[ENTRETIEN] Jalil Lespert & Charlotte Le Bon (Iris)

La bande-annonce d’Iris l’avait laissé présager : d’une part, on allait enfin voir ce dont la très sympathique Charlotte Le Bon pouvait être capable en tant qu’actrice (l’ancienne miss Météo se livrant ici à un rôle sulfureux et plutôt intriguant), et d’autre part, on allait surtout pouvoir mettre un jugement clair et net sur Jalil Lespert, acteur confirmé mais réalisateur encore un peu erratique (24 mesures, Des vents contraires, Yves Saint-Laurent). Convaincante d’un côté, décevante de l’autre, la découverte du film nous aura néanmoins laissé avec l’envie d’interroger la paire à l’occasion de leur venue à Lyon, première étape d’une longue tournée de promotion à travers la France. Retour sur un entretien aussi enrichissant que décontracté…

Courte-Focale : Quelle a été l’origine de ce projet ?

Jalil Lespert : Tout est parti d’un scénario qu’Universal m’avait envoyé en 2011. C’était un scénario qui me plaisait, mais le film, qui devait être tourné aux Etats-Unis, ne s’est finalement pas fait au dernier moment. Mon producteur et moi avons néanmoins pu récupérer les droits, et on a fini par envisager d’en faire une adaptation française. Cela faisait longtemps que j’avais envie de faire un thriller, et ce scénario présentait l’avantage d’une structure à twists, qui me semblait à la fois originale et ambitieuse. Les personnages et l’atmosphère du récit tels qu’ils étaient décrits me semblaient aussi très intéressants à filmer. Par ailleurs, le fait que ce soit l’adaptation d’un film japonais [NDLR : Kaosu de Hideo Nakata] lui donnait une personnalité assez hybride que je n’avais pas vu ailleurs jusqu’à présent, et c’était une raison supplémentaire pour m’encourager à me jeter dans ce projet.

Par rapport au film de Hideo Nakata, quelle a été votre approche pour retravailler le parti pris narratif du film à votre guise, et comment avez-vous procédé ?

J.L : Le scénario est finalement très éloigné du film original, à vrai dire. On a un twist final qui est très similaire, certes, mais c’est tout autre chose que le scénariste Andrew Bovell a tâché de développer de son côté. Du coup, en fin de compte, l’objet dont j’ai récupéré les droits était déjà affranchi du film original. J’ai toutefois fait en sorte de visionner le film de Nakata, non pas pour m’en éloigner ou pour m’en rapprocher, mais plutôt pour me faire une idée de ce que c’était. J’étais déjà en préparation du film à ce moment-là, et j’avais fait le choix de ne pas le voir avant. Je ne voulais pas être éventuellement trop « écrasé » par le résultat, surtout s’il s’avérait que le film était un chef-d’œuvre ! (rires) Et quand je l’ai vu, j’ai été soulagé. Je sentais bien que le film que nous allions faire allait être complètement différent.

Dès l’écriture, est-ce que cette forme de « lutte des classes » sous-jacente était déjà une composante-clé du récit ?

J.L : Oui. Il y avait là-dedans quelque chose qui me parlait et qui pouvait donner une vraie dynamique au sujet. Lorsque j’ai lu le scénario en 2011, on était alors en plein krach boursier, avec toute une vague d’attaques et de dénonciations adressées aux banques et au système financier tout entier. Cela avait créé une caisse de résonance suffisamment forte pour m’interpeller. Mais pour autant, mon ambition n’était pas focalisée là-dessus. A mes yeux, le film de genre permet de s’affranchir d’un certain réalisme. A partir du moment où l’on accepte la convention d’un genre, on peut rentrer librement dans un univers qui n’est pas explicitement rattaché au réel, et l’une des idées du film était de créer une sorte d’univers à part, dans lequel on se laisse embarquer et manipuler. Concrètement, je n’avais pas plus d’ambition que cela. Il fallait que le personnage joué par Romain Duris soit d’abord manipulé et finisse par prendre sa revanche. La dynamique centrale était là.

Charlotte, j’imagine que vous recevez un grand nombre de propositions de films depuis quelques années. Qu’est-ce qui vous a poussée à accepter ce rôle-là ?

