Snowpiercer, le Transperceneige

REALISATION : Bong Joon-Ho
PRODUCTION : Moho Film, Opus Pictures, Stillking Films
AVEC : Chris Evans, Jamie Bell, Tilda Swinton, Song Kang-Ho, Ed Harris, John Hurt, Ko Asung
SCENARIO : Bong Joon-Ho, Kelly Masterson
PHOTOGRAPHIE : Kyung-Pyo Hong
MONTAGE : Steve M. Choe
BANDE ORIGINALE : Marco Beltrami
ORIGINE : , Corée du sud, Etats-Unis, France
GENRE : Science-fiction, Post-apocalyptique
DATE DE SORTIE : 30 octobre 2013
DUREE : 2h06
BANDE-ANNONCE

Synopsis : 2031. Une nouvelle ère glaciaire. Les derniers survivants ont pris place à bord du Snowpiercer, un train gigantesque condamné à tourner autour de la Terre sans jamais s’arrêter. Dans ce microcosme futuriste de métal fendant la glace, s’est recréée une hiérarchie des classes contre laquelle une poignée d’hommes entraînés par l’un d’eux tente de lutter. Car l’être humain ne changera jamais…

En France, on sait très bien qu’on n’est jamais mieux servi que par les autres. Prenez Le Transperceneige. La bande dessinée post-apocalyptique de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette est une œuvre admirée et récompensée. Pourtant, ce bijou du neuvième art n’aura séduit aucun réalisateur ou producteur français malgré son haut potentiel cinématographique. En même temps, est-ce une mauvaise chose ? Dans les années suivant la publication de la BD, le post-apocalyptique de nos contrées carburait au Diesel (pardon) et fonçait droit au Terminus (re-pardon). À l’autre bout du globe, il suffira d’un seul coup d’œil pour convaincre Bong Joon-Ho de porter à l’écran cette histoire. De ce coup de foudre immédiat, le réalisateur se lance dans une production de longue haleine entre préparation minutieuse (sécurisation du projet vis-à-vis de son montage financier international), engagements à tenir (Bong Joon-Ho doit réaliser en priorité Mother en raison de l’insistance de son actrice principale à l’âge respectable) et plus simplement de l’ambition même du sujet (la fabrication concrète du film prendra plus de trois ans). Mais l’amour des premiers jours ne le quittera jamais au cours de ce parcours d’obstacles. Snowpiercer est ainsi une adaptation à la finition brillante et un formidable hommage à l’oeuvre originale.

Rééditée récemment, celle-ci se pare d’une préface de Jean-Pierre Dionnet. Il y étale son admiration tout autant pour le talent que pour la personnalité de Lob et Rochette. Il rappelle ainsi leurs profondes convictions écologiques, leurs obsessions sur le sort de la planète et des espèces qui la peuplent. Si il n’a pas vu le film au moment d’écrire ces lignes, Dionnet y indique assez clairement ce que veut dire Le Transperceneige et ce que Bong Joon-Ho va mettre ouvertement en avant dans son adaptation. Bande-annonce et résumé se focalisent ainsi sur l’aspect ‘lutte des classes’ de l’intrigue. Dans ce train contenant les derniers survivants de l’humanité, les riches sont confortablement installés à l’avant et les pauvres dans la misère des derniers wagons. Les seconds vont mener une révolte contre les premiers pour remonter jusqu’à la locomotive et récupérer les droits dont ils se jugent privés. Cela aurait pu effectivement constituer tout le cœur du film. Il est d’ailleurs à noter que ce pitch se rapproche de l’histoire originale de la bande dessinée. Avant de décéder brutalement, le dessinateur Alexis travailla en effet sur une première monture centrée sur le parcours d’un groupe de personnages et non d’un unique individu. Avec sa disparition, le récit changera tout à la fois de ton et d’intrigue. A l’image de ce remaniement drastique, il convient de considérer le long-métrage sous un tout autre angle que son seul constat social. Bong ne va pas se contenter de montrer les gentils pauvres contre les méchants riches dans un manichéisme outrancier. Il va établir avant tout un portrait indifférencié de cet ultime vestige de l’humanité. La révolte n’est pas l’enjeu central mais un enjeu de fond. Elle devient un outil narratif insufflant au récit un dynamisme pour brosser un tableau bien plus grand. À la manière dont Bong Joon-Ho exploite admirablement l’espace géographique de son décor, il insère en permanence des détails enrichissant une vue globale de l’histoire. De celle-ci ressort une réflexion écologique constituant la grande part du propos de Snowpiercer.

