[ENTRETIEN] Hany Abu-Assad

On attendait sérieusement de ses nouvelles depuis 2005 où Paradise now, immersion saisissante dans les impasses morales et physiques d’un aspirant kamikaze, nous avait fait l’effet d’un uppercut. Après un détour aux Etats-Unis qu’il nous décrit lui-même comme décevant, Hany Abu-Assad était sélectionné cette année à Cannes avec Omar, Prix du jury Un Certain Regard. Le personnage titre est un jeune Palestinien qui, habitué à déjouer les balles des gardiens israéliens, franchit presque chaque jour le mur qui le sépare de son amour, Nadia. Bientôt pris dans un engrenage infernal liant intime et politique, il est confronté aux questions de la trahison, de la punition, de la vengeance. On ne s’étonne pas vraiment que le réalisateur palestinien soit pressenti – première expérience US décevante ou non – pour réaliser le remake américain de Sympathy for Mr. Vengeance du Coréen Park Chan-wook (2003)…

Courte-Focale : Le cadre d’Omar est un village fictif, séparé par la barrière de séparation édifiée par Israël, recréé au montage à partir d’images tournées à Naplouse, Nazareth et Beït Shéan. Pourquoi ce choix d’un espace artificiellement construit et sans nom ?

Hany Abu-Assad : Je l’appelle effectivement un « village fictif » et trouve intéressant qu’il n’y ait pas de différence apparente entre les deux côtés du mur de séparation dans le film. Beaucoup de gens de par le monde pensent que la barrière sépare Israël de la Cisjordanie. C’est faux. Parfois, le mur ne fait que séparer Palestiniens d’un côté et Palestiniens de l’autre, créant des cantons et, bien sûr, des formes de ghettos. D’une certaine manière, si je voulais être fidèle à la réalité, je devais paradoxalement créer un village virtuel…

Depuis votre retour en Palestine il y a trois ans, avez-vous été confronté de près ou de loin aux services secrets israéliens ?

Un ami l’a été. Ils ont été mis au courant – on ne sait trop comment – d’un de ses secrets les plus embarrassants et s’en sont servis pour lui soutirer des informations qui les intéressaient. Quand j’ai appris cela, j’y ai tout de suite perçu une source dramatique terrible pour une histoire.

Paradise now, qui vous a révélé en France, et Omar sont tous deux des thrillers. En quoi ce genre vous attire-t-il plus qu’un autre ?

J’ai toujours aimé ce genre, et notamment son appropriation par un Français comme Jean-Pierre Melville. L’esthétique du Samouraï (1967) ou du Cercle rouge (1970) m’inspire beaucoup…

Sans être proche de celle de Melville pour autant, l’esthétique est très travaillée dans Omar. Aussi bien les scènes d’action effrénées dans le dédale des rues étroites du village que les scènes situées autour du mur sont très travaillées. Réalisez-vous un storyboard en amont du filmage ?

Il m’arrive de recourir au storyboard, oui. Quand ce n’est pas le cas, tout est minutieusement évoqué à l’écrit : l’exact placement de la caméra, l’éclairage, etc. Le travail en amont du filmage consiste aussi à retourner plusieurs fois sur le lieu retenu pour le tournage avec le chef opérateur, le chef électricien et le chef décorateur. On parle alors longuement et très exactement des plans que l’on tournera.

Un passage en particulier, celui où Omar est incapable d’escalader le mur de séparation, exprime par les seules images à la fois l’engagement physique qui incombe sans cesse au personnage et le temps qui a passé. Comment accouchez-vous de telles idées de scènes ?

Si vous prêtez bien attention au film, vous remarquerez que presque chaque scène a son double. Dès lors que le personnage revient sur un lieu que l’on a déjà vu, on s’attend inconsciemment à ce que la même chose s’y répète. Or, l’issue de la scène est toujours radicalement différente. Concernant les scènes du mur, elles mettent en relief et en actes le passage d’un temps d’amour et d’espoir à un temps où ces choses ont fané…

De même qu’il va davantage vers le symbole que Paradise now, dans sa structure narrative, Omar est riche en tournants quasi mélodramatiques. On vous sent attiré par plus de romanesque…

Oui, et c’est presque un développement naturel de la personne. En vieillissant, nos intérêts changent. Je suis sûr que vous-même, il y a dix ans tout juste, aimiez un type de films sensiblement différent de celui que vous préférez aujourd’hui. Par exemple, j’avais vu Le Parrain, 3e partie (1990) très jeune et je l’avais détesté. Je l’ai revu il y a deux ans et j’étais ébahi : c’est si débordant de grands sentiments ! Je crois que c’est ça : en vieillissant, on devient plus sentimental. Ça se vérifie pour Coppola quand il a réalisé ce film-là, non ? (rires)

Pour en revenir au thriller, est-ce un genre dont l’efficacité vous permettrait de transmettre plus aisément un message au spectateur ?

