Anonymous

Depuis son émigration aux Etats-Unis, Roland Emmerich semble prendre à cœur d’accorder une place prépondérante à l’Histoire dans sa filmographie. Evènements et faits historiques s’incrustent toujours au sein de ses films de manière plus ou moins prononcée. Ceux-ci ne sont parfois utilisés qu’en tant que références, comme pour l’ouverture au Vietnam de Universal Soldier. Plus couramment, Emmerich s’en sert comme une excuse pour justifier ses spectaculaires débordements. Ainsi, Godzilla est ressuscité par les essais nucléaires français dans le Pacifique, le calendrier maya sert de fondement à l’apocalypse dépeinte dans 2012 et l’incident de Roswell sert de toile de fond à la seconde moitié d’Independance Day. Ce genre d’insertions a bien sûr un objectif simple. En tant que faits véridiques, elles tentent de donner une authenticité au récit et donc de rendre crédible les déballages surréalistes que développe Emmerich. Mais parfois, le cinéaste allemand ne peut se contenter de ces quelques touches. Il lui faut explorer plus loin l’Histoire et son goût du grand spectacle le pousse à la revisiter de fond en comble. Alexandre Dumas disait qu’on pouvait violer l’histoire si on lui faisait de beaux enfants. Avec Emmerich, le viol a cédé la place à la manipulation génétique où un fragment de ceci est assimilé avec un morceau de cela pour voir à quoi ça peut bien aboutir. Ça peut donner Stargate et sa représentation de la thèse d’une connexion entre la civilisation égyptienne et les petits hommes verts. Ça peut aussi donner 10 000 et son bazar préhistorique où se bousculent hommes de Cro-Magnon, dinosaures et constructeurs de pyramides (décidément…). Lorsqu’il met les mains dans le cambouis, l’Histoire façon Emmerich devient donc des plus ahurissantes. L’ère élisabéthaine n’avait donc qu’à bien se tenir quant au sort que lui réserverait le réalisateur de Moon 44.

On ne voit pas trop ce qui aurait pu l’épargner. Emmerich a déjà prouvé avec le bien nommé The Patriot que le choix d’une orientation académique ne calme pas pour autant ses ardeurs. Le retour dans son Allemagne natale ne signifie pas non plus grande chose puisqu’il revendiquait dès ses films d’études son goût pour un certain grand spectacle hollywoodien. A la rigueur, la motivation particulière qu’il met dans la confection d’Anonymous pouvait être perçue comme un signe d’accomplissement. Ecrit durant les années 90, le scénariste John Orloff (Le Royaume de Ga’Hoole) verra son manuscrit mis au placard suite au succès du méprisable Shakespeare In Love. Emmerich s’amourachera du projet au début des années 2000 et passera toute la décennie à tenter de le concrétiser dans les meilleures conditions. Qu’on pense ce que l’on veut de ses films, Emmerich a au moins cette qualité de vouloir remplir ses exigences (il abandonnera l’ambitieux Isobar faute de pouvoir résoudre les trous du script) et disposant d’un indubitable pouvoir de persuasion (il arrivera à enthousiasmer la Toho pour son Godzilla alors que le pur kaiju eiga de Jan de Bont se sera fait décalquer par la société japonaise).

Qu’il accepte de mettre ses prédispositions de négociant dans un tel projet était assez encourageant au vu de son sujet. Soul Of The Age (titre initial du script modifié en cours de production) s’appropriait la théorie selon laquelle Shakespeare serait un imposteur bien incapable d’avoir commis une œuvre parmi les plus importantes de la culture occidentale. Il ne devait être que le pantin d’un noble dont les pièces avaient pour but de manipuler l’opinion publique. Au-delà de la thèse conspirationniste, il se soulève là un thème alléchant sur la puissance de l’art. Comment l’art devient le vecteur d’idées et d’idéaux, se transmet aux gens et les influence. L’art provoque des émotions particulières, nous rappelle certains moments de notre vie et a en conséquence un impact sur nos actions présentes. L’art est quelque chose d’insaisissable, d’incontrôlable et qui imprègne les esprits. Il devient un outil pour élever sa condition et en conséquence laisser l’opportunité à chacun de refaire le monde. Même un réalisateur comme Emmerich ne peut être insensible à cela.

