Olivier Assayas Parle D’Après Mai


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Parce que la découverte de toute son œuvre nous l’a rendu attachant et parce qu’il s’est imposé, en particulier depuis le tournant des années 2000, comme l’un des meilleurs cinéastes français en activité en multipliant les passages inattendus d’un genre à un autre, on attendait beaucoup le nouvel opus d’Olivier Assayas. Lorsqu’il est venu le présenter en avant-première à Lyon, accompagné de deux de ses jeunes comédiens, Clément Métayer et Carole Combes, on était forcément là. D’inspiration autobiographique, Après mai évoque les années 1970 de l’adolescence du cinéaste. Si le cinéma anglophone a plusieurs fois mis en scène la jeunesse des seventies, que ce soit avec lucidité (More de Barbet Schroeder, 1969, auquel on pense pas mal), humour (l’irrésistible Taking off de Milos Forman, 1971) ou nostalgie (Hotel Woodstock d’Ang Lee, 2009), la France était un peu en reste. Le cinéaste est revenu sur sa démarche, ses souvenirs et l’importance du thème de la jeunesse dans son cinéma. Retranscription de ses propos face au public.

L’idée de départ d’Après mai par Assayas : « Je souhaitais à la fois revenir sur ce qui, dans mon passé, était partageable avec ceux qui ont vécu cette époque et toucher à l’universel dans le récit d’une jeunesse. »

Lorsqu’on lui fait part de l’impression que donne son nouvel opus d’être une face B de Carlos, qui englobait notamment la décennie 1970, le réalisateur explique :
« Carlos était une déconstruction politique des années 1970, avec le recul que l’on a aujourd’hui, qui permet de voir clairement quelle était l’inscription de ces luttes terroristes dans la Guerre Froide. Le travail sur ce film était presque documentaire, la reconstitution devait être rigoureuse. Ce qui m’était familier dans Carlos, c’était le décor, l’ambiance des années 1970. Avec Après mai, j’ai voulu conserver cette matière mais adopter un point de vue plus personnel, offrir comme un complément à Carlos, montrer la jeunesse, l’idéalisme, les convictions dans un cadre plus intime. J’ai voulu montrer ce qu’il y avait de beau, de profond, de stimulant dans cette époque-là. »

Le premier long du cinéaste, Désordre (1986), et celui qu’il appelle lui-même son « deuxième premier film », L’Eau froide (1994), s’emparaient du thème de la jeunesse. Assayas explique ainsi son retour à cette préoccupation des débuts, près de vingt ans après :
« La jeunesse, par définition, précède tout. J’avais besoin de m’y ressourcer, de remettre mon cinéma en contact avec elle. C’est presque un mouvement naturel pour moi de revenir aux origines, de me re-confronter avec l’essence du cinéma : la jeunesse, la prise avec une génération qui a un rapport différent au monde. J’ai besoin d’écouter, d’apprendre des choses. Je pouvais raconter à mes acteurs comment j’ai traversé moi les années 1970, de manière à la fois générationnelle et particulière. Mais je voulais surtout voir comment eux s’approprieraient cette trajectoire. »

« Il y a eu un pas de franchi après L’Eau froide : j’avais l’impression de ne pas y avoir représenté des choses qui avaient beaucoup compté pour moi : la politique et la peinture, à partir de laquelle je suis venu vers le cinéma. J’avais dans la tête de raconter ça un jour. Avec Désordre et L’Eau froide, je partais de souvenirs pour aller vers le romanesque. Ici, j’ai eu envie d’être plus tangible, de revenir sur ce que c’était que la politique quand on était au lycée à cette époque, de reprendre ce qu’a pu être mon parcours sinueux vers le cinéma et surtout de l’inscrire dans une époque que le cinéma français a un peu ignorée. Autant mai 68 a une place claire dans le cinéma français, autant les années 1970 sont souvent vues avant tout comme le temps du déclin de l’engagement politique alors qu’elles avaient aussi leurs folies, leurs excès, qui étaient très cinégéniques. »

