Ennemi D’État

En cette radieuse fin d’été de l’année 2012, Tony Scott n’est plus. De sa propre initiative, le réalisateur âgé de soixante-huit ans décidera de passer dans l’autre monde en sautant du Vincent Thomas Bridge qu’avait immortalisé William Friedkin dans Police Fédérale Los Angeles. Les raisons d’un tel geste resteront pour le commun des mortels un mystère. En l’état, cette note finale rajoutera au caractère troublant de son œuvre. Durant ses trente ans de carrière, sa filmographie dépeindra en effet l’âpre survie de l’homme dans le monde moderne. Qu’ils soient déchirés par leurs démons intérieurs ou oppressés par les institutions maintenant un ordre toujours prêt à vaciller dans le chaos, ses personnages exprimaient toujours des angoisses profondes résolues par des moyens plus ou moins brutaux. Dire que la réponse à cette ultime décision se trouve dans ses films serait présomptueux et même de mauvais goût. Notons toutefois que la démarche tend à dégager la vision d’un artiste qui reste pour beaucoup un bête faiseur sur lequel il n’y a pas lieu de verser de larmes. Grand admirateur du bonhomme depuis ses débuts, Quentin Tarantino contredira sans mal un tel constat en déclarant que Tony Scott a apposé sa propre vision sur True Romance justifiant par là la complète modification de la conclusion. Il n’y a pas de doute pour le réalisateur de Pulp Fiction que Scott était un réalisateur brillant qui prenait en main ses projets et n’était pas du genre à servir la soupe pour le premier clampin venu. Mais parce qu’il s’est principalement établi dans les genres codifiés de l’action/thriller et des entreprises ne niant pas leurs portées commerciales, il mérite tout au plus d’être salué pour ses plaisirs coupables.

Ennemi D’Etat n’est lui généralement pas qualifié de cette manière par les réfractaires au cinéaste d’origine britannique. La plupart tendent même à lui trouver un certain intérêt. Pourtant, il n’est généralement pas le premier film cité par les fans. Ceux-ci préfèrent mettre en avant True Romance ou Man On Fire, tout en admettant la manière dont il introduira les composantes cinématographiques de la seconde moitié de sa carrière. Ennemi D’Etat pourrait-il donc faire office de film du consensus ? Pourtant, il s’agit bien à la base d’un projet typique d’Hollywood, du genre à traîner dans les cartons pendant des années avant de pouvoir être préemballé. Les producteurs Don Simpson et Jerry Bruckheimer développeront ainsi le concept dès 1991 et le film ne se concrétisera qu’à la toute fin de la décennie. Une longue gestation due à différentes composantes dont la principale serait le manque d’intérêt. Lorsque Bruckheimer propose le projet à Scott, celui-ci refusera dans un premier temps avant de revenir sur sa décision. Refus également de Gene Hackman qui se laissera finalement convaincre par les arguments de Scott. En remplacement de Tom Cruise (accaparé par le tournage de Eyes Wide Shut), Will Smith signe principalement pour la perspective de collaborer avec Hackman. Quant à lui, le compositeur Hans Zimmer lâche l’affaire après avoir été embauché et confie le score à deux de ses poulains, Trevor Rabin et Harry Gregson-Williams. Pendant ce temps, le scénario de David Marconi est retouché par Aaron Sorkin (The Social Network) et Tony Gilroy (La Mémoire Dans La Peau). Bref, Ennemi D’Etat ne semble pas motiver grand monde et semble être parti pour juste être un divertissement lambda torché par des techniciens peu concernés. Monumentale erreur bien sûr.