Charlotte Le Bon : Il y a d’abord le plaisir de retravailler avec Jalil après notre expérience commune sur Yves Saint-Laurent. Mais quand Jalil m’a envoyé le scénario, j’ai tout de suite refusé. Je venais d’enchaîner beaucoup de films, j’étais vraiment épuisée, et comme je connaissais la méthode de travail de Jalil, je savais qu’il ne fallait pas s’embarquer dans l’un de ses films si on n’était pas engagé dedans à 100%. Je ne me sentais pas prête à jouer un rôle pareil, tant physiquement que psychologiquement. D’autant que le rôle me faisait peur : je suis quelqu’un de très pudique et jouer ce personnage impliquait que je dépasse quelques-unes de mes inhibitions. C’est finalement quand j’ai eu Jalil au téléphone que j’ai fini par accepter. Je lui ai fait confiance comme ce fut le cas sur Yves Saint-Laurent, où je jouais déjà un personnage tout en séduction, un peu sulfureux. Ce rôle de rôle me faisait déjà peur à l’époque car c’est très éloigné de ce que je suis dans la vie. Et en même temps, c’est aussi pour cette raison que le rôle est intéressant à jouer. Avec Iris, il était clair que j’avais l’opportunité de pousser les curseurs un peu plus hauts.

J.L : Je me souviens de ce qui s’est passé quand je l’ai eue au téléphone. En fait, j’étais allé au cinéma avec mes enfants pour voir Vice Versa, pour lequel Charlotte avait participé au doublage français. Je lui avais envoyé un texto pour lui dire que j’adorais ce qu’elle avait fait dans ce film, et elle m’avait répondu qu’elle ressemblait plutôt au genre de personnage qu’elle double dans le film. Je sais que Charlotte avait peur du côté sulfureux du film, mais en fait, on a surtout parlé de Romy Schneider. Je voyais ce personnage un peu comme celui que jouait Romy Schneider dans Max et les ferrailleurs. Le scénario a beau être cru à la lecture, je savais dès le départ que je voulais filmer cela autrement. L’important pour nous, c’était d’assumer ces scènes-là et de travailler dessus, à la fois comme acteur et comme réalisateur, et d’être suffisamment préparé pour éviter de trahir le sujet. J’avais envie d’en faire quelque chose d’assez beau, parce qu’il devait y avoir une certaine forme d’amour qui filtre entre tous ces personnages. Sans cela, il n’y aurait pas pu y avoir l’empathie que je voulais installer chez le spectateur vis-à-vis des personnages. Ce trio central formait une entité que j’avais envie de filmer et d’aimer. Au départ, je n’avais d’ailleurs pas pensé au fait d’être également acteur dans le film. Je devais en tout cas rendre compte de ce rapport amoureux, ambigu, différent et particulier, de la façon la plus juste et la plus belle possible.

Vous vous étiez préparée en amont pour ces scènes de danses lascives ?

C.L.B : Pour vous dire la vérité, je venais de faire deux semaines de surf juste avant, donc ça m’a un peu aidée. On va dire que le corps était prêt ! (rires) Le truc à savoir, c’est qu’il ne faut avoir aucune forme de regard sur soi-même quand on tourne ce genre de scène face à une équipe technique au complet. L’important, c’est de ne faut pas y penser et d’être avant tout en confiance avec ce que l’on a à proposer physiquement. C’est pour cela que je me suis préparée physiquement afin de pouvoir évacuer ces questions de ma tête. J’ai beaucoup bossé avec une personne qui s’appelle Betony Vernon, et qui est ce que l’on pourrait appeler une « spécialiste du sexe » (elle déteste qu’on l’appelle « maîtresse »). C’est une femme qui travaille en parallèle avec des psychologues, des victimes d’abus sexuels et des gens qui ont des problèmes dans leur sexualité, et chez elle, il n’existe aucun tabou à évoquer ce sujet-là. J’ai donc pu assister à de vraies séances entre un dominant et un dominé, et j’ai fait ma préparation physique avec Betony. Il me fallait savoir comment tenir et manipuler les objets, voir comment une relation de confiance peut s’installer entre le dominant et le dominé, et surtout, découvrir et démystifier ce monde sur lequel il y a énormément de clichés.

