ne devait pas être comme les autres. Trop d’enjeux étaient en jeu : trop de films à voir, trop de choses inhabituelles dans la programmation, trop de suppositions pour la soirée-anniversaire, trop de monde à prévoir dans les salles. Lorsqu’une décennie se tourne pour un festival de cinéma, il y a forcément la nostalgie qui revient au galop, les souvenirs des éditions passées qui resurgissent tout à coup pour encourager un comparatif potentiellement fatal, et pire encore, la crainte de voir cette date-anniversaire se transformer in fine en une date limite. Après ces sept jours de festival, pour tout dire, on ne sait pas trop ce qu’il adviendra. La régularité du rythme des projections et du sentiment globalement mitigé sur l’ensemble des films visionnés fut évidemment au rendez-vous, mais le côté « ultime » de certaines séances et/ou thématiques nous aura fait sortir de cette édition avec un petit pincement au cœur, incapables en soi de prédire comment nos précieuses Hallucinations Collectives allaient pouvoir évoluer par la suite. En même temps, la sensation de voir le temps s’arrêter pendant sept jours pour mieux rester confinés dans cette bulle de cinoche alternatif dont nous raffolons tant ne pouvait ainsi qu’en être renforcée au centuple. De quoi nous donner plus qu’envie d’y revenir encore, de tout recommencer, d’autant que le record de fréquentation a littéralement explosé cette année, aboutissant au final à un succès incontestable. Alors, comment diable les Hallucinations Collectives pourraient-elles s’arrêter ? On préfère chasser cette idée de notre tête, et penser déjà à l’année prochaine… Cette dixième édition ne pouvait, ne devait pas être comme les autres. Donc acte.


Get Out (Jordan Peele)

PREMIER JOUR : LA NAISSANCE

On se répète un peu, mais cela se sentait quelques semaines avant le début des festivités : cette dixième édition allait être colossale en matière de séances et de fréquentation. Mais on n’imaginait sans doute pas à quel point. Un taux de préventes supérieur à la normale, des accréditations en nombre très élevé, des séances affichant rapidement complet, un buzz massif sur la plupart des films, l’intégralité de la projection basculée pour le coup dans la grande salle du Comoedia… Pas de doute, cette semaine allait être bien plus chargée que pour les précédentes éditions… Cela dit, comme d’habitude pour la soirée d’ouverture (toujours bondée et électrique d’une année sur l’autre), rien de bien surprenant à constater en matière d’ambiance et d’organisation. Les retrouvailles entre festivaliers donnaient l’occasion de se sentir à nouveau en terrain connu, les formalités d’usage (clip de présentation et remerciements du senseï Cyril Despontin) annonçaient le menu en nous donnant déjà très faim, un petit court-métrage très sympa nous était offert en guise d’Apéricube, et tout de suite après, la salle entière dégustait alors un film de genre particulièrement attendu pour entamer en bonne et due forme ce long banquet de sept jours.

On devait jusqu’ici au producteur Jason Blum une alternative bien trouvée au processus industriel d’un Hollywood obsédé par ses giga-blockbusters super-héroïques et sa rentabilité à court terme. La stratégie était simple : des séries B minimales, reposant sur un concept précis et surfant sur un buzz géré en amont par des projections en festival. Avec des résultats très contrastés : le retour en force de Shyamalan d’un côté (d’abord The Visit, ensuite Split), la péloche horrifique de bas étage de l’autre (Paranormal Activity et consorts) et quelques distributions prodigieuses au milieu (notamment les films de Damien Chazelle). Au vu de son buzz élogieux, nos attentes concernant Get Out étaient à double tranchant : encore un film survendu à cause d’un concept osé ou, comme le supposait son pitch, un vrai choc subversif tombant pile poil pour saccager l’Amérique intolérante de Donald Trump ? Sans grande surprise, le résultat est un peu le cul entre deux chaises, en tout cas fidèle au credo de Blumhouse : partir d’un concept prometteur pour le faire dévier dans une direction assez inattendue. Que cette histoire d’un jeune photographe afro-américain faisant connaissance avec sa belle-famille WASP fasse mine d’attiser les braises du pamphlet antiraciste est ici un principe d’installation, se servant d’une situation propice à l’inconfort pour produire des ironies situationnelles avec un sacré dynamisme. Pour un premier film, Jordan Peele – issu de la comédie – déploie un sens du cadre et du montage des plus optimaux, réussissant même à intervertir la gêne et le rire en un claquement de doigts – mention spéciale aux confrontations instables entre le héros et les étranges domestiques noirs de ses hôtes.

Toutefois, si le film s’était limité à cela, il ne serait qu’un brillant exercice de style. Le tout était donc de saisir où le réalisateur coulait nous emmener avec son idée de départ. Et c’est ainsi que de la surprise naît malgré tout une pointe de frustration. On aurait pu s’attendre à voir cette situation dégénérer vers de violents pics de terreur subversive ou d’humour noir sardonique, peut-être même jusqu’à se placer dans la droite lignée du mémorable Society de Brian Yuzna. Sauf que Jordan Peele a visé autre chose… Difficile d’aller plus loin sans griller le « truc » de l’intrigue, mais contentons-nous de préciser que l’autopsie des tensions raciales s’efface ici au profit d’un autre thème très actuel, à savoir l’obsession maniaque du contrôle des individus par les classes les plus aisées. Cela fait certes de Get Out un objet en lien direct avec l’air du temps, mais contribue hélas à le reléguer au niveau d’une petite satire sociale à teneur parano, en l’état assez proche d’une relecture horrifique de The Stepford Wives. D’autant qu’en matière de climax, celui qui nous est offert se révèle plutôt timide et expédié, à l’image d’un film qui manque de rage et de hargne dans son propos comme dans son ton global. Il n’en reste pas moins un premier film efficace doublé d’un divertissement amusant. Idéal pour lancer aisément les festivités, donc.


