[ENTRETIEN] François Cluzet, Bouli Lanners et Philippe Godeau

Rencontrer des personnalités du cinéma pour échanger sur leur production est un privilège, c’est certain. Mais c’est aussi une fenêtre d’ouverte – souvent involontairement – sur les coulisses de l’élaboration de projets dans ce qu’ils ont de moins estimable. S’entretenir avec une équipe quelques heures seulement après avoir découvert le film ne pardonne pas : le malaise des artistes crève d’autant plus les yeux, leur blabla les tympans, leur hypocrisie le cœur (bon d’accord, on se calme). Deux semaines à peine après qu’on a rencontré Guillaume Nicloux et percé à jour la quasi-absence de projet de mise en scène pour sa pitoyable Religieuse, l’embarras est de nouveau là face à Philippe Godeau : même maladresse des réponses aux questions sur la forme, même tendance à l’esquive (d’une habileté très discutable)…
Le fond est atteint lorsque le réalisateur concède n’avoir pas voulu se laisser « obséder » par la forme et avoir voulu privilégier avant tout « les acteurs, la proximité à l’émotion vraie ». Ainsi soit-il : laissons surtout la parole aux interprètes du film, qui ont vaillamment tenu quinze minutes de questions correctes. Au-delà de ce court laps de temps, le silence devenait déjà pesant, comme si tout avait déjà été dit. Un brave confrère a bien voulu le rompre en posant une question anecdotique sur la partenaire de jeu qu’a été la souris du personnage de Bouli Lanners dans le film. « Eh ben, une souris, ça fait beaucoup caca. » (sic). Voilà.

Courte-Focale : Aviez-vous suivi l’affaire Tony Musulin avant que le projet vous soit proposé?

François Cluzet : J’ai eu les échos de la presse, de ce parallèle qu’on établissait avec Spaggiari, « sans haine ni violence », de ce statut de Robin des Bois qui collait à la peau de Musulin sur le net. C’est pour ça que j’ai été très intéressé en recevant le script : il annonçait un travail qui amenait vers un homme, vers une complexité, une intériorité. J’étais un peu comme tout le monde à ce stade, à dire qu’il avait volé une banque, et que comme on disait que les banques nous volaient, ce n’était jamais que reprendre son dû. Ensuite, en découvrant le script et le livre qui l’a inspiré [« Toni 11,6 – Histoire d’un Convoyeur » de la journaliste Alice Géraud-Arfi, ndlr], je me suis rendu compte qu’on était plus proche d’une succession d’humiliations, d’une revanche.

Avez-vous pensé faire du personnage un revanchard solitaire ou un héros qui se venge au nom de toute une compagnie, voire de toute une société ?

FC : Pour tourner le film, on avait une base de fournie : ce sont ces quelques déclarations que Musulin a faites à la journaliste auteure du livre sur lequel on s’est appuyé. Ensuite, pour nous les acteurs, ce n’est toujours qu’une partition, on travaille dans la fiction. On peut donc essayer de travailler, de comprendre au-delà de ce qu’il a déclaré. La partition, même limitée, est censée nous suffire pour « défendre » le personnage. Je ne parle pas d’en faire un héros, mais de le défendre, ce qui n’est pas pareil. C’est mettre en avant une complexité, un jardin secret. Si l’on incarne des personnages, c’est aussi pour leur donner une humanité, avec ses hauts et ses bas, ses faiblesses et ses forces…

Monsieur Lanners, du fait que votre rôle soit moins mis en avant, aviez-vous une plus grande marge de création d’un « pur personnage de cinéma »?