Et de ce fait, est-ce que vous, Jalil, aviez dès le départ l’envie d’explorer le monde de la nuit et d’en faire un personnage à part entière dans le récit ?

J.L : Oui, absolument. Sans trop en dévoiler, il y avait malgré tout quelque chose de très « japonisant » dans le scénario, que ce soit le bondage ou ce rapport ambigu dans les rapports amoureux. Cela teintait le scénario initial de quelque chose d’assez noir et sulfureux.

Par rapport au décor, cette dimension « japonisante » a souvent tendance à supplanter la façon dont vous avez filmé Paris, que ce soit de nuit ou au petit matin. Et du coup, le décor parisien semble un peu limité à l’écran, pour ne pas dire éclipsé…

J.L : Très franchement, je prends votre remarque comme un compliment. Je pense que Paris est une ville très difficile à filmer. Mais surtout, en termes de lumière, il est toujours plus agréable d’éclairer un acteur en le plaçant devant des fonds sombres, ce qui est très difficile à avoir dans une ville comme Paris. Les pierres blanches que l’on voit dans notre capitale sont très belles, mais elles ont tendance à compliquer ce procédé. Cela dit, quand on appréhende Paris autrement, on y trouve des points de vue très enrichissants. Vous avez remarqué que le film contient beaucoup de scènes nocturnes, et finalement, la lumière tungstène colle bien à Paris. Elle rend cette ville plus « chaude » que d’habitude, y compris en plein hiver. De façon plus générale, j’aime bien filmer ma ville, mais j’aime bien aussi l’assumer : il ne faut pas être en contradiction d’être dans la plus belle ville du monde et de ne pas en profiter.

Charlotte, c’est probablement votre rôle le plus « dark ». Est-ce que vous aviez envie d’aller dans ce registre-là, quitte à sortir du registre comique qui vous a fait connaître ?

C.L.B : Tout à fait. Je vous avouerais même que ça l’est encore plus depuis qu’on a tourné le film. Pour autant, cela fait à peine cinq ans que j’ai démarré ma carrière d’actrice, et mine de rien, j’en suis déjà à quinze films. Au bout d’un moment, j’ai eu l’impression que les gens qui me proposaient des rôles manquaient un peu d’imagination, mais j’imagine que c’est normal. Même moi, j’avais besoin de faire plusieurs choses pour savoir clairement ce que j’aimais faire ou ne pas faire, et très vite, on m’a collé une étiquette « jeune fille pétillante-gentille-rigolote ». Or, à vrai dire, cela m’emmerde un peu de jouer ça au cinéma. Changer de registre grâce à Jalil a été une opportunité d’enfer parce que je n’avais pas trouvé jusqu’à présent le rôle qui me permettrait d’évoluer. Et depuis, je refuse beaucoup de propositions parce que je tombe rarement sur des rôles qui m’intéressent.

Qu’est-ce que vous avez ressenti la première fois que vous avez été dans votre robe de « maîtresse » ?

C.L.B : Je faisais des blagues ! (rires) En fait, on a essayé beaucoup de trucs… (elle réfléchit) Je dirais que tant que je ne suis pas sur le plateau, en condition, avec les autres acteurs et la caméra, je n’arrive pas à poser un vrai regard sur moi ou sur mon jeu. C’est une sensation assez étrange. Du coup, je laissais les gens autour de moi prendre les décisions, et je savais que la vision qu’avait Jalil de mon personnage était sans doute plus précise que la mienne.

J.L : On a travaillé avec une femme qui s’appelle Leïla Smara, une photographe qui a déjà une longue expérience dans le monde de la mode, notamment pour son travail avec Karl Lagerfeld ou pour le magazine Lui. C’est quelqu’un qui travaille beaucoup sur le corps féminin et sur la sexualité. Charlotte et moi étions totalement novices dans ce domaine-là, et du coup, le regard de Leïla était à la fois pertinent et précieux pour éviter les clichés en matière de tenues, de marques, etc…

C.L.B : De toute façon, Betony m’avait dit : « Peu importe la façon dont tu es habillée, tu dois juste te sentir habillée ». Même si j’avais très peu de vêtements sur le corps, il était capital de prendre en compte cette remarque.

Est-ce que vous aviez pensé à des références propres au polar ou au thriller américain pour construire et incarner votre personnage ?