Sachant qu’il les a pour la plupart castés de manière « sauvage » à la sortie de lycées de la région parisienne, on se demande comment Assayas a sélectionné ses jeunes interprètes et quelle a pu être l’éventuelle importance du facteur politique.
L’acteur principal Clément Métayer raconte : « Olivier cherchait des personnalités plus que des acteurs, des jeunes à même de comprendre ce qu’il se passait dans cette histoire d’engagement, de lutte et d’affirmation de son indépendance. Mais je ne me trouve pas particulièrement politisé, non. Le film était truffé de références précises que je ne comprenais pas. Sur le tournage, Olivier nous donnait des documents à lire tous les jours ! (…) Il nous laissait beaucoup de liberté, pour laisser place au naturel, pour nous laisser une place à nous dans les personnages. »
Olivier Assayas : « Travailler avec des personnes qui découvrent le cinéma me permettait de recevoir leur spontanéité. J’ai essayé, pendant le tournage, de leur donner le moins d’indications possible et surtout d’exercer sur eux le moins de pression possible. Et en même temps, il est clair que j’ai pu douter de ce que j’étais en train de faire : je me disais « tu réalises un film cher et tu le fais reposer sur des gens inexpérimentés ! ». Mais j’avais confiance en eux, je construisais autour d’eux quelque chose qui était le plus juste possible et les laissais exister là-dedans tout en recadrant quelques petits éléments, des anachronismes dans le langage… »


Olivier Assayas entouré par ses acteurs à la Mostra de Venise, dont le film est reparti avec le Prix du scénario

Quant à savoir s’il a conservé quelque chose des seventies, de l’engagement politique comme démarche active et de l’atmosphère dans laquelle il s’est plongé pendant le tournage, Clément Métayer explique : « Sûrement… (rires) En fait non : il y a un lien que j’ai créé, mais dans le sens inverse : je n’ai rien ramené dans ma vie de l’époque de mon personnage, mais j’ai amené des éléments de ma vie dans le film. Après, ce que je garde des années 1970, c’est partagé par beaucoup de jeunes de ma génération : l’influence de la musique, des coiffures de cette époque est énorme ! »

Olivier Assayas évoque notamment dans son film la question d’un prolongement de l’engagement politique de l’époque par le cinéma :
« Il y avait à l’époque une sorte de méfiance absolue dans tout ce qui était majoritaire. L’idée, c’était de construire en marge de la société dominante un nouveau cinéma, une nouvelle peinture, une nouvelle presse. Dans tous les arts, il y avait le sentiment, pour tous, que l’on pouvait essayer ce qu’on voulait, à condition que ce soit à côté de l’industrie ! »


A droite : Johnny Flynn, le chanteur néo-folk dont on entendait la belle chanson « The Water » à la fin d’Un Amour de Jeunesse de Mia Hansen-Løve, compagne d’Assayas à la ville

Assayas faisant partie de ces cinéastes qui n’engagent pas de compositeur mais constituent eux-mêmes les bandes originales de leurs films en regroupant des morceaux déjà existants selon leurs goûts personnels, on attendait au tournant la bande-son d’un film d’inspiration autobiographique :
« Les pochettes de vinyles que l’on voit défiler dans la chambre du personnage principal, c’est ce que j’écoutais à l’époque : Syd Barrett, Dr. Strangely Strange, Captain Beefheart, Nick Drake, etc. Mais j’ai aussi choisi, pour la B.O., des choses qu’il a longtemps semblé incroyable de pouvoir apprécier, telles que l’Incredible String Band ou la musique faussement élisabéthaine d’Amazing Blondel, et qui prennent plus de résonnance lorsqu’elles sont portées par les images. Aujourd’hui, le néo-folk est très inspiré par les années 1970, avec notamment Johnny Flynn qui apparaît dans le film. »


« Celestial Light » d’Amazing Blondel, rencontre de la folk et de la musique élisabéthaine, accompagne l’une des plus belles séquences du film, vers la fin

Question inévitable à Assayas : celle d’une éventuelle nostalgie vis-à-vis des années 1970, dont son film donne notamment l’impression que la culture politique y était autrement importante qu’aujourd’hui pour les adolescents :
« A l’époque, la société n’était pas vécue comme particulièrement éducative. C’était simplement le rapport à la politisation qui était différent : on était convaincu de l’imminence de la Révolution. Pour se préparer, il fallait se tourner vers le passé pour en comprendre les erreurs. Alors on lisait beaucoup. Je ne suis pas nostalgique et je trouve que c’est difficile de l’être pour cette époque très coupée de la réalité. J’ai plutôt le souvenir d’avoir été impatient d’être adulte pour pouvoir faire pour de bon ce que je voulais faire. Je n’ai pas fait ce film pour donner une inspiration à la jeunesse d’aujourd’hui, que je connais finalement peu. Si je suis revenu vers des souvenirs personnels, c’est que cela donnait à mon film un caractère fondé, une véracité. Après, si les jeunes d’aujourd’hui peuvent s’approprier mon film, en tirer quelque chose qui les élève, alors c’est un gros plus… »


Olivier Assayas sur le tournage du film

Propos enregistrés lors d’un échange avec le public suite à l’avant-première du film le mardi 23 octobre 2012 au cinéma Comoedia de Lyon, puis retranscrits

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