Glissements progressifs du plaisir (Alain Robbe-Grillet)

DEUXIÈME JOUR : L’ESPRIT

Les Hallucinations Collectives, c’est avant tout un état d’esprit, une idée du cinéma qui se développe en général au travers des thématiques extérieures à la compétition. En cela, les choses sérieuses allaient commencer dès le deuxième jour, ouvrant grand les portes de cette très attendue Chambre des Merveilles par la projection en copie DCP des inoubliables Glissements progressifs du plaisir d’Alain Robbe-Grillet. Retrouver le pape du « Nouveau Roman » dans cette programmation était une double joie : celle de revoir un cinéaste aussi mal-aimé reprendre du poil de la bête au travers du regard neuf d’un public de néophytes, mais surtout celle de relier une fois pour toutes l’art de Robbe-Grillet au concept d’hallucination. Car c’est bien de cela dont il est ici question : une dérive fragmentée entre rêve et réalité, où les images composent une énigme elle-même décomposée, où la vérité se fait partiale dans un délire narratif de plus en plus fractal, où l’érotisme du corps entretient le mystère interne de l’héroïne en même temps qu’il devient l’instrument redoutablement subversif d’un violent désir de liberté. Un chef-d’œuvre barré et totalement « chaos » (comme diraient nos confrères de Chaos Reigns), qui envoûte à plein régime pendant la projection et laisse une délicieuse anarchie dans la tête longtemps après. Ce que les réactions assez variées cueillies après la projection ont su confirmer. Sur le film suivant, le verdict allait en revanche être bien plus unanime, et pas forcément dans le bon sens du terme…

>>> Lire notre critique de GLISSEMENTS PROGRESSIFS DU PLAISIR

Pour la petite histoire, lors de sa présentation au festival d’Avoriaz en 1982, Litan provoqua les fous rires de Brian De Palma et de John Boorman (qui faisaient partie du jury) durant la projection. Ce qui n’empêcha pas le film d’y récolter le Prix de la Critique et Jean-Pierre Mocky de concevoir une bande-annonce bien à lui où il se permit d’adresser un gros bras d’honneur aux deux cinéastes précités. Pas de bol, Jean-Pierre, on va donner raison à Brian et à John ! Sans surprise, on retrouvait hélas avec cette première incursion dans le fantastique tout ce qui rend le cinéma de Mocky particulièrement pénible : synopsis-confetti (un couple cherche à s’enfuir d’un village montagneux où est organisé un étrange « Carnaval des Morts ») gâché par un montage lardé d’incohérences et dépourvu d’une vraie ligne narrative, mise en scène moins bâclée qu’inexistante où tout semble précipité, acteurs ni payés ni dirigés, dialogues probablement écrits un lendemain de cuite au muscat. On pourrait donc clore l’affaire de façon plus directe, en s’épargnant de chercher une logique dans cet amas de scènes grotesques, shootées avec une direction artistique à peu près aussi cheap et hideuse que celle de Bloody Mallory. Ainsi donc, dans cet authentique village de fous, on croise des psychopathes à têtes de cochon, des vers luisants qui désintègrent les humains, des gamins qui chassent le monstre dans des recoins de falaise, des médecins zinzins qui font des expériences, des visages qui apparaissent dans des pupilles, et Astérix qui réclame sans cesse le laissez-passer A38… Euh, ah non, désolé, je me suis trompé de film… Mais on aurait presque pu s’y attendre…

Premier film de la compétition, Realive était attendu à plus d’un titre : il était certes un peu rare que les Hallus intègrent de la science-fiction parmi leurs avant-premières, mais surtout, il s’agissait du nouveau film de Mateo Gil, ancien scénariste d’Alejandro Amenabar (Tesis, Ouvre les yeux, Agora) qui était passé à la réalisation il y a quelques années avec le western Blackthorn. Le résultat, visuellement splendide, suscite pourtant une impression en demi-teinte. Sous couvert d’un postulat de SF soufflant de puissantes possibilités réflexives sur le potentiel terroriste de la science (il y est question d’un cancéreux qui se fait cryogéniser afin de ressusciter soixante ans plus tard), Mateo Gil s’en tient plutôt à une fable existentialiste où le rapport de l’individu aux questions de la vie et de la mort coule de source au cœur d’une narration définie en cinq chapitres. Certes, les cinéphiles ne manqueront pas de reconnaître ici un petit clin d’œil discret au fameux Re-Animator de Stuart Gordon (le médecin qui ressuscite le héros s’appelle ici West !), mais Realive n’en est pas pour autant un film sous influence. Au contraire, il se forge une vraie identité d’un bout à l’autre de son récit, pleinement concentré sur la nostalgie et les doutes de son protagoniste (excellent Tom Hugues), avec une ambiance sensorielle qui infuse l’émotion et des flashbacks méditatifs qui la décuplent. Hélas, l’ennemi qui tend souvent à couler le film reste une voix off ultra-nocive, là encore utilisée pour surligner le propos, paraphraser les intentions narratives, et ainsi supplanter la mise en scène. Agaçant, c’est rien de le dire…

La journée avait commencée par un film qui évoquait de façon détournée les tortures infligées aux femmes accusées de sorcellerie. Elle se sera donc achevée par un film qui enfonça le clou sans recourir à la symbolique. Film rare, Le marteau des sorcières avait surtout pour lui une réputation de film oublié, éclipsé par d’autres films centrés sur le même sujet. Narrant les horreurs perpétrées par l’inquisition et la haute bourgeoisie dans la Moravie des années 1670, le film d’Otakar Vavra utilise la trame d’un roman historique éponyme pour en extraire une véritable quête de véracité sur une période historique sombre. Si les scènes de procès s’avèrent ici infiniment plus terrifiantes que les scènes de torture (pourtant très réalistes en l’état), c’est parce que s’y articulent le désespoir des accusés et l’oppression des tenants du pouvoir dans un processus où les mots sont une arme inoxydable. En ciblant les pratiques de délation, en se montrant aussi insistant sur la façon dont les accusés sont incités à faire une autocritique aberrante, en condamnant violemment ce vaste simulacre de procès où l’aveu s’obtient par la torture, le film se fait un réquisitoire sans concession, pas tant contre les pratiques de l’inquisition que contre les formes diverses de totalitarismes, celles qui puisent leur pouvoir toxique dans leur capacité à propager une peur irraisonnée du Mal dans les esprits. Jusqu’à devenir eux-mêmes les rejetons du Malin – ce que ces inserts ironiques sur un vieil illuminé évoquant face caméra les exactions du Diable réussissent ici à illustrer.