C.L.B : Je travaille très rarement avec des références. Le travail avec Betony que j’évoquais à l’instant a été très important, mais je n’oserais pas faire d’elle une « référence » telle que vous l’entendez : il faut dire qu’elle est beaucoup plus grande que moi et que mon personnage n’est pas du tout similaire à elle. Jouer un rôle en ayant un modèle en tête a tendance à me bloquer. C’est pourquoi je souhaite avant tout faire confiance au réalisateur – si je lui fais confiance à la base – et essayer davantage de créer un personnage plutôt que de m’inspirer de quelqu’un.

J.L : Ce qui était très intéressant avec Iris, c’est qu’il s’agissait d’un personnage multiple. Elle n’est jamais là où on l’attend. Elle est assez insaisissable. Le personnage de Romain Duris est dans l’instant, dans l’immédiateté de ce qui se passe, et il fallait un acteur qui puisse donner une empathie immédiate, parce que Romain dégage quelque chose de profondément sympathique et humain – même si son personnage est assez rustre. Il a quelque chose de très honnête, presque à l’image d’un personnage de Clint Eastwood. A l’inverse, le personnage que je joue est défini de façon très claire : on comprend bien où il en est et ce qui le tourmente. Mais Iris, elle, échappe à ces deux hommes. Ils pensent la comprendre, sauf que non. C’est là-dessus que le travail de Charlotte m’apparaît formidable : elle a su rendre compte de différentes facettes d’Iris tout en lui gardant une part de mystère qui nous éloigne et nous rapproche à la fois.

Qu’est-ce qui vous a finalement décidé à jouer dans le film ?

J.L : C’était principalement en raison du rapport que j’entretiens avec Romain Duris. C’est un acteur que je connais depuis longtemps, et à qui j’avais déjà proposé auparavant de jouer dans mes films. Il y a quelques années, on avait un projet commun qui ne s’est pas fait. Quand je lui ai parlé de ce film, il imaginait un acteur plus âgé pour le rôle, et comme je tenais vraiment à filmer un face-à-face, il m’a dit « Pourquoi tu ne jouerais pas ce rôle ? ». Moi, j’avais un peu les jetons de m’engager là-dedans, d’autant que le rôle est un peu particulier. Mais sa confiance m’a rassuré et m’a finalement convaincu. Romain a beaucoup de métier, il est acteur depuis 25 ans et il est exceptionnel sur un plateau de tournage.

Charlotte et Jalil, vous avez tous les deux une scène de sexe assez crue dans le film. Etait-ce une scène que vous redoutiez de faire ?

J.L : Oui, bien sûr. C’était une journée de tournage assez particulière… Mais vous savez, on fait souvent tout un tas d’appréhensions au sujet de ce genre de scène, alors qu’en fin de compte, le principe est le même que pour une scène d’action. C’est réglé comme une chorégraphie. Être acteur, c’est comme être danseur : on travaille avec nos corps, et il faut accepter de laisser jaillir certaines émotions. Une fois qu’on a brisé la glace, que l’on sait l’utilité de cette scène par rapport à ce que l’on raconte et que les techniciens savent comment tout va être géré, cela devient tellement plus simple, pour ne pas dire plus concret à faire. Après, il y a évidemment les aléas de tournage qui peuvent intervenir. Charlotte et moi sommes amis dans la vie, mais on était parfois maladroits dans le tournage de cette scène. Sans parler du fait que, histoire de ne rien arranger, le chef opérateur n’arrivait parfois plus à faire sa lumière en plein tournage de la scène… Pour autant, je considère que Romain et Charlotte ont vers la fin du film une scène infiniment plus intime que celle-ci. La mienne, finalement, c’est presque une scène de bagarre.

Charlotte, votre personnage dans le film a une part de mystère. Est-ce que vous avez essayé malgré tout de « remplir les trous », de le « psychologiser » de manière à atténuer le mystère, ou est-ce que vous avez préféré « jouer l’instant » durant tout le film ?

