Trois mille ans à t’attendre

REALISATION : George Miller
PRODUCTION : FilmNation Entertainment, Elevate Production Finance, Sunac, Kennedy Miller Mitchell
AVEC : Tilda Swinton, Idris Elba
SCENARIO : George Miller, Augusta Gore
PHOTOGRAPHIE : John Seale
MONTAGE : Margaret Sixel
BANDE ORIGINALE : Tom Holkenborg
ORIGINE : Etats-Unis, Australie
GENRE : Romance, Fantastique, Drame
DATE DE SORTIE : 24 août 2022
DUREE : 1h48
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Alithea Binnie, bien que satisfaite par sa vie, porte un regard sceptique sur le monde. Un jour, elle rencontre un génie qui lui propose d’exaucer trois vœux en échange de sa liberté. Mais Alithea est bien trop érudite pour ignorer que, dans les contes, les histoires de vœux se terminent mal. Il plaide alors sa cause en lui racontant son passé extraordinaire. Séduite par ses récits, elle finit par formuler un vœu des plus surprenants.

George Miller tient l’humanité tout entière au creux de ses mains.

Trois mille ans à t’attendre, le film qu’on attendait depuis longtemps sur Courte Focale…

Alithea est une brillante narratologue qui arpente le monde pour construire ses théories universitaires, jusqu’au jour où elle découvre une fiole bleue au fin fond d’une boutique d’antiquaire. L’objet baroque (barroco signifiant en portugais « perle irrégulière ») l’attire inexorablement et les récits qui l’accompagnent, pourtant morbides, augmentent encore son désir. Cette trouvaille marque pour elle le retour au monde imaginaire qu’elle ne considérait plus que comme un objet de recherche. La narratologie n’est pas pour elle une simple discipline estudiantine ; en atteste l’ami de papier qui l’accompagnait durant l’enfance et que l’on découvre par flashback. Le monde caché, le monde invisible auquel elle a tourné le dos au seuil de l’adolescence l’appelle. Bien sûr, on peut en interpréter les produits de multiples manières : hallucinations qui témoignent d’un trouble psychique, visions qui signent le rejet du réel ou bien encore créatures païennes que le monde moderne a réduits au silence.

Cependant, là n’est pas l’enjeu du film ; nous épousons le regard d’Alithea, dès lors il nous suffit de savoir qu’elle croit en ces émanations mystiques pour faire acte de foi. La société nous a conditionnés à voir dans ces spectres un signe de mauvais augure et elle-même redoute les créatures qui lui apparaissent lors d’une conférence. Plus tard, elle se méfiera du djinn comme de ses propres désirs, persuadée qu’ils ne la mèneront qu’à sa perte. Pourtant, ce sont aussi eux qui lui permettront de retrouver son humanité : d’ouvrir son cœur et faire confiance à l’autre. En rendant au djinn sa faculté de choisir, elle apprend à faire confiance et découvre l’amour véritable. C’est l’histoire d’un refoulé qui voit jour, d’acquis sociaux qu’elle doit désapprendre pour mieux reconstruire sa faculté de rêver.

Le désenchantement du monde

Pour les rêveurs dont nous faisons partie, cinéphiles de tous bois, l’histoire humaine tient tant par ses intrigues géopolitiques que par ses mythes. L’anthropologue Joseph Campbell ne nous contredirait pas puisque sa théorie du monomythe démontre qu’ils agrègent les peuples et tiennent de la psyché humaine. En effet, le langage et ses signes font notre humanité, nous permettent de nous raconter, de faire société, de nous mesurer au monde et de mettre en scène notre propre mort.

En mettant en scène une mythologue, Miller clame donc son amour du mythe et propose à tout cinéphile une figure auquel l’identification est aisée. En expliquant son champ d’étude au djinn, Alithea oppose l’épistèmê aux humanités. D’une part, elle minore ses propres connaissances en affirmant que les hommes et femmes de lettres n’appartiennent pas aux savants – elle explique qu’il lui est difficile d’expliquer le monde contemporain parce qu’elle ne comprend pas les sciences et techniques. D’autre part, le djinn est surpris du rythme exponentiel des innovations entreprises entre les XXe et XXI e siècle et avoue que l’homme a égalé le divin. Les sciences auraient pris la place du discours religieux dans les sociétés occidentales et même évincé tout mythe, c’est pourquoi la pop culture essaie tant bien que mal de le réenchanter (et souvent de manière déceptive). Pourtant ce sont ces mêmes innovations, toutes aussi fascinantes soient elles, qui mettent en péril l’existence du djinn. En jouant les démiurges, les hommes perdent contact avec leur héritage : celui du verbe. La mission du djinn est claire et annoncée d’entrée de jeu : nous donner à voir une histoire millénaire non sous le prisme du discours scientifique mais de l’imaginaire, en somme : il s’agit de nous rappeler notre appartenance à un héritage séculaire, notre position dans l’Histoire. Le djinn revisite l’histoire de la reine de Saba et nous fait voyager du Croissant fertile à l’Orient, de l’Antiquité au XVII e siècle. En délayant le fait historique, il réinsuffle un champ infini de perceptions qui nous rend l’humanité de nos lointains aïeuls. Si les historiens sont sceptiques vis-à-vis des photographies colorisées, le grand public les apprécie beaucoup car elles animent les visages, aident à s’immerger dans des époques oubliées et restituent un sentiment de proximité. Avec Trois mille ans à t’attendre, George Miller se fait coloriste : il fait flamboyer les contes et renforce notre sentiment d’appartenance à l’humanité toute entière.

