Le Secret De Terabithia

Qui se souvient du Secret de Terabithia ? Débarqué en mars 2007 sous l’égide d’un marketing mensonger, qu’une co-production entre Walt Disney Pictures et Walden Media nourrissait avec opportunisme, le film de Gabor Csupo avait alors surpris son monde, et ce à différents niveaux. Vendu comme un Monde De Narnia-like au gré de diverses affiches ou bandes-annonces maîtrisant l’art du sous-entendu (l’affiche est assez explicite à ce niveau-là), il n’était pas rare de lire à son propos des avis vindicatifs constatant le peu de rapport que les deux longs-métrages entretenaient entre eux. Il faut dire que les multiples images dévoilant l’univers de Terabithia n’étaient en aucun cas représentatives du film, car majoritairement empruntées à une seule et même séquence et bien sûr habilement agencées au montage. La surprise était donc inévitable pour qui avait sagement avalé le marketing orchestré ici mais aussi, et c’est peut-être là sa plus grande force, ceux qui n’en avaient eu que faire. À la fois magnifique conte moderne situant l’imaginaire au cœur des enjeux du récit, regard doux-amer sur une adolescence naissante et constat pragmatique, donc douloureux, sur la nécessité d’émerveillement de ses personnages, Le secret de Terabithia marque et étonne. Cela tombe bien, puisqu’il le fait à travers une simple histoire d’amitié. L’art de créer à partir de rien, de sublimer ce qui ne l’est pas et de s’en fasciner, n’est-ce pas là l’essence même de toute imagination ?

L’histoire que l’on nous raconte est avant tout celle d’une opposition. Une opposition de sexes bien sûr, mais aussi et surtout de personnalités et de classes sociales. Jesse est un jeune garçon peu bavard, issu d’une famille pauvre et victime permanente de deux de ses camarades de classe. A contrario, Leslie est une fillette au fort caractère, unique enfant de parents écrivains et pas vraiment dans le besoin. Il est donc logique que le premier échange verbal entre les deux ados se fasse à l’issue d’une course à pieds remportée par la demoiselle. Y figure là un rapport de forces cohérent, dans la mesure où Leslie aura à plusieurs reprises une longueur d’avance sur Jesse. En dehors de cette victoire sportive, c’est elle qui découvrira Terabithia et qui sera à l’origine des aventures du duo. C’est aussi elle qui connaîtra la mort prématurément, offrant alors au film son ressort narratif le plus inattendu.
Car s’il offre a priori un point de vue sinon caricatural, en tout cas minimaliste de la jeune adolescence, incarnée par les élèves d’une classe de collège, Gabor Csupo surprend en assumant pleinement de faire évoluer son duo principal au milieu d’un ensemble de personnages unilatéraux, pures fonctions participant d’une caractérisation n’ayant d’autre intention que de souligner l’isolement de son principal protagoniste. Le récit est conté du point de vue de Jesse, il s’attache donc à faire ressentir les états d’âme d’un garçon qui ne fait que subir : ses deux bourreaux sont présentés comme tels puisqu’il n’a jamais d’autre interaction avec eux, tout comme la lèche-cul de service ne l’est que suite à ses interventions, par ailleurs clamées hors-champ. Seuls son professeur, son père et Leslie bénéficient d’un traitement plus conséquent, compte tenu de la nature de leurs relations avec Jesse. Dans le même ordre d’idées, sont évacués les lieux communs qui auraient pu faire suite à certaines situations. Pas de conflit entre l’ado et ses camarades à propos des chaussures qu’il porte, par exemple. L’importance donnée à ces baskets roses au préalable ne servait là aussi qu’à orchestrer le ressenti du moment présent. Un des professeurs rappellera d’ailleurs par la suite qu’il est important pour n’importe quelle forme d’écrit de s’intéresser autant à l’observation qu’au ressenti.

C’est dans les secondes suivant cette affirmation de l’enseignante que l’histoire prendra véritablement ses marques. Toujours dans une totale logique diégétique, Leslie récitera un poème que Jesse parviendra à matérialiser visuellement. Cette capacité à exprimer un ressenti succède à la rencontre du duo. S’il semblait alors évident que la jeune fille allait avoir un rôle à jouer, aucun doute n’est maintenant permis. Le pont cité dans le titre original du film (Bridge to Terabithia) n’est ainsi pas tant celui sur lequel marchera le héros au final, que Leslie elle-même. Terabithia représente l’imaginaire, il n’est qu’une pure invention de cette dernière qui souhaitait posséder un terrain de jeu afin de s’évacuer du réel qui gâche parfois ses journées. Jesse, dessinateur doué à ses heures, demeure quelqu’un à l’imagination bridée. Il ne peut voir autre chose qu’une forêt là où le merveilleux est censé s’inviter. Sa camarade lui permettra progressivement d’avoir accès à cet univers : elle est celle qui le poussera à croire. Et on l’a dit, Le secret de Terabithia est une affaire de point de vue. Celui de Jesse, en l’occurrence. Dans les faits, son apprentissage se déroule de très belle manière. On peut reprocher bien des choses à la mise en scène de Csupo, notamment dans son traitement de l’action, mais pas cette facilité à traduire visuellement l’évolution psychologique de ses personnages. Le réalisateur réemploie dans le cas présent plusieurs passages du récit et les renouvelle au gré de l’imagination grandissante du garçon. La course introductive devient une possibilité de fuite grâce à une plus grande vitesse, la corde est d’abord motif d’amusement avant d’offrir la sensation de voler, puis de donner accès à Terabithia, etc…