Réincarnations (Gary Sherman)

TROISIÈME JOUR : LA NUIT

Oublions le soleil de plomb qui tape fort sur Lyon en cette troisième journée de festival : l’heure est aux films majoritairement nocturnes qui relient l’expérience en salle obscure au fait d’avancer seul(s) dans la nuit, dans le noir, dans l’inconnu et, parfois, vers nulle part… Pour démarrer, deux nouveaux films de la Chambre des Merveilles, et là, pour le coup, les réactions contrastées vont se faire plus franches. On passera relativement vite sur Réincarnations de Gary Sherman, sorte d’incontournable des séries B de vidéoclub qui part d’un banal postulat à la Body Snatchers pour bifurquer progressivement vers une autre direction que l’on ne spoilera pas. Très peu d’idées de mise en scène à relever, overdose de brouillard pour dissimuler une production design timide (malgré un décor de ville californienne très reconnaissable : celui d’A l’est d’Éden d’Elia Kazan !), montage blindé de trous narratifs en raison de soucis rencontrés par le réalisateur en postproduction (un changement de producteurs a transformé la comédie sociale de départ en un film d’horreur pas très horrifique)… Le résultat pêche sur de nombreux points, mais arrive tout de même à divertir, sans arrière-pensée ni thématique réellement appuyée.

On sera en revanche bien plus sévère sur Le labyrinthe des rêves de Sogo Ishii, peut-être l’un des films les plus attendus de cette catégorie et au final un prototype rêvé de film-somnifère. On avait d’ailleurs assez tort de rester fixé sur cette étiquette de « cinéaste punk » qui colle à la peau d’Ishii, alors que le résultat, en réalité, intègre une période post-1989 durant laquelle le cinéaste se sera laissé aller à un filmage plus zen, plus proche de la nature et des sensations. Mais là, même en se plaçant avec un haut niveau d’attentes en matière d’expérience sensorielle, le résultat bavarde plus avec le quotidien concret d’un Ozu qu’avec l’intériorité subversive d’un Wakamatsu. Le scénario a même l’audace de rendre son titre aberrant : dans cette histoire d’une receveuse de bus travaillant avec un conducteur qui pourrait bien être un tueur en série, la notion de « rêve » n’est jamais une question de mise en scène, et la dérive mentale que l’on était en droit d’attendre pointe aux abonnés absents au détriment d’un filmage plan-plan. Ishii s’en tient à rallonger inutilement ses scènes, à filmer des échanges statiques sans aucune énergie interne, à élaborer une photo trop pudique et trop quelconque (les cadrages serrés sentent l’influence d’Ozu à plein nez) et à brouiller les pistes en donnant surtout l’impression qu’il n’a rien à raconter. Prétendument esthétique et insidieux sur un beau sujet de cinéma (à savoir l’aveuglement amoureux), Le labyrinthe des rêves est surtout un film qui s’aveugle de sa prétention. On passe toute la projection à imiter nos voisins dans un ballet de têtes penchées, épousant un triste état de somnolence. C’est désolant.

Le retour de la compétition pour la séance suivante aura réussi à nous réveiller un peu. On avait fini par oublier Juan Carlos Medina depuis la sortie de son éblouissant premier film Insensibles, mais voilà ce cinéaste franco-ibérique de retour avec The Limehouse Golem, que l’on connaissait pour une raison assez tragique : ce devait être le dernier film de l’acteur Alan Rickman, mais l’actualité nécrologique de l’année dernière a hélas tout bouleversé… Remplacé au pied levé par Bill Nighy, le personnage central de ce film nous sert ici de guide dans un univers très familier, à savoir le conte horrifique en contexte anglais et victorien, avec un tueur sadique à démasquer dans les rues sombres du Londres de 1880. Sur ce concept de whodunit à la From Hell, Medina semble a priori s’en tenir à un rythme assez pépère et à une production design irréprochable, au point de ressasser des enjeux peu originaux pour un film de ce genre. Du moins, c’est ce que l’on pourrait croire. Fidèle à son goût des narrations alternées, Medina a ici le don de rendre sa narration éminemment cubiste, jouant sur des astuces narratives trompeuses (comme de faire jouer à chaque suspect le rôle du tueur dans des scènes mentales) ou créant de savoureux jeux de miroirs dans un contexte où chacun semble jouer double jeu (le film investit l’univers du music-hall). Sans parler d’un twist final ambigu qui laisse filtrer un film un peu plus tordu qu’on pourrait le croire. Pas de quoi transcender les très hautes promesses d’Insensibles, certes, mais c’est déjà pas mal.

>>> Lire notre interview de Juan Carlos Medina

Qui a dit que le cinéma porno ne pouvait pas être de grande qualité ? Alors que l’on devait à Roger Watkins (aucun rapport avec Peter !) l’un des trucs les plus malsains jamais vus sur un écran de cinéma (l’innommable Last house on Dead End Street), on se met soudain à trouver de l’intérêt à piocher du côté de sa carrière dans le cinéma X. Renouvelant la section Film d’amour non simulé du festival, Corruption a de quoi stupéfier tous ceux pour qui le cinéma porno des 80’s se limite à une photo crado et granuleuse sur fond de tournage en lumière naturelle avec de la vieille pellicule. On se retrouve ici face à un ovni filmique peu commun qui met en place une série de visions sexuellement explicites en vue d’élaborer tout un champ lexical de la corruption au sens large (il y est question d’un businessman sournoisement manipulé par ses employeurs), avec un jeu assez percutant sur les distorsions d’images et la colorimétrie – surtout les couleurs primaires. Plus le film décuple l’intensité de ses scènes de sexe (par ailleurs très bien filmées), plus le poison corrupteur dont il se veut une métaphore directe s’insinue au travers des raccords de plans, le tout avec une vraie trame scénaristique qui se construit par le non-dit et le sous-entendu. Il en résulte un vrai film de cinéma, à la fois excitant et déstabilisant, donc à cheval entre deux pôles qui interpellent le spectateur en même temps qu’ils le forcent à devenir acteur du récit. Et ce malgré une bande-son crispante qui va jusqu’à pomper littéralement le thème de The Thing !


