Cloud Atlas

REALISATION : Andy Wachowski, Lana Wachowski, Tom Tykwer
PRODUCTION : Warner Bros. Pictures
AVEC : Tom Hanks, Halle Berry, Hugo Weaving, Jim Sturgess, Jim Broadbent, Doona Bae, Ben Whishaw, Susan Sarandon, Hugh Grant
SCENARIO : Andy Wachowski, Lana Wachowski, Tom Tykwer
PHOTOGRAPHIE : John Toll, Frank Griebe
MONTAGE : Alexander Berner
BANDE ORIGINALE : Tom Tykwer, Johnny Klimek, Reinhold Heil
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Science-fiction, Drame, Thriller, Historique, Tragicomédie, Romance, Post-apocalyptique, Adaptation
DATE DE SORTIE : 13 mars 2013
DUREE : 2h45
BANDE-ANNONCE

Synopsis : À travers une histoire qui se déroule sur cinq siècles dans plusieurs espaces temps, des êtres se croisent et se retrouvent d’une vie à l’autre, naissant et renaissant successivement… Tandis que leurs décisions ont des conséquences sur leur parcours, dans le passé, le présent et l’avenir lointain, un tueur devient un héros et un seul acte de générosité suffit à entraîner des répercussions pendant plusieurs siècles et à provoquer une révolution. Tout, absolument tout, est lié.

Rappel de l’épisode précédent : Andy et Lana Wachowski offrent au monde Speed Racer. Manque de pot, le monde s’en fout un peu. Il attendait un divertissement fainéant et con-con à la Spy Kids et voilà qu’il se retrouve devant un incontrôlable trip psychédélique tentant de lui secouer le cortex. Le résultat est donc une énorme gamelle au box-office (une vraie hein, pas comme pour John Carter et Les Cinq Légendes qui bénéficieront de recettes internationales sauvant largement la situation). Etait-ce la fin des créateurs de Matrix ? Loin s’en faut car l’ambition est toujours apte à soulever la moindre montagne. La preuve en est qu’ils sont ici à la tête de la plus grosse production indépendante jamais mise sur pieds (cent millions de dollars de budget récoltés en allant des Etats-Unis à Singapour en passant par l’Allemagne). Mais au-delà du montage financier, qu’en est-il du projet ? Car un bide comme celui de Speed Racer n’est-il pas apte à faire naître le désir d’une quête de respectabilité ? C’est que Cloud Atlas est avant tout l’adaptation d’un best-seller qui pourrait s’affilier à la forme prisée du film choral. Le choix des Wachowski de s’allier avec Tom Tykwer est également intriguant, comme si le projet ne pouvait reposer sur des épaules affaiblies et nécessitait un point de vue extérieur. Rien de tout ça ne transparaîtra évidemment à l’écran puisque la facilité n’est pas une option pour ses géniteurs. L’adaptation de Cloud Atlas pouvait très bien devenir un film à sketchs en reprenant la segmentation prévue par le livre et en confiant chaque partie à un metteur en scène approprié à chaque style. Une telle adaptation serait toutefois ronflante et, surtout, passerait à côté des implications de son histoire.

Si la forme du livre se prête au premier abord à la configuration du film à sketchs, il n’en est aucunement le cas de son contenu. Une compréhension acquise dès le départ par les cinéastes qualifiant leur œuvre d’anti-film à sketchs. Tykwer n’est donc pas là pour offrir sa propre vision du film mais pour nourrir la conception commune d’un projet à la logistique complexe. Malgré ses six intrigues disparates à travers les siècles, Cloud Atlas reste ainsi un seul unique bloc à ne considérer que dans son ensemble. La problématique est donc simple : comment parler ou décrypter un tel film ? L’analyse est d’autant plus difficile que Cloud Atlas est probablement le film ultime sur la jonction entre l’art cinématographique et l’art musical. Et qu’est ce que la musique ? Pour reprendre la définition donnée dans Hanna, c’est une combinaison de plusieurs sons visant à obtenir une harmonie de forme et à exprimer des émotions. La question que l’on ne se pose pas vraiment est ce que signifie cette musique ou quel est son sens. Evoquant Cloclo, Yannick Dahan reprochait la trop forte prégnance d’une approche critique à verser dans l’intellectualisme plutôt que dans le ressenti. Il argue justement qu’on ne demande pas à la musique de faire sens pour être réussie. La meilleure manière d’appréhender Cloud Atlas est alors la même que pour aborder une symphonie. Le découpage du roman est abandonné et la narration passe par un montage purement cinématographique où époques et intrigues se croisent constamment. Pour autant, à la vision du film, ça n’est pas la réflexion inhérente à un tel choix qui prédomine.

Ces croisements appellent logiquement à considérer les notions de destin, de réincarnation et de karma. De la manière dont une action répond à une autre, on pourrait rapidement concevoir des schémas de cause à effet. Une explication peut-être trop simple pour des cinéastes qui auront mis cette théorie dans la bouche d’un personnage extrêmement pédant dans la trilogie Matrix. Ces croisements servent avant tout à nourrir un ressenti par la manière dont des archétypes répondent à d’autres. Que ce soit un notaire agonisant au fond d’une cale, un musicien cherchant à exercer son art, une journaliste enquêtant sur le milieu nucléaire, un éditeur enfermé dans une maison de retraite ou un clone découvrant l’horreur du monde où elle vit, les histoires possèdent des personnages et intrigues répondant à des mécanismes, des préoccupations et des rebondissements similaires. C’est là que se trouve l’aspect symphonique de l’œuvre. En musique, on rassemble les notes, on crée des accords, on les répète, on les agence pour créer une tonalité, puis on procède à une légère inflexion qui donne un nouveau son… Cloud Atlas répond à ce principe. Il crée une harmonie de sensations en accompagnant une histoire d’une autre, en mettant en parallèle un rebondissement de deux époques différentes ou en jouant le décalage en montrant un personnage similaire sous deux optiques différentes.