Dans Paradise now comme dans Omar, bien sûr qu’il y a du suspense. Mais ce n’est pas un suspense artificiel : c’est un suspense qui vient directement de l’histoire, de sa configuration même. C’est pourquoi j’ai ressenti le besoin de revenir à une histoire palestinienne qui m’est proche après mon expérience de réalisation aux Etats-Unis. Le film en question, The Specialist (2011), est sorti en direct to DVD, c’est dire s’il était décevant ! Ce qui ne fonctionnait pas, c’est que tout y était artificiel et que rien n’y venait de la vraie vie ! L’histoire d’Omar, celle d’un jeune Palestinien capturé par les services secrets israéliens et contraint de devenir un traite, c’est un vraie histoire, en ce sens qu’elle arrive à des tas de gens. Le thriller dramatique y est présent par essence, dès le stade où vous résumer l’histoire ainsi.

Vous conservez tout le long un unique point de vue de manière si obstinée que l’on perçoit les actes les plus déterminants d’Omar comme des décisions qui concernent davantage son intimité qu’une cause politique. Il est beaucoup question de vengeance personnelle dans le film. Les actes du «héros» ne deviennent-ils pas, dès lors, discutables ?

Il est vrai que je ne montre pas vraiment le contexte politique global. A mesure que je fais des films sur la Palestine, je crois de plus en plus au fait qu’il faille maintenir le contexte politique à l’arrière-plan plutôt que de le mettre au premier plan. L’important est d’offrir au spectateur un processus d’identification puissant avec un personnage. C’est ce que le cinéma – peu importe son origine géographique – permet de plus fou : partager une expérience avec une personne dont on ne pourrait jamais être si proche dans la réalité. Quant aux actes d’Omar, je pars du principe que chaque spectateur est suffisamment renseigné via les médias sur la situation israélo-palestinienne pour être à même de se faire sa propre opinion à leur sujet.

[ATTENTION : SPOILER !]

Quel regard portez-vous sur l’acte final de votre personnage titre ?

Je pense que c’est la seule solution pour mettre fin à une situation semblable à celle d’Omar. Le film décrit une spirale de violence. Le personnage croit, un temps, qu’il pourra en faire l’expérience une fois seulement, porter un coup puis continuer son chemin comme si de rien n’était. C’est faux : quiconque s’adonne à la violence finit par être frappé plus fort encore. La fin est la mort, inévitablement.
Pour lier cela davantage au contexte politique, je ne cache pas mes opinions : je pense que l’occupation de la Cisjordanie doit disparaître totalement. C’est la source ultime du mal qui ronge la région : l’humiliation d’êtres humains, contraints, pour la plupart, de vivre dans des ghettos. L’oppression doit cesser, à n’importe quel prix.

[FIN DU SPOILER]

Omar est le premier long-métrage entièrement produit en Palestine. Où en est le cinéma dans votre pays ?

Quand j’ai débuté, il y a vingt ans, il n’y avait eu comme cinéaste que Michel Khleifi, dont les films ont commencé à aller à Cannes au début des années 1990. Nous étions alors trois à débuter plus ou moins en même temps : Elia Suleiman, Rashid Mashawari et moi. Nous avons tous dû travailler très longtemps avec des équipes étrangères. Mon chef opérateur sur Paradise now, par exemple, était français. Omar est le premier pas vers de plus en plus d’indépendance du cinéma palestinien. La majorité des fonds et de l’équipe vient de Palestine.

Propos recueillis à Lyon le 16 septembre 2013 par Gustave Shaïmi. Un grand merci à l’équipe du Comoedia ainsi qu’à Christophe Chabert du Petit Bulletin, dont certaines questions ont été reprises ici

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