 

De l’orientalisme à l’humanisme

Si Miller rejette les considérations historiques, c’est pour mieux faire revivre le mythologique : l’extraire de l’Antiquité (fantasmée) pour lui faire prendre racine aux origines du monde moderne. Grâce à Trois mille ans à t’attendre, on renoue avec l’orientalisme en vogue au XIXe siècle. Le cinéaste nous rend captifs de la splendeur des étoffes, leurs teintes, leurs textures… On perçoit les odeurs enivrantes des palais, le fourmillement d’un monde le plus éloigné du nôtre possible. Le son velouté du nay nous plonge dans des milles et une nuit flamboyantes où chaque décor devient palpable. Il y a la volupté de la reine de Saba, les soirées lascives des palais, les excès des sultants… On nous offre de suivre le djinn dans son errance à travers le palais du sultan et il est probable que l’on empruntera longtemps encore ces chemins en rêves. Chaque saynète est si dense qu’on aimerait que le 7e art revisite leurs univers et que les peplums reviennent au goût du jour. Les dernières œuvres du cinéaste nous font comprendre à quel point les productions cinématographiques se sont uniformisées et combien elles pourraient nous offrir avec plus d’audace. Ici, on appréhende aussi la qualité des CGI – en effet, la situation sanitaire lui a imposé son lot de contraintes et notamment limité le recours aux décors réels.

Auguste Renoir (French, 1841 – 1919), Odalisque, 1870, oil on canvas, Chester Dale Collection 1963.10.207

Quand l’orientalisme de nos ancêtres tournait l’étranger en objet de fétiche, l’orientalisme made in George Miller sert à rapprocher les contraires : Alithea est mortelle alors que son djinn est immortel, elle est cartésienne quand il se laisse guider par ses émotions, etc. Ensuite, le fils du sultan, devenu un guerrier sanguinaire ne peut être apaisé que par un conteur hors pair, signe que le verbe a le pouvoir de réveiller la bienveillance qui réside en chacun de nous. Le film se fait profondément humaniste, traversé de ses principes majeurs – l’homme s’élève grâce à sa curiosité et son ouverture au monde et il lui est toujours permis de progresser et se renouveler. In fine, l’œuvre un sentiment universaliste tombé quelque peu en désuétude. On nous montre que le verbe transcende l’Homme et l’on nous exhorte à aller à la rencontre de l’autre, l’étranger. Le prénom de l’héroïne, Alithea, n’est probablement pas choisi au hasard par l’autrice de la nouvelle : « Alètheia », c’est le concept grec qui renvoie à la Vérité, la parole qui transcende les époques, il s’agit donc d’une antithèse de la doxa. Présentée comme une érudite qui sait beaucoup des mythes et qui sait peu du monde qui l’entoure, l’héroïne serait l’allégorie d’une vérité oubliée : celle du mythe, celle qui relie les peuples, au fil des siècles, par-delà les océans et les mers. Elle s’oppose à ses voisines qui ne voient pas d’attrait dans la différence, qui ne comprennent pas la nécessité de voyager et qui se méfient de toute forme d’altérité. En leur offrant des mets orientaux venus d’une autre époque, créés par le djinn, elle leur propose sa vérité. Les commères d’absorber une part de mythe, de l’intégrer. Là est peut-être la réponse de Miller à l’intolérance qui gangrène les sociétés, une réponse apaisée mais pas résignée.

Unir nos solitudes

Le film nous exhorte à l’humanisme et simultanément pose un constat sans appel : le monde actuel ne peut plus faire de place au mythe et à ses conteurs. La fin s’avère douce-amère car le combat n’est même plus envisagé : les ondes électro-magnétiques marqueraient le point final de la cohabitation entre les hommes et les êtres surnaturels.
Enfin, Alithea parle de réunir les solitudes, celle du djinn et la sienne. Probablement que si George Miller a été autant séduit par la nouvelle d’A.S. Byatt, Le Djinn dans l’œil-de-rossignol (Denoël, 1999), c’est qu’il comprenait son isolement et l’inadéquation au monde de son divin amant. Le djinn qui s’érode au contact des ondes électro-magnétiques, qui se sclérose jusqu’à risquer la mort et voit sa substance vitale s’amenuiser… c’est ce que les doux rêveurs vivent en ce monde.

Miller fait de ce film un point de ralliement : à toutes les Alithea qui ne rêvent que de plonger dans les mémoires d’un djinn et de s’y perdre à tout jamais.

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