Cloud Atlas est une œuvre étourdissante à suivre par la subtilité de son accompagnement. Le seul cinéaste ayant réussi à s’approcher d’une telle expérience serait Terrence Malick. Et pourtant, l’immense réalisateur texan n’a jamais réussi à aboutir à une telle gamme de musicalités. Car l’intérêt de l’expérience passe par la pluralité des univers. L’écrivain David Mitchell usait de différents styles littéraires (journal intime, roman épistolaire, récit à la première ou la troisième personne, compte-rendu, histoire rapportée à la manière d’un conte) pour aboutir à cela. Logiquement, les trois réalisateurs utilisent chacune des conventions du genre investi (film historique, drame, tragicomédie, thriller, science-fiction) pour les traiter avec un talent tellement désarmant que la mise en scène en sera qualifiée de simpliste. Par cette intelligence de traitement, l’empilement d’émotions conduit naturellement à la réflexion.

Les Wachowski ont toujours mis en exergue que la quête du sens (en l’occurrence ici par les sens) était le processus ultime par lequel l’individu peut se révéler et se connaître. Logiquement, une telle quête ne peut avoir les effets escomptés que si l’on en traverse toutes les étapes et non si l’on nous amène d’office à sa finalité. Plus qu’une simple envie de complexifier inutilement leurs histoires (ce qui leur est souvent reproché), les réalisateurs ont toujours voulu donner les clefs à leur spectateur afin qu’il puisse cheminer individuellement non pas vers une révélation préemballée mais vers une vérité qui lui sera sienne. Logiquement, la jonction entre les différentes époques se fait souvent par le biais de formes d’art (livre, courrier, film ou autre représentation visuelle) qui inspirent les personnages. Par un moyen d’expression liée à l’art, les moments de vies passés sont devenus des formes d’histoire dont la libre interprétation nourrit les actions des protagonistes. Il est bien connu que la vie n’a aucun sens alors que les histoires en ont. Plus que dans leurs précédentes réalisations, le principe de l’interprétation se renforce justement par la fonction musicale utilisée. Cloud Atlas ne peut se voir d’emblée infligé d’une grille de lecture parce qu’il regorge de paradoxes et de contre-tons qui empêchent de l’appliquer.

Si on suit le principe que met en avant le film, tout est connecté et l’univers répond à une logique intraitable. On trouvera facilement le personnage qui délivre cette morale. Par deux fois, Hugo Weaving évoquera le fait qu’il y a un ordre naturel en ce monde. Or, ce message est asséné sous forme de menace par un acteur incarnant la raison pervertie propre à son temps (bourgeois auteur d’un traité scientifique justifiant l’esclavage, haut fonctionnaire d’une société futuriste méprisant les classes inférieures). Mettre le propos du film dans la bouche d’un tel personnage sonne comme un avertissement. C’est également Weaving qui s’étonne que ce soit sous le visage si conventionnel d’un clone que se cachent des idées si dangereuses pour son époque. On peut y voir une mise en garde sur la manière d’appréhender le petit jeu lié au casting. En soit, l’idée de reprendre un acteur pour un rôle à chaque époque pousserait à assimiler l’hypothèse de la réincarnation. Pourtant, l’emploi de certains acteurs à certaines périodes laisse dubitatif. Par exemple, pourquoi Halle Berry joue l’épouse de Vivian Ayrs ? Pourquoi apparaît-t-elle à la réception au début de l’histoire de Cavendish ou a-t-elle cet échange de regards avec Adam Ewing ? Le fait est que comme la musique marche par évocation, l’utilisation multiple des acteurs est là pour évoquer une thématique mais son sens ne peut se circonscrire à une simple collection de visages.

En plaçant sciemment des panneaux indicateurs divergents, les Wachowski et Tykwer poussent à atteindre l’essence de ces histoires à répétition. En soit, on touche là à une problématique du projet. Cloud Atlas demande à son spectateur de se laisser porter par l’expérience proposée et en même temps l’invite à en percer les mystères en ne rendant pas ostentatoire une mécanique parfaite (et donc parfaitement assimilable). Il y a là un tiraillement qui trouve son point d’équilibre par l’émotion dégagée du spectacle. Or, en l’absence d’émotion de la part du spectateur, celui-ci risque d’opter d’office par le second choix et de ne pas trouver son compte dans des intrigues aux développements synthétiques et coupant allègrement les sous-intrigues du roman (le triangle amoureux avec Robert Frobisher, les relations entre Luisa Rey et son rédacteur en chef, l’apprentissage de Sonmi-451). Au bout du compte, le spectateur est face à des dilemmes (accepter de suivre le cœur ou la raison, se forcer à accrocher à une émotion ou en assumer son absence) renvoyant au parcours de chaque personnage soulevant des thèmes fondamentaux : le besoin de (re)trouver l’autre, la quête de la vérité, la transmission d’un savoir, la nécessité d’accomplir quelque chose qui perdurera, l’envie de s’affranchir des règles imposées… Autant de principes inextricablement liés à la vie de chaque individu quelque soit la forme qu’elle revêt. C’est peut-être bien pour ça que nous sommes tous connectés les uns aux autres.

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