C.L.B : Je dirais que ça a été finalement un mélange des deux. On a travaillé très en amont pour bâtir ce personnage, même si je dois avouer que Romain et moi ne sommes vraiment pas très fans des répétitions. Il y a eu principalement le travail avec Betony pour savoir d’où elle venait, comment elle marchait, d’où est venu son désir à elle de travailler dans ce milieu-là et quelle était sa passion. Donc, oui, j’ai essayé de remplir ce personnage autant que possible, de manière à cerner son fonctionnement. Mais en même temps, on raconte l’histoire d’une femme qui essaie avant tout de survivre. Du coup, elle peut très bien aller à l’encontre de son fonctionnement interne pour essayer de s’en sortir.

Y avait-il des limites que vous avez souhaité ne pas franchir ?

C.L.B : Eh bien, Jalil et moi, nous nous sommes battus en ce qui concerne ma pudeur, étant donné que je ne voulais pas me montrer complètement nue. Je voulais rester un minimum habillée pour que le personnage demeure une icône de sensualité tout au long du film. A la réflexion, je n’aurais pas voulu faire autrement.

J.L : Je confirme. Cela dit, c’est une limite qui me convenait tout à fait. J’ai tendance à croire que tout dévoiler est un peu trop facile. Il fallait que cette faculté qu’à Charlotte à savoir séduire et à imposer une féminité très forte soit constamment au rendez-vous. L’enjeu est déjà de passer ce stade-là, et je trouve qu’au final, c’est une vraie victoire pour elle. Elle s’impose dans le jeu en revêtant un costume qu’elle n’aurait pas dans sa garde-robe, et ensuite, elle avance comme masquée et elle propose quelque chose de nouveau.

Est-ce pour faire un pendant à sa féminité que les deux personnages masculins ont une jolie barbe ?

J.L : (rires) Autant je suis responsable de ma barbe, autant celle de Romain est un choix qui lui appartient ! Ce que je trouvais intéressant, c’était que des mondes entiers ont beau séparer ces deux hommes, aussi bien physiquement que socialement, il semble persister malgré tout une certaine ressemblance chez eux. Cela crée un jeu de miroir assez intéressant, je trouve… Le personnage féminin, lui, était suffisamment central et mystérieux qu’il m’apparaissait évident de faire de son nom le titre du film.

Il y a aussi la présence de Camille Cottin qui surprend beaucoup en jouant ici un rôle sérieux, aux antipodes de ce qu’elle a pu faire auparavant…

J.L : Je savais que ça allait être un rôle difficile. D’un point de vue technique, jouer un flic implique toujours une grande quantité de dialogues, à la fois très précis et très hiérarchisés, et il me fallait donc une actrice qui puisse arriver à crédibiliser tout cela. Camille a été la première actrice à venir aux essais, elle connaissait son texte par cœur, elle avait très envie de jouer ce rôle, et elle a été incroyable. C’est non seulement une excellente comédienne, mais elle a quelque chose de très humain qui colle parfaitement au personnage. Je pense qu’on va la voir très prochainement dans plein d’autres films… J’aime bien choisir des acteurs qui ont la capacité de changer de registre, et mes trois acteurs (Charlotte, Romain et Camille) peuvent passer de la comédie à un registre plus grave. Ils ont surtout le sens du rythme, et cela se ressent dans la façon qu’ils ont de se transformer.

Il y a au début du film un plan assez sophistiqué : au moment où le titre du film apparaît, la caméra monte à la verticale vers une verrière abîmée, en suivant un puits de lumière d’où s’écoulent des gouttes de pluie qui tombent alors sur l’objectif. Pourquoi avoir filmé cela ? Y avait-il un sens caché derrière ce plan ?

C.L.B : Oh, voilà une excellente question ! (elle se tourne vers Jalil)

J.L : Eh bien… ça n’a absolument aucun sens ! (éclat de rire général) En fait, c’est une idée qui découle simplement du choix du décor. On avait trouvé ce garage tel quel, sans rien changer à l’intérieur, et il y avait dedans cette verrière magnifique avec ce trou qui laissait filtrer la lumière. Et comme on avait décidé de démarrer le film par une pluie battante sur Paris, où la ville est placée dans une sorte de tourment climatique, j’ai eu naturellement envie de jouer avec cette sensation de pluie par l’intermédiaire de ce plan. L’idée était de monter la caméra pour lui faire toucher la pluie de plein fouet, avant de faire ainsi apparaître le nom du film. Mais bon, je n’ai pas de justification très précise à vous donner là-dessus. C’est quelque chose de très intuitif, à vrai dire. L’un de mes petits plaisirs de cinéaste réside aussi dans le fait de concevoir des plans qui soient un peu… cool ! (rires)

Est-ce que la fin du film était conforme à celle imaginée dans le scénario d’origine ?