Cela se ressent immédiatement dans la modification des causes de cette nouvelle ère glaciaire. Dans la bande dessinée, la catastrophe résultait de la guerre froide avec la mise au point d’une arme dont l’efficacité dépassera tous les pronostics. Bong conserve l’idée de l’homme dépassé par ses propres actions mais lui donne une nouvelle représentation. La glaciation qui a détruit notre civilisation est le fruit d’une opération chargée de résoudre le réchauffement climatique. Par cet acte, l’homme veut définitivement soumettre à sa volonté une nature dont il s’est extrait. Cette nature ne fait alors que lui rendre la monnaie de sa pièce. Pendant dix-sept ans, une poignée de personnes a pu survivre dans le Transperceneige en perpétuel mouvement. Mais la survie dans ce vaisseau ne peut être une échappatoire que de courte durée. Après tout, ce train tournant autour du monde contre vents et marées n’est que le symbole supplémentaire d’une humanité cherchant à soumettre la nature à sa volonté. En ce sens, il ne peut subir que le même sort du reste de la planète. Tout à bord est bien sûr mis en œuvre pour prouver le contraire et, à une exception près, tout le monde le perçoit comme tel.

Dans ce contexte, la révolte devient ainsi vaine et dénuée de sens profond. Toutefois, le cinéaste n’établit pas ce constat tel quel. Il ne méprise pas ses personnages et leurs motivations. Lorsqu’il dépeint avec justesse les conditions misérables dans laquelle ces personnages vivent, on peut comprendre la raison de leur action révolutionnaire. Mais en même temps, il donne des indications qui conduisent à s’interroger sur son aboutissement. Avant le premier assaut, le héros a une conversation où il indique que les choses seront différentes lorsqu’ils prendront le pouvoir. Difficile d’être dupe de telles paroles. Dans le meilleur des cas, le résultat consisterait en un renversement de valeurs où les anciennes autorités rejoindraient l’arrière alors que les pauvres savoureraient les joies de l’avant. Finalement, l’humanité resterait dans ce statu quo et toujours prisonnière au sein même du train. C’est que la survie dans le train passe par la loi d’un inéluctable équilibre.

A mi-parcours, les protagonistes découvrent le wagon-aquarium. De celui-ci, il n’est possible de retirer des poissons que deux mois dans l’année. Cette restriction est une nécessité pour assurer la viabilité de l’écosystème. Cette notion d’écosystème finira par devenir prédominante dans l’intrigue. Le train est un environnement en vase clos où l’équilibre n’est plus maintenu par des forces naturelles qui s’autorégulent mais par la main de l’homme. L’image se symbolise par les deux extrémités du véhicule. A un bout, il y a Gilliam, le porte-parole du wagon de queue se définissant comme l’homme d’un temps révolu. A l’autre, il y a Wilford, le créateur du train qui considère l’avenir. Deux idéologies opposées mais complémentaires pour assurer une symbolique stabilité. Cette stabilité est néanmoins difficile à recréer. L’homme s’oblige alors à copier et forcer ce que la nature accomplit sans heurt. Au travers de la remontée des wagons, Bong va ainsi décrire un monde qui n’est plus qu’une horrifiante et grotesque caricature de la nature. On connaît le réalisateur de Memories Of Murder très porté sur les ruptures de ton avec notamment l’utilisation de l’absurde. Cette mécanique fait plus mouche ici que n’importe quel autre de ses long-métrages. Elle permet ainsi de dépeindre un univers se basant sur du vent (le maintien de l’ordre se fait avec des armes non chargées), où besoin et envie perdent tout leur sens (le dialogue entre Song Kang-Ho et Jamie Bell sur la consommation de drogue). Quand à savoir si les choses changeront suite à la révolte, il n’y a qu’à voir ce passage ahurissant où les deux camps arrêtent de se battre pour célébrer le dernier tour du monde accompli par le train. Pas sûr qu’un grand changement soit possible, même si le personnage principal croit s’en convaincre alors qu’il est lui-même partagé entre son individualité et la collectivité.

Pour autant, Bong Joon-Ho qualifiera Snowpiercer comme étant le film le plus optimiste de sa carrière. Ce qui pourrait donc paraître étonnant vu le portrait général dressé durant deux heures. Affaire de sensibilité ? Probablement, notamment au regard d’une fin ambiguë quant à sa signification. Alors que l’écosystème pervers du train les a transformés en interchangeables pièces détachées, les enfants récupèrent in fine leur droit à l’avenir. Mais comme le note le plan final, ce droit offre tout autant de libertés que de difficultés. Un double sens dénotant la richesse d’un ouvrage de haute volée.

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