Or, si Emmerich a pu s’amouracher du script pour cela, il ne semble pas avoir conscience que c’est là le vrai sujet à explorer. Adepte d’un cinéma à l’efficacité aussi prononcée que sa superficialité, il croit que la richesse du film se trouve dans les méandres de son intrigue autour des dessous du royaume. Après tout, c’est l’autre qualité du script que d’avoir revêtit la forme d’une pièce shakespearienne. L’art inspire la vie et la vie inspire l’art. Qui qu’en soit l’auteur, l’œuvre de Shakespeare puise son inspiration dans des personnages historiques, que ce soit Richard III ou Jules César. Il serait donc naturel que l’intrigue suive une dramaturgie shakespearienne pour évoquer les raisons d’une telle manipulation. Pour l’amateur de ce type de récit, Anonymous est généreux : mensonges, quêtes de pouvoir, complots, secrets mal ou trop bien cachés, amours, séparations, incestes… Un véritable pastiche dont la lourde accumulation va malheureusement plus susciter d’amusement que de tristesse. Multipliant les révélations fracassantes chargées de donner un nouveau goût à l’Histoire, le long-métrage se retrouve à assommer perpétuellement son spectateur. La faute en revient à une surenchère que la narration ne sait pas gérer. En résulte une construction en flashback loin de la vigueur des œuvres citées et une galerie de personnages si conséquente que le spectateur ne saura plus ou donner de la tête.

Anonymous devient ainsi un objet pesant où l’utilisation du théâtre ne devient plus qu’un vague moyen, qu’il soit narratif ou visuel. Car ne vous attendez pas à ce qu’Emmerich joue de la mise en abyme par une mise en scène manipulant des notions théâtrales. Après tout, Emmerich a toujours été un réalisateur de divertissement cherchant plus à trouver les images frappantes pour les esprits (certaines ont d’ailleurs bien réussi à s’imprimer dans l’inconscient collectif) qu’à construire une mise en scène profonde. Ceci explique pourquoi il n’arrive pas à se démêler des enjeux visuels de son film. Il arrivera pourtant à faire illusion avec son ouverture. Débutant dans un théâtre contemporain, nous assistons au monologue de l’acteur Derek Jacobi exposant à l’audience la théorie sur l’identité de Shakespeare (dont il est d’ailleurs un partisan). Ce monologue assure la fonction de chœur nous introduisant à la tragédie à suivre. Celui-ci terminé, une transition plutôt habile nous fait passer du monde de la scène, où nous avons vu les acteurs se préparer, à la « réalité » du film. L’invitation à un spectacle enraciné dans ses consonances théâtrales est claire. Malheureusement, incapable de véhiculer un tel sentiment par sa mise en scène, Emmerich se contente de faire un film historique ressemblant au tout venant du genre. Il laisse donc le soin aux acteurs de s’exclamer avec véhémence, tout engoncés qu’ils sont dans des costumes qui leur siéent peu. De son côté, Emmerich cherche les moyens de rentabiliser son budget de trente millions de dollars (somme assez modeste au vu des nécessités de reconstitution). Son manque de conscience quant à la manière de mener sa barque transforme presque sa qualité économe en défaut. Transcender les couts pour donner une véritable dimension à ses films, Emmerich le fait depuis des années. Son Stargate en est un bon exemple. Malheureusement, ce qui marchait pour son film d’aventure ne fait généralement que désamorcer la vibration théâtrale qu’aurait dû avoir Anonymous sans pour autant lui donner une chatoyante patine graphique.

Que reste-t-il d’Anonymous au final ? Un hommage mal dégrossi à l’œuvre shakespearienne laissant penser qu’aussi investit soit Emmerich dans l’affaire, il n’était juste pas l’homme de la situation.


Réalisation : Roland Emmerich
Scénario : John Orloff
Production : Centropolis Entertainment
Bande originale : Harald Kloser et Thomas Wanker
Photographie : Eduardo Serra
Origine : Allemagne
Titre original : Anonymous
Date de sortie : 4 janvier 2012

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