J.L : L’amoralité du scénario original me plaisait beaucoup, parce qu’elle intégrait de l’inattendu dans le récit. Surfer avec le film de genre tout en cassant un peu les règles est un exercice très stimulant en tant que cinéaste. Et en tant que spectateur, j’adore le fait d’être surpris ou décontenancé à la vue de quelque chose qui casse la logique balisée d’un genre.

La coutume d’un film à suspense voudrait que la musique du film joue davantage dans l’aigu que dans la basse, comme ce fut le cas sur Psychose d’Alfred Hitchcock, par exemple. Mais sur votre film, c’est plutôt l’inverse…

J.L : En fait, assez rapidement pendant le tournage, je me suis aperçu que le rythme du film allait être plus sensuel, en tout cas plus calé sur une vraie tension sexuelle. On n’était clairement pas dans le cas d’un thriller frénétique avec de l’action et des poursuites. Au final, il n’y a d’ailleurs aucune course-poursuite dans le film : on est plus dans un thriller psychologique, centré sur une manipulation. Et comme il y avait cette ambiance un peu prégnante, j’ai découvert un groupe que j’aime beaucoup et avec qui j’avais envie de travailler. Le travail fut d’ailleurs très simple avec eux. Il fallait que la musique serve les images, qu’elle installe quelque chose lorsque la caméra se met à investir le décor urbain. Ce traitement du son vient aussi du fait que le film cherche moins à faire peur qu’à installer une tension sourde, quasiment insidieuse.

Est-ce que vous avez une part de responsabilité dans la conception de la bande-annonce ou de l’affiche de votre film ?

J.L : Non, j’interviens très peu là-dessus. J’échange avec eux et je donne bien sûr mon avis, mais je fais confiance aux personnes qui travaillent dans ce domaine. J’ai d’autant plus confiance en eux que ce sont des gens avec qui je travaille depuis mes débuts de cinéaste. J’avais pu être un peu control freak sur le marketing de mon premier film il y a plusieurs années, au point même de donner du fil à retordre à mes collaborateurs, mais j’ai fini par comprendre que c’était leur métier et non le mien… Ce que j’espère au final, c’est que la bande-annonce et l’affiche donnent envie de voir le film.

Charlotte, vous avez connu le monde du mannequinat, de la télévision, des arts plastiques et maintenant du cinéma. Quel est le domaine dans lequel vous vous sentez le mieux ?

C.L.B : Le mannequinat, pour moi, c’est de l’histoire ancienne ! J’ai absolument détesté ce travail et ce milieu : ce fut un épisode terrible de ma vie, une période où j’étais profondément malheureuse. Dès que j’ai pu arrêter, je l’ai fait très fièrement. Pour ce qui est de la télé, le travail de miss Météo sur Canal+ n’a duré qu’un an et je n’ai pas voulu poursuivre là-dedans. Il faut dire que la quotidienne est un exercice très dur, vraiment très dur, physiquement et psychologiquement. Je savais donc que je n’arriverais pas à faire une deuxième année en étant à la hauteur, et je ne regrette pas d’avoir décliné l’offre. Cela dit, ça reste une expérience enrichissante qui m’a beaucoup apporté et que je ne regrette pas. Aujourd’hui, oui, je suis totalement dans le cinéma et les arts plastiques, et je n’ai pas envie de faire un choix. Les deux domaines font désormais partie de mon identité artistique.

Propos recueillis à Lyon le 24 octobre 2016 par Guillaume Gas. Un grand merci au cinéma Comoedia, à l’équipe d’Universal Pictures, au Sofitel de Lyon, ainsi qu’au journaliste David Tran du Progrès, dont la plupart des questions ont été reprises ici.

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  • Bravo, tu as réussi à me faire voir une autre facette de Jalil Lespert, que je trouvais avant, un peu trop lisse. Et, découvrir « la solaire » Charlotte Le Bon, dans un tel rôle est très excitant.

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