La sentinelle des maudits (Michael Winner)

QUATRIÈME JOUR : LE JEU

Journée très spéciale en raison d’un événement qui l’est encore plus, évidemment relégué à une heure où le soleil se couche… En attendant, le jeu était de rigueur avec deux séances pas piquées des hannetons. D’abord La sentinelle des maudits de Michael Winner, dont on n’attendait honnêtement rien et qui ne nous a hélas pas déçus. On avoue que le simple fait de voir le réalisateur d’Un justicier dans la ville se lancer dans le cinéma d’horreur ne suscitait même pas la curiosité : il suffit de se renseigner sur son ses nanars grotesques produits par la Cannon pour mesurer à quel point Winner n’a jamais été rien d’autre qu’un grand charlot, opportuniste et racoleur, fonçant tête baissée dans la transgression de bas étage tout en passant pour un tyran aux yeux de ses acteurs et de son équipe technique. Ici, tout y passe : d’un pitch à la Rosemary’s Baby sans grand intérêt (un mannequin emménage dans un immeuble rempli de résidents bizarres), on évolue vers un fourre-tout ésotérique qui ne décolle jamais pour finalement s’écraser sur une résolution on ne peut plus catho et réac qui renvoie pour de bon L’Exorciste de William Friedkin à sa dimension de pamphlet anticlérical. Trop convenu dans sa réalisation, trop morne dans son rythme, trop gavé de stars pour rien (on y croise quand même Ava Gardner, Eli Wallach et Christopher Walken !), le film en devient même carrément obscène lorsque Winner se met à utiliser de vrais « freaks » comme créatures démoniaques afin de flanquer la trouille à son actrice principale. Racoleur jusqu’au bout, le Winner… Encore un cinéaste qui porte très mal son nom de famille…

On annonçait la venue du très rare Bertrand Mandico comme un événement de taille, et de ce fait, la « plongée dans l’inconnu » allait atteindre ici un nouveau stade au travers d’une présentation de plusieurs courts-métrages et moyens-métrages de ce cinéaste hors normes. Animation stop-motion, noir et blanc contemplatif, saturation graphique, embobinage arty, onirisme de carton-pâte, narration zarbie : le style Mandico a valeur de tohu-bohu morbide et hybride qui laisse un étrange arrière-goût après dégustation. Pour notre part, on avouera ne pas être capable de poser un jugement précis sur ces sept petits films très inégaux, shootés dans une patine expérimentale certes très défendable, mais aussi (dé)construits par des codes narratifs qui peinent à créer l’hallucination – alors que les images semblent encourager ce parti pris. Osons donc qualifier Bertrand Mandico de tête chercheuse qui sort des codes pour en installer d’autres qui ne se décodent pas forcément très bien. Et si l’on devait retenir quelque chose de cette projection un peu space (dans laquelle on aura quand même vu l’actrice Elina Löwensohn changer quatre fois d’incarnation !), ce serait la sensualité surréaliste du moyen-métrage Notre Dame des Hormones, annoncé comme étant peut-être le plus barré de cette petite sélection – on est assez d’accord. Voilà en tout cas un auteur qui divisera à coup sûr (ce que ses projections dans des festivals de court-métrage ont l’air de confirmer au centuple !), mais dont la singularité se doit d’être appréhendée sans arrière-pensée.

L’heure du grand moment avait enfin sonné : les dix bougies du festival soufflées par l’équipe et le public lors d’une soirée-anniversaire annoncée comme hautement mémorable. Ce fut, en effet, le meilleur moment de cette dixième édition, et il y avait de quoi ! Double programme : deux heures de montage frénétique de tout ce que l’équipe de ZoneBis nous avait gardé sous le coude depuis dix ans (clips, bandes-annonces, extraits de films, courts-métrages, le tout avec un taux de trashitude méga-élevé !), suivies d’un film-surprise, tout juste terminé, en avant-première mondiale ! Evidemment, les suppositions étaient très nombreuses depuis l’annonce du programme du festival… Alors, alors, c’était quoi le film-surprise ??? Alien Covenant ? Blade Runner 2049 ? Le remake de Ça ? Le premier long-métrage de Bertrand Mandico ? La sextape cachée de l’équipe de ZoneBis ? Un docu décalé sur l’histoire du festival ? Eh bien… notre bouche restera cousue ! Pour des raisons que nous ne révélerons pas, un pacte de non-divulgation a été scellé entre l’équipe de ZoneBis et le public présent lors de cette soirée, et l’identité du film en question restera donc un secret bien gardé. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que les prévisions étaient justes : en 2027, on pourra effectivement se dire « La soirée des dix ans des Hallucinations Collectives ? J’y étais ! ».


The Absence of Eddy Table (Rune Spaans)

CINQUIÈME JOUR : LE MOUVEMENT

Le week-end des Hallus est toujours affaire de mouvement : on quitte les jours de travail et on rentre dans une période où la fréquentation se met soudain à grimper violemment et où l’effervescence des festivaliers gagne autant en puissance que la fatigue. Et pour y aller tranquillement, la traditionnelle compétition de courts-métrages tombe en général à pic, nous laissant libre de naviguer d’un petit film à l’autre en picorant ce qui nous semble intéressant. Cette année, nous fûmes plutôt gâtés : sept films au programme, et seulement une déception au compteur. Histoire de se concentrer sur les vraies pépites de la séance, expédions donc l’intrus en quelques lignes : The Sunken Convent de Michael Panduro est une production Zentropa (oui, la boîte de l’ami Lars Von Trier !) sur un homme solitaire qui accomplit un étrange rituel sexuel impliquant une grenouille. Trop de zones d’ombres au programme d’un court neurasthénique au possible, qui plus est shooté dans une esthétique délavée donnant l’impression d’investir une baraque glauque qui sent le refermé. Ennui poli, au suivant !

Hasard ou pas, la compétition courts-métrages aura démarré par un petit film qui aura frisé le hors-sujet avec le reste de la sélection : après son brillant documentaire analytique sur le teen-movie (Beyond Clueless), le très jeune Charlie Lyne revient avec Fish Story, amusante enquête documentaire qui tente de construire une logique entre des faits et des personnages en se basant sur des noms de poissons. Le résultat s’avère à la fois très léger et très ludique, mais peut-être un peu trop bavard et sobre pour inviter son public à l’hallucination… Venait ensuite Margaux, signé par trois jeunes réalisateurs de l’ESRA. Énième histoire de persécution adolescente à la Carrie, le film donne peut-être l’impression de ressasser des clichés sur le sujet (il n’y a pas une scène que l’on n’ait déjà vue ailleurs), d’autant plus que le final métaphorique reste sous très haute influence du Possession d’Andrzej Zulawski. Il n’en reste pas moins que les solides choix de montage et une belle maîtrise du hors-champ rendent le résultat plutôt convaincant, voire émouvant. Tout comme l’était aussi le plan-séquence unique Can’t take my eyes off you, partant d’une situation basique de stalker-movie à la The Strangers pour développer une tension monstrueusement forte sans aucune coupe de montage. Rien d’original en soi, mais un exercice de style aussi virtuose et topographique à la De Palma qui tient les boules de son intrigue-ficelle sans relâcher la pression, ça se respecte.