Le secret de Terabithia est donc loin de s’avérer formellement ambitieux. En suivant les impératifs dictés par ses personnages, le film ne se fait pas vraiment généreux dans la représentation du monde qu’ils s’inventent, dans la mesure où nous sommes également invités à le créer. En outre, certains effets spéciaux sont plus que moyens même s’ils ont tendance à renforcer l’aspect surréaliste de certains passages (la course sur fond vert où les acteurs font un footing pendant que l’arrière-plan défile à une vitesse folle). Si cela reste un défaut de moindre importance, on peut voir ces partis-pris comme une volonté de frustrer l’audience en le privant des attentes qu’elle s’est elle-même créé. Le film se veut d’ailleurs brutal dans son jonglage entre virtuel et réalité. Cette dernière nous rattrape en permanence puisqu’elle le fait déjà avec Jesse, notre avatar. La relation qu’entretient celui-ci avec son père ne cesse de brider son imaginaire dans la mesure où cette figure paternelle, si imposante et peu aimante, ne parvient pas, et ne peut tout simplement pas, nuancer des faits réels. La pauvreté, les impératifs de survie, le travail, la menace d’une bête sur la serre, rien n’autorise l’évasion. Un acquis que le père veut faire comprendre à un fils ainsi partagé entre ses envies d’imaginaire et les éléments qui la conditionnent. En mêlant naïveté adolescente et réalité de la vie (« Qu’est-ce que ça a de si génial, d’être tout le temps sérieux ? » dira l’ado), Le secret de Terabithia se sert du pouvoir de l’esprit (« garde l’esprit grand ouvert ») comme vecteur d’apprentissage, de rapprochement et d’évolution à travers les différentes étapes marquant la vie d’un jeune garçon, telle que la naissance de l’amour et son incapacité à y réagir (l’accolade de Leslie).

L’individu comme seul garant de possibilités infinies, voilà ce que prône le film, notamment au moyen de brillants dialogues. À l’image de cette allusion faite par la fillette quant au rapport entre le métier du père et les connaissances de son fils (« tu t’y connais en quincaillerie ? » accueillant sans surprise une réponse négative), le long-métrage annihile les clichés voulant que telle réaction d’un enfant découle forcément d’un comportement parental précis. Même s’il sous-entendra bizarrement le contraire à propos d’un de ses personnages. L’imaginaire ne dépend pas de la nature d’un entourage, tout comme ce ne sont pas les personnes qui nous connaissent le mieux qui nous comprennent le mieux. Le père offrira par ailleurs un circuit automobile à son fils lors de son anniversaire, Leslie lui préférant de quoi peindre, car saisissant très bien ses besoins. Aussi dépendant d’une personnalité unique qu’il soit, l’imaginaire ne trouve son plein épanouissement que dans le partage. C’est ce que comprendra de la plus difficile des façons Jesse, à la mort de sa compagne de jeu. Proportionnelle à la surprise suscitée par cet ultime rebondissement, la douleur qui accompagnera la disparition de Leslie est d’autant plus forte qu’elle intervient au moment où la relation au cœur du duo atteignait sa plus forte intensité. D’abord en colère puisque ne comprenant pas cette mort, l’adolescent vit une sorte d’ultime étape dans son apprentissage et son évolution intime. Une heure et quart durant, une âme venue de nulle part lui avait appris que plus que deux notions incompatibles, l’imaginaire servait aussi à atténuer les douleurs du réel. Plus grande est la peine, plus grand sera le monde dans lequel se réfugier. C’est donc tout naturellement que le film se terminera sur les plus belles merveilles vues depuis son début.

« Vous, vous êtes obligés d’y croire et vous détestez ça. Moi, je ne suis pas obligée d’y croire et je trouve ça merveilleux. »


Réalisation : Gabor Csupo
Scénario : Jeff Stockwell, David Paterson, Kevin Wade, Ann Peacock, d’après l’oeuvre de Katherine Paterson
Production : David Paterson, Lauren Levine et Hal Lieberman
Directeur de la photographie : Michael Chapman
Bande originale : Aaron Zigman
Origine : USA
Titre original : Bridge to Terabithia
Date de sortie 28 mars 2007

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