Bouli Lanners : Paradoxalement, j’ai rencontré le personnage qui inspire le mien, quand bien même ça paraissait moins important dans mon cas que dans celui de François. Mais après, il s’agit très vite de s’en détacher et de ne pas chercher à le copier, à le singer. Par contre, je ne connaissais pas le milieu. J’avais tendance à avoir une idée largement partagée mais fausse des convoyeurs : celle de cow-boys des temps modernes. Je ne me rendais pas compte des réalités quotidiennes du métier. Rien que le fait de tourner dans un fourgon en permanence, sans possibilité ne serait-ce que d’entrouvrir une fenêtre, c’était une confrontation à cette réalité. C’est donc davantage l’immersion dans le milieu traité qui m’a fait prendre conscience de réalités qui nous échappent…

Monsieur Cluzet, on perçoit dans votre carrière récente une sorte de fil conducteur sous-terrain. Ne le dis à personne, A l’Origine, ce film-ci et le prochain, En solitaire, mettent tous en scène des personnages embarqués seuls dans un itinéraire tortueux qui les dépasse. Ces rôles se font-ils écho les uns aux autres dans votre travail d’acteur ?

FC : Mon envie d’acteur, je pense que c’est avant tout d’aller toujours vers le contraire ou en tout cas vers quelque chose de très différent de ce que je viens alors de jouer. Je ne me rends pas bien compte de ce que vous évoquez mais il y a bien sûr une part d’instinct dans le choix des rôles… (il réfléchit)
En tout cas, ce que j’aime le plus dans le métier d’acteur, c’est le travail collectif, que ce soit avec les interprètes de rôles secondaires ou les techniciens. Je dis toujours qu’il s’agit d’un travail d’équipe. Ce qui fait un bon film à mes yeux, c’est entre autres la manière dont les acteurs jouent ensemble, au-delà des mots, en présence pure. Sur ce film-là, on était dans ce « bocal » du camion dont parle Bouli. J’ai passé une grande partie du tournage avec dans mon champ de vision presque uniquement la route devant moi et Bouli à ma droite. Sa voix était mon unique repère de jeu et son personnage m’émouvait, stimulait mon jeu. D’ailleurs j’aime bien penser que Musulin soit lui aussi sensible à la beauté humaine de son coéquipier. Cet ami et sa compagne, je pense qu’il leur fait du mal pour les protéger en quelque sorte…
Le pire pour un acteur, c’est de faire le tour de sa partition en cinq minutes. Là, il y a quelque chose de très secret chez Musulin : le fait qu’il parle si peu, mais aussi les tenants et les aboutissants de son geste, la manière dont il s’y prend. Il est surprenant de voir à quel point cet homme qu’on disait rustre a avec son copain une relation que je trouve d’une grande humanité.

[François Cluzet est contraint de quitter la rencontre presse. Quelques minutes plus tard, Philippe Godeau arrive.]

Monsieur Godeau, votre film donne l’impression que le personnage traverse différents genres cinématographiques – polar, drame social voire même film d’action. Pourtant, son caractère mystérieux et imprévu empêche toujours le film de poursuivre longtemps dans l’une de ces voix. Avez-vous pensé votre mise en scène en termes de genres ?

Philippe Godeau : C’est avant tout l’homme qui m’intéressait. Je souhaitais être proche du personnage. Bien sûr Musulin fait le choix à un moment d’appuyer sur une pédale d’accélération et son geste est crucial. Pour le coup, c’est effectivement une action décisive. Mais puisque vous parler d’action, celle que j’ai voulu filmer, c’est avant tout un mouvement ambigu vers les autres : Musulin leur fait du mal pour les protéger…

François Cluzet utilisait déjà cette même formule avant vous. Mais n’est-il pas, dans le fond, égoïste ?

PG : Si, je pense que si… (il réfléchit)

Vous donnez l’impression d’avoir cherché une stylisation formelle. Pouvez-vous nous parler par exemple de ce choix d’une musique électronique pour la bande sonore ?

PG : Cette envie de musique était là dès le début. Je ne sais pas tellement pourquoi. Elle vient en fait de mon fils qui me l’a conseillée… (rires)

Propos recueillis par Gustave Shaïmi le 14 mars à Lyon. Merci au cinéma UGC Confluence.

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