Le fou rire est aussi ce qui fait le sel des courts-métrages des Hallus, et Le Plombier était là pour nous chatouiller les zygomatiques en bonne et due forme. Conçu par un duo de cinéastes belges assez frappadingues (on leur devait l’hilarant L’ours noir), ce court-métrage investit un territoire qui, à notre plus grande surprise, n’avait jamais été abordé pour un sujet de comédie : le doublage de films pornos ! L’homme et la femme choisis pour cette tâche étant particulièrement empotés (surtout lui) et les deux techniciens chargés de les encadrer étant particulièrement siphonnés, on vous laisse imaginer le taux de fous rires. Tout cela tend certes un peu vers la lourdeur pour cause de répétition, mais l’envie de se déboucher l’évier à rigolade est constamment là. Les deux derniers du programme furent les plus beaux résultats : d’un côté, le très onirique The Absence of Eddy Table et son déferlement de contrastes au sens large (imaginez un film d’animation très coloré où le mignon viendrait du malsain !), et de l’autre, le percutant The Disappearance of Willie Bingham, sorte de cousin lointain du mythique Johnny got his gun qui troque la guerre pour la justice et la peine capitale en imaginant un assassin condamné à subir plusieurs amputations. Ces deux perles du format court furent donc logiquement les deux vainqueurs de cette compétition : le premier gagna le prix du Jury Lycéen, le second remporta le prix du Public.

Retour à la compétition longs-métrages avec The Unseen de Geoff Redknap, qui aura réussi un mini-exploit au bout d’un quart d’heure de pellicule : nous donner l’impression que les frères Dardenne avaient réussi à infiltrer les Hallus en sous-marin ! C’est peu dire que cette histoire d’invisibilité – en tout cas présentée comme telle – ne cherche pas à aborder frontalement ce thème rebattu, si ce n’est par le biais de la maladie (le héros voit son enveloppe corporelle disparaître peu à peu). Ce que l’on voit ici tient davantage dans une logique de drame social, avec tout ce que cela peut supposer de clichés dardenniens : un contexte prolétaire enneigé qui suinte la question sociale, des histoires de fric et de trafic de drogue qui pourrissent les rapports humains, un père qui veut se réconcilier avec son ex-femme et sa fille, un enjeu de disparition qui sert de colonne vertébrale narrative, un montage sous Tranxène… Quant aux effets spéciaux prostatiques (précisément le domaine dont est issu le réalisateur), ils sont certes utilisés avec parcimonie mais n’influent pas sur l’impact émotionnel ou sensitif de cette histoire basique, hélas perdue dans les méandres du naturalisme forcé. Si l’on cherchait ici des hallucinations, il est clair qu’elles étaient invisibles…

Redécouvrir un film culte sur grand écran est l’un des crédos favoris des Hallus – remember les séances de Scanners ou de Total Recall au cours des années précédentes. Pour le cas du Hitcher de Robert Harmon, il nous semble d’abord important de faire un mea culpa : le fait d’avoir préalablement critiqué ce choix de sélection par le simple fait qu’il s’agirait d’un classique de vidéoclub que tout le monde aurait déjà vu ne tenait pas la route. Déjà parce que son affreux remake tend presque à être désormais plus connu que l’original (horrible injustice !), ensuite parce que l’horizontalité frontale de son Scope en fait une expérience de salle impérative, enfin parce que la modernité de sa mise en scène le range aux côtés du Predator de John McTiernan sur l’étagère des films cultes des années 80 qui gagnent toujours plus en puissance d’une année sur l’autre. Plus qu’un thriller linéaire autour d’un auto-stoppeur psychopathe, Harmon conçoit surtout un récit à la lisière du surnaturel et de la métaphysique, entraînant un adolescent dans un huis clos à ciel ouvert, géré en sous-marin par un tueur étrange (inoubliable Rutger Hauer) qui semble désireux d’utiliser ce jeu du chat et de la souris comme un outil de transmission. Sorte de « fabrique de tueurs » sous un soleil de plomb, Hitcher est riche d’une réalisation symbolique qui utilise le désert comme un personnage à part entière et ses étapes narratives comme des relances imprévisibles du récit. Du très grand cinéma qui va bien au-delà de son statut de bis fendard de vidéoclub pour incarner au contraire une puissante alternative à cette overdose de survivals désincarnés qui pullulent aujourd’hui.

Il est toujours terrible, pour ne pas dire profondément douloureux, de devoir avouer des réserves sur le nouveau film d’un cinéaste dont on est particulièrement admiratif. C’est pourtant l’une des dures lois du 7ème Art, et elle s’applique hélas pour le film de la compétition sur lequel nous avions placé notre plus haut taux d’espérances : Message from the King, alias la nouvelle bombe potentielle du cinéaste belge surdoué Fabrice Du Welz. Le fait qu’il s’agisse d’un film de commande n’est pas un problème en soi (on est quand même loin de la casserole Colt 45), mais le fait que ce cinéaste dont nous avions déjà tant vanté la croyance dans un cinéma viscéral et quasi expérimental (nos critiques de Vinyan et Alléluia le prouvent) se soit laissé aller dans un registre plus conventionnel (en gros, le film de « gros dur qui cogne ») a de quoi nous frustrer. Avec une trame narrative tenant sur une moitié de confetti, Du Welz développe un univers très archétypal qui rate – ou qui ne cherche pas – à donner de la consistance à ses personnages-clichés (l’étranger vengeur, la pute au grand cœur, les méchants sadiques, etc…) ou à faire de Los Angeles un personnage à part entière – sans doute LA chose qu’il ne fallait surtout pas rater quand on lit le synopsis du film.

Nullement topographique dans son idée de plaquer un personnage sud-africain dans la Cité des Anges (territoire hautement schizo en soi – revoyez Collateral), Message from the King ne tient que sur un schéma de série B simpliste et minimale, n’offrant que le strict minimum en matière d’action brutale et de sécheresse psychologique. Même la réalisation, aussi embellie soit-elle par une photo très soignée (quel plaisir de sentir réellement un tournage en pellicule !), rend ses scènes violentes illisibles par un trop-plein de plans coupés et affaiblit ses flashbacks par des effets de style post-Tony Scott désormais un peu dépassés. Sans parler du fait que l’épilogue s’avère fatal, nous faisant presque comprendre que le véritable film aurait dû commencer là où il choisit de s’arrêter, à savoir dans un territoire inconnu que ce genre ultra-codifié n’avait pas encore pu exploiter. Tout cela n’enlève certes rien à l’immense talent de Fabrice Du Welz, mais on préférera ne voir là-dedans qu’une petite carte de visite pour les Etats-Unis sans aucune prise de risque, histoire de patienter en attendant de le retrouver sur des projets que l’on imagine déjà moins sécurisés et plus personnels. Le public, lui, fut bien plus indulgent en lui décernant le Prix du Public en fin de festival.

