[EN BREF] La belle endormie / Le temps de l’aventure

Après sa magnifique fresque historique Vincere (2009), Marco Bellocchio revient à un sujet plus contemporain et à sa peinture d’une société italienne rongée par le conformisme et l’hypocrisie, qu’il entamait dès son premier film, Les Poings dans les Poches (1966). A partir de l’affaire de l’euthanasie d’Eluana Englaro (une jeune femme plongée dans le coma depuis 17 ans) qui suscita l’ire du Mouvement pour la Vie et les remarques les plus déplacées du gouvernement Berlusconi, le cinéaste pointe en fait le somnambulisme général de l’Italie du Cavaliere. On suit en parallèle trois belles endormies, sur les corps inertes desquelles se projettent les angoisses et les choix moraux de personnages dont on se demande s’ils sont eux-mêmes bien vivants. Ainsi de cette actrice célèbre (Isabelle Huppert), qui s’enferme dans une prière perpétuelle pour sa fille dans la coma ; ou de ce sénateur du parti berlusconien (Toni Servillo) qui hésite à empêcher l’euthanasie d’Eluana alors que son épouse à lui est dans un même état végétatif ; ou encore de la fille du politicien (Alba Rohrwacher), militante pro-life en proie au doute. Dans les quelques moments touchants du film, Bellocchio montre ces institutions politiques et religieuses dont le radicalisme sclérosé empêche les personnages d’être tournés vers la vie plutôt que de guetter sans cesse la mort. La musique classique et le jeu de clair-obscur très travaillé octroient à l’ensemble une gravité sombre et froide, entre obscurité des couloirs d’un manoir se préparant au deuil et clarté des couloirs d’hôpital où les médecins parient sur la mort de leurs patients.

Mais le décompte inutile des jours ou le sens qu’a le cinéaste de la composition de tableaux morbides ne suffisent pas à unifier autant qu’il le faudrait les quatre histoires qu’on voudrait nous faire suivre en parallèle. A quelques jeux d’échos ou de contrastes lumineux près, on peine à donner du sens aux passages de tel personnage à tel autre, et ce d’autant moins que chacun reste absent de l’écran pendant de longues plages de temps. Les éléments de scénario sont si divers et épars, complexes à eux seuls que leur entremêlement s’avère vite indigeste. On se sent alors dépassé par les actes des personnages, et l’on finit par croire qu’on n’avait peut-être pas le bagage nécessaire pour pouvoir suivre comme il faut une histoire certainement plus assimilable par le public italien, déjà au fait des positionnements de tels acteurs. Livrer un film choral qui tienne la route n’est pas une mince affaire. Même un cinéaste de l’importance de Bellocchio devrait parfois avoir l’humilité d’amincir son sujet plutôt que de perdre son spectateur par une opulence un brin orgueilleuse…



Alix (Emmanuelle Devos) est une comédienne qui tourne en Province avec sa petite troupe de théâtre fauchée. Le temps de tenter une audition et de passer voir sa mère, elle rentre sur Paris pour une journée, butant sans cesse sur la messagerie de son ami qui semble de plus en plus distant. Dès lors qu’elle observe avec un peu trop d’attention un Anglais (Gabriel Byrne) dans le train qui l’amène vers la capitale, sa journée à priori banale se trouve bouleversée… La petite réussite de ce film sans prétention tient à la capacité de Jérôme Bonnell à tirer d’éléments somme toute banals une richesse thématique inattendue. Son héroïne traverse en permanence différent états, changeant même de statut d’un moment à l’autre : de quadra en crise, elle peut virer vieille fille délaissée et frustrée par les mères qu’elle observe dans la rue, se muer en femme sensuelle ou avoir des airs de petite fille mal assurée (Bonnell a la bonne idée de tirer cette dimension de cette voix haut-perchée qui participe de l’étrangeté de Devos). Si les scènes de rencontre avec d’autres personnages, notamment sa sœur, ne sont pas forcément très inspirées, elles dessinent au moins en creux un personnage cramponné à sa liberté (« On dirait que t’as jamais fait caca de ta vie ! dit-elle à sa sœur dans un de ces moments de sympathique déraillement comique du film). Le moral constamment changeant, Alix noie la mélancolie qui la guette dans une hyperactivité, jusqu’à être dépassée par ses propres actes. Pourquoi est-elle si attirée par cet étranger ? Le film cède parfois à l’écueil que l’on percevait d’emblée : celui de la sur-écriture des dialogues comme sources de renseignement sur l’intériorité du personnage. On préfère nettement voir cette porte entrouverte par la mise en scène : ce plan-séquence inaugural qui annonce la traversée de plusieurs « rôles » et statuts qu’entreprendra Alix, ce découpage maîtrisé qui sait restituer le rapport sur-émotif de celle-ci à son environnement, cette permanence des couleurs chaudes qui fait sens dès lors que tombe un élément-clé de scénario (SPOILER : ces tonalités renvoient à une chaleur maternelle) ou encore cette musique classique qui vient signaler que le personnage se trouve à une sorte de croisée des chemins, au moment d’un choix décisif. Mais ce qu’on retiendra avant tout du film, c’est la capacité d’Emmanuelle Devos à le porter. L’actrice, très investie dans son rôle, sait offrir matière à la soif d’observation d’un cinéaste en voie de confirmation.

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