>>> Lire notre interview de Fabrice Du Welz

Pas de Carte Blanche cette année, on l’a précisé, mais plutôt une célébration de l’activité de l’éditeur Le Chat qui Fume qui a pour habitude de ressusciter des perles méconnus du cinéma bis, en particulier un cinéma bis transalpin dont ils se font les plus dignes archéologues d’aujourd’hui. C’est à ce cinéma-là qu’ils se sont frottés cette année en nous proposant deux films pour le coup rarissimes, jusqu’ici présentés en VHS dans des versions recadrées et non intégrales. Le premier, on s’en doutait, allait être synonyme d’hystérie dans une salle généralement riche en bisseux déviants : ni plus ni moins que le mythique Opéra de Dario Argento, enfin présenté tel qu’il aurait toujours dû être, c’est-à-dire dans un Scope retravaillé et remasterisé, avec l’approbation personnelle du grand Dario en guise de cerise sur le gâteau. Opératique en diable (logique !) et souvent considéré comme le dernier vrai grand film d’Argento avant sa dégringolade artistique, Opéra est un concentré du génie trop sous-estimé de son cinéaste au sein d’un cadre théâtral dont il exploite aussi bien le caractère baroque que la duplicité intrinsèque (la scène d’opéra reste un espace où le rideau cache les coulisses). Ce qui ressort de cette intrigue de tueur fou zigouillant ceux qui croisent la route d’une jeune cantatrice qui semble l’obséder est une virtuosité de chaque instant, une aptitude à utiliser la caméra pour véhiculer le sens et le propos, des scènes de violence d’un sadisme parfois inimaginable (mention spéciale aux aiguilles placées sous les pupilles afin de forcer l’héroïne à regarder les meurtres) et une exploitation topographique du décor par des audaces visuelles qui filent un délicieux tournis. Alors, certes, la direction d’acteurs est aux fraises (un défaut récurent chez Argento) et la scène finale fait clairement pièce ajoutée sur la chose, mais revoir le cinéaste dans une telle forme fait souffler un puissant vent de nostalgie. Le film sortira bientôt en Blu-Ray, et promis, on reviendra plus en détail sur ce film maudit à ce moment-là…


Epidemic (Lars Von Trier)

SIXIÈME JOUR : LA HAINE

Grosse journée pour le dimanche précédant la fin du festival. La fatigue se fait déjà ressentir, et cela impacte forcément sur le jugement des films. Pour le coup, on ne peut pas dire que le festival avait choisi la facilité au niveau de la programmation pour cette journée-là. Rien que l’idée de revoir le brillant second film de Lars Von Trier en début de matinée nous a parue suicidaire. En même temps, à quelle heure semble-t-il raisonnable de regarder Epidemic ? Le matin quand on n’est pas encore bien réveillé ? Le soir quand on a déjà envie de roupiller ? L’après-midi quand on a surtout envie de s’amuser ? Difficile à dire… On prévoyait donc des réactions hyper tranchées en sortie de projection, et c’est bien ce qui s’est produit : les uns sortaient fascinés par cet ovni filmique barré, les autres avaient dû endurer un ennui terrifiant doublé d’une incompréhension galopante. Et comme l’ami Lars est du genre à jouer les roublards de première catégorie, le film n’étonne guère de par son contenu. Sorte de suicide artistique assumé, finalement assez similaire à la démarche d’un Steven Soderbergh lorsqu’il réalisa Schizopolis après Sexe, Mensonges & Vidéo, cet ovni est surtout la naissance du « personnage » Lars Von Trier, faisant sereinement lézarder le docu parodique sur les affres de la création artistique par le biais du thème de l’épidémie, à la fois sujet du film, sujet de l’intrigue du film, et sujet du film au cœur de l’intrigue du film (vous suivez ?). Réalité et fiction sont ici brouillés par un effet savant de parasitage des normes narratives, avec comme conséquence de livrer des images radicales qui contaminent peu à peu le spectateur. Dès l’apparition du titre en lettres rouges sur l’écran, on se sait déjà « marqué » par le film. Lars Von Trier en profite même pour clamer sa vision du cinéma : « Un film doit être comme un caillou dans la chaussure ». Juste avant la projection, le journaliste Eric Peretti avait argumenté : « Epidemic est un caillou. Très petit, mais très pointu ». Pas mieux.

Ne pas aimer un film est une chose. Sortir furieux d’une projection en est une autre. Avec le retour de la compétition en début d’après-midi, on peut dire qu’il y avait de quoi souffrir. Précédé d’une réputation d’œuvre choc, Love Hunters aura renoué avec ce qui nous déplaît de plus en plus dans les Hallus : une propension du public à encenser des œuvres ignobles et gratuites qui abordent un sujet choc sans le moindre point de vue de mise en scène, et ce dans le seul et unique but de sortir en se disant « Waow, c’était super choquant ! ». Désolé, mais sur nous, choquer pour choquer, ça ne fonctionne pas. À des années-lumière d’un Martyrs ou d’un Henry : portrait of a serial killer qui avaient pour eux vocation à exploiter un pitch sur le crime et la séquestration avec un vrai parti pris, le premier film de Ben Young s’en tient à un pitch linéaire qu’il traite au premier degré avec une mise en scène trop stylisée pour ne pas paraître éminemment racoleuse. Usage des ralentis, hors champ redoutable, atmosphère suffocante : le résultat maîtrise sa science, c’est clair. Mais dans quel but ? Aucun. Juste le désir de filmer un couple de pervers sexuels qui kidnappent, séquestrent, violent et torturent une jeune fille, laquelle en bave des ronds de chapeau pendant 1h40 tandis que le spectateur ne se pose rien d’autre que LA « question de cinéma » importante (en gros, est-ce qu’elle va crever ou pas ?). Tant de violence gratuite assénée sans idée ni point de vue de mise en scène, ça nous donne envie de déchirer l’accoudoir. Vu les réactions enthousiastes en sortie de projo, on craignait que la malédiction se poursuivre : voir le film que nous avons le plus détesté finir par gagner le Prix du public. Fort heureusement, ce ne fut pas le cas. Ouf.

Autre choix de sélection qui nous avait un peu surpris : Le Grand Silence de Sergio Corbucci, western culte qui aura fait l’objet de nombreuses projections récentes et d’une édition DVD pas très difficile à trouver. Pas vraiment une « rareté », en fin de compte. Mais un grand western sans aucune hésitation, en dépit d’un manichéisme peut-être un poil trop excessif – c’est peu dire que Klaus Kinski compose ici un personnage éminemment immonde et vicelard. Ce qui impressionne le plus dans ce western enneigé où s’épanouit là encore le goût de Corbucci pour les héros solitaires et révoltés de l’Ouest (quoi, vous n’avez jamais vu Django ?) tient surtout dans son nihilisme diabolique, lequel aura même lancé une mini-polémique à sa sortie en 1968. On pressent toujours plus dans ce film un caractère politique au sein d’un cadre classique du western, là où la loi du plus fort finit par écraser la justice sociétale, ce qui donne ici naissance à un climax désespéré qui révèle le vrai visage de l’Ouest sauvage. Épaulé par le thème culte d’Ennio Morricone, la superbe photo de Silvano Ippoliti et la fabuleuse prestation de Jean-Louis Trintignant (ici dans un rôle totalement muet), Le Grand Silence n’a en rien volé sa réputation élogieuse. Le revoir sur grand écran fut une vraie gourmandise cinéphile, et découvrir sa fameuse fin alternative en sortie de bobine (un happy end invraisemblable que Corbucci pris soin de bâcler pour qu’il ne finisse pas dans le montage final !) provoqua au contraire un énorme fou rire !

L’affiche de The Jane Doe Identity avait mis cartes sur table : rien de moins qu’une citation de Stephen King incitant le spectateur à aller voir le film, mais pas seul. Bouh, on a peur… À vrai dire, ce serait mentir de dire que l’on attendait de ce film autre chose qu’un petit train fantôme sur coulis de jump-scares assourdissants. Bonne pioche. Circonscrit à une morgue où l’énigmatique cadavre d’une jeune femme inconnue se retrouve autopsié par un père et son fils, le film n’a rien d’autre à proposer qu’une trouille consensuelle, sécurisée, prévisible, où les actions surnaturelles provoquées par le cadavre ont coutume de laisser les deux héros face à une hypothèse de survie avant de leur faire se manger le mur. Dans le même genre, le premier Resident Evil de Paul W.S. Anderson avait déjà frappé très fort avec son intelligence artificielle aussi sadique que teubée, mais André Ovredal lui emboîte le pas avec application. Entre se tourner les pouces entre deux dialogues et deviner à l’avance chaque jump-scare sensé nous traumatiser à vie (ben voyons…), ce petit huis clos sans intérêt ne vaut que pour le boulot de son chef opérateur. Et aussi pour le cadavre dénudé de la fameuse « Jane Doe », aussi agréable à regarder sous tous les angles qu’à finir découpé dans tous les sens ! Le jury Presse n’ayant visiblement pas réussi à se mettre d’accord, ce fut finalement ce film qui récolta leur récompense. Il y avait pourtant bien mieux à se mettre sous la dent…

Deuxième trouvaille de nos amis du Chat qui Fume, La longue nuit de l’exorcisme avait la réputation d’une œuvre-choc radicale, une de plus dans la filmo de Lucio Fulci. Mais de là à le considérer comme le meilleur film du cinéaste, surtout après une réussite aussi forte et affirmée que Le venin de la peur, on n’ira pas pousser mémé dans les orties ! Déjà, précisons que, comme souvent pour les films d’exploitations italiens, le titre français est d’une bêtise totale : le film se déroule à 75% en plein jour et ne contient aucun exorcisme ! Si exorcisme il y a ici, il serait plutôt symbolique au vu d’un propos accusateur pleinement assumé contre les superstitions de tout poil et l’Église catholique en particulier (devinez quoi, le film fut mis sur liste noire à cause de cela !). Monté assez platement, réalisé sans grand génie, et souvent involontairement drôle (la chute finale semble sortie d’un bon vieux nanar de Bruno Mattei), ce faux giallo a néanmoins pour lui une brutalité traumatique d’autant plus utilisée à bon escient que les enfants sont ici les cibles de la violence, ainsi que la beauté sidérante de Barbara Bouchet. C’est quand même très peu pour un film de Fulci, surtout porté autant en estime par bon nombre de cinéphiles. Mais bon, pour une séance bisseuse sans prétention en deuxième partie de soirée, on ne va pas faire la fine bouche.


Soy Cuba (Mikhail Kalatozov)

SEPTIÈME JOUR : LA LUMIÈRE

La fin est proche… Et la lumière arrive enfin pour une dernière journée en tous points idyllique… C’est à un film maudit que l’on s’est d’abord confronté, du genre à vouloir à tout prix que l’inéluctable soit stoppé et que la révolution hallucinée persiste afin de ne pas voir son mouvement stoppé net – ce qui est un peu notre état à chaque fin des Hallucinations Collectives. Même en l’ayant déjà vu et disséqué maintes fois, il n’y a rien à faire : il est impossible de revoir Soy Cuba autrement qu’en ayant l’impression de le découvrir pour la première fois. Pour le coup, ce film-météore sans égal dans l’Histoire du cinéma aura conquis un public pourtant riche en néophytes de l’œuvre de Mikhail Kalatozov, laissant toute son audience soufflée par un tel amas de virtuosité technique et de poésie symbolique – chaque plan-séquence et chaque intention de montage ne cessent de laisser bouche bée. Toute l’âme de la société cubaine se voit concentrée en quatre chapitres précis qui capturent le général à travers le particulier, le collectif à travers l’individuel, annonçant de façon rythmique la victoire de la guérilla castriste sur le régime dictatorial de Batista. Avec un plus indiscutable : une propension à laisser la poésie des images et des mouvements de caméra servir de chuchotement hédoniste, au détriment de tout propos idéologique ou politique, histoire que la pureté du visuel puisse tout transcender et révolutionner. Ce chef-d’œuvre absolu (et c’est un putain d’euphémisme !) a laissé Martin Scorsese et Francis Ford Coppola sans voix lorsqu’ils le découvrirent lors de sa miraculeuse ressortie en 1992. Alors imaginez l’effet produit sur un cinéphile lambda…

>>> Lire notre analyse de SOY CUBA

Il ne restait donc plus que Prevenge d’Alice Lowe pour relever le niveau d’une compétition longs-métrages plus que décevante. Alléluia ! Non seulement cette comédie noire bien cinglante a le don de chatouiller notre fibre de cinéphage déviant, mais son pitch assez frappadingue – une femme enceinte se livre à l’auto-justice sur les conseils de son fœtus – évolue clairement vers une forme de satire sociale sans concessions, ciblant avec lucidité l’égoïsme et le rejet des responsabilités chez tout un chacun. Une série de plans fixes sur le regard opaque d’Alice Lowe aurait pu largement suffire à tenir un film entier, mais l’actrice-réalisatrice, déjà vue dans Touristes de Ben Wheatley et réellement enceinte pendant le tournage, réussit à faire monter la sauce avec progression, à ne pas se limiter à une bonne idée de départ, à faire preuve de singularité et à provoquer le fou rire à doses plus que régulières. La compétition est donc sauvée de justesse. Même si, hélas, cette petite claque sanglante à la sauce à la menthe repartira bredouille du festival.

La dernière séance de la Chambre des Merveilles avait valeur de présage heureux, faisant clignoter les signaux d’une claque visuelle et esthétique sans commune mesure, doublée d’un film rare qu’il s’agirait de remettre illico presto sur le devant de la scène. Les quelques images de la bande-annonce nous laissait croire qu’on allait découvrir l’une des influences de Laurent Boutonnat pour son très beau Giorgino (la photo, les loups, la neige, la chrétienté, etc…), mais contre toute attente, Marketa Lazarova a bien plus à voir avec la radicalité expérimentale et hallucinatoire des premiers films d’Andrzej Zulawski, du genre Le Diable ou Sur le globe d’argent. Narrant l’affrontement entre deux clans rivaux en pleine période de transition entre le paganisme et le christianisme, cette fresque-fleuve de Frantisek Vlacil développe une narration peu conventionnelle et au départ un poil nébuleuse, qui renvoie les deux camps en opposition dans un même chaos de brutalité. Mais plus le récit avance, plus ses images magnifiques s’impriment dans notre rétine pour tout transfigurer, faisant même flirter le réalisme de sa reconstitution d’époque avec l’abstraction pure. Il faut dire que la bande-son, souvent composée de plusieurs couches sonores superposées les unes aux autres, a tout du sortilège spectral : les chœurs à la Ligeti et les dialogues montés en écho dessinent une expérience de cinéma radicale, d’une beauté à peine croyable, où l’onirisme s’invite au détour d’un plan ou d’un décor, que ce soit par les jeux de lumière ou par le regard des acteurs. Il y a trop de choses à dire sur un tel chef-d’œuvre, si puissant et si digne qu’il en vient même à nous faire croire que les miracles peuvent exister. En sortant de la salle, on n’avait qu’une seule envie : se mettre à prier. Prier pour qu’une belle édition Blu-Ray sorte un jour en France – quelqu’un peut-il passer un coup de fil à nos amis de Carlotta, svp ?

Pour finir, qui dit « cérémonie de clôture » dit tout un tas de choses : ambiance électrique, tristesse sur les visages, satisfaction d’avoir enduré un tel marathon de films, envie de recommencer le plus vite possible. Pour l’heure, on était surtout impatients de passer outre les remerciements d’usage et le palmarès du festival pour découvrir enfin l’un des films les plus attendus de l’année. Et comme on pouvait s’y attendre, Tunnel de Kim Seong-hun – à qui l’on devait pourtant le très bof Hard Day – a pleinement validé sa réputation d’œuvre émotionnellement forte. On peut même dire que la crème du cinéma sud-coréen décline ici tout son génie d’un bout à l’autre de son récit : pitch spectaculaire (un homme bloqué dans un tunnel à la suite d’un effondrement), satire sociale (l’hypocrisie commune de la presse et de la politique crève le plafond) et comédie décalée (l’humour intervient toujours dans les scènes les plus dramatiques pour servir de contrepoint redoutable). Le suspense ne faiblit jamais, mettant toujours l’individuel et le collectif sur un savant mouvement de balancier, tout en déployant une science de la mise en scène perpétuellement aboutie et précise. Si l’on aime tant que ça le cinéma sud-coréen, c’est parce qu’ils ont tout compris au(x) genre(s) à force de ne jamais vouloir à tout prix ranger chacune de leurs productions dans l’un d’eux en particulier. Pour finir le festival sur une note galvanisante, là encore, c’était bien trouvé. En sortant du tunnel, on retrouvait enfin la lumière. Avec l’envie de revenir au plus vite dans la salle obscure.

1 Comment

  • Kathnel. Says

    C’est toujours enthousiasmant de lire des éditions des Hallus sur Courte focale quand on vit très loin de Lyon et ne pouvons y participer chaque. C’est une édition d’anniversaire que j’ai suivi avec intérêt en parcourant cet article de découvertes en découvertes. Une présentation fort agréable que j’ai vraiment plaisir à lire, qui livre au jour le jour, déceptions et enthousiasmes. On a vraiment le sentiment d’y être en « live » dans ce colossal marathon cinématographique.
    En lisant toutes ces analyses, j’ai tout de même bien envie de découvrir Get Out, même si au final c’est décevant ; très envie de découvrir « Realive » pour son ambiance sensorielle. Je serais assez curieuse de voir « Le marteau des sorcières » et son réquisitoire contre les pratiques de l’inquisition et du totalitarisme. Je suis très tentée par « La sentinelle des maudits » et « The Unseen » avec cette histoire d’invisibilité. J’ai beaucoup aimé Hitcher et je suis ravie de lire qu’il mérite qu’on s’y attarde avec un point de vue que je partage. J’éviterais sans aucun doute « Love Hunters » moi qui ait tant aimé « martyrs » et sans aucun doute j’irais voir « Tunnel ».
    Sinon, je partage entièrement l’avis sur Le Grand Silence de Sergio Corbucci, un vrai et grand western J’ai aussi un coup de cœur pour l’article qui m’a donné envie de revoir « entre rêve et réalité » les « Glissements progressifs du plaisir » d’Alain Robbe-Grillet et celui de SOY CUBA, qui fut un plaisir sans mélange à lire et qui ne peut que me presser de découvrir et rapidement cette œuvre de Mikhail Kalatozov que je n’ai toujours pas vue .
    Merci , en tout cas pour cet article récapitulatif qui me donne le sentiment de vivre un peu à distance cette ambiance et cette énergie délivrée par les Hallus et la passion de ceux qui les animent .

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