« Les grandes choses commencent petitement » faisait dire Ridley Scott a un de ses personnages dans son dernier film en date, Prometheus. Son frère croit également en cette maxime. Ennemi D’Etat commence ainsi pour le moins classiquement par une discussion entre deux personnages. Si l’introduction prend une allure intimiste, le contenu de la conversation nous fait comprendre que les enjeux sont d’une échelle bien plus importante. Le sujet tourne autour de la surveillance gouvernementale et d’une loi visant à offrir à certains organismes les pleins pouvoirs en la matière. L’un, directeur de la NSA, argue que l’approbation de ce décret est une nécessité pour la protection nationale. L’autre, sénateur chargé du vote de la loi, s’y oppose au vu de la possibilité de réduire à néant la vie privée de chaque individu. On sent par là des réminiscences de USS Alabama. Scott semble prendre à cœur de réutiliser une mécanique de confrontation morale entre deux individus qui ont chacun raison. Toutefois, là où USS Alabama l’étendra à tout le film, Ennemi D’Etat ne le fera que sur cette scène. Outre le fait de poser les enjeux, cette idée d’intimisme débouchant sur des conséquentes plus grandes pose le sujet même du film (un individu va faire exploser une conspiration).

Après cette séquence d’ouverture pour le moins verbale, le générique introduit visuellement le concept de la télésurveillance. Scott pose tout à la fois certaines notions de réalisation qui se développeront par la suite mais également son rapport avec le spectateur. Sur une musique désarçonnante s’enchaîne tout un lot d’images satellite et de caméras de surveillance. Or, ces images comprennent tout à la fois de vraies archives et des extraits du film à venir. Moins que d’instaurer un classique brouillage de la frontière entre la réalité et la fiction, la méthode tend à impacter les attentes du spectateur lorsqu’il rentre dans la salle. Elle pousse à s’interroger sur le sens de ces images et donc surtout à réfléchir sur notre position. Le dernier plan du générique est une vue d’hélicoptère correspondant graphiquement à des standards cinématographiques dits traditionnels. Pourtant, celui-ci se termine en se brouillant en des parasites communs aux caméras de surveillance. L’idée est claire : nous sommes des voyeurs. Lorsque les techniciens du film regardent leurs écrans de surveillance, ils se comportent comme de banals spectateurs sirotant leur jus d’orange et lâchant des commentaires sarcastiques. Dans une scène réintégrée pour la version longue, Will Smith regarde la caméra en se demandant ce qu’il ressentirait si quelqu’un l’observait sans qu’il le sache. La prise étant qui plus est en plongée, elles renvoient aux vues satellites ponctuant tout le long du film.

Par sa mise en scène, Scott nous amène à prendre conscience de ce statut en nous servant sur un plateau un grand pouvoir : celui de l’omniscience. Il est acquit qu’un réalisateur est un manipulateur car c’est lui qui choisit ce qu’il va nous montrer ou pas. Scott nous offre la vue d’ensemble, jonglant entre les différents camps avec un souci d’extrême exhaustivité sur la marche des évènements. Et c’est justement en nous donnant absolument tout qu’il va nous piéger de la même manière que les voyeurs dudit film. Le fait est qu’Ennemi D’Etat est une démonstration sur l’image et la fiabilité de leur interprétation. Mettant en avant tout l’attirail technologique de l’époque avec ses vues satellites, traceurs et autres manipulations de données, le film présente une organisation ingurgitant un nombre considérable d’informations. Toutefois, ces infos restent fragmentaires et il convient de les reconstituer. Or, c’est là que tout le drame se joue. Le personnage incarné par Jon Voight résume clairement l’affaire : « Vous savez ce que j’ai vu ? J’ai vu des tueurs libérés parce que le témoin était alcoolique. J’ai vu des pervers acquittés parce que la victime était une call-girl. Crédibilité ! C’est la seule monnaie valable dans ce jeu ! ».

En quoi adhérer donc : la vérité ou le mensonge le plus crédible ? Selon les informations en sa possession, il n’y a nul doute que le héros, avocat et époux d’une défenseuse des libertés civiques, s’est vu remettre intentionnellement par une connaissance la cassette prouvant le meurtre du sénateur de la scène d’ouverture et qu’il compte l’utiliser. C’est bien plus simple à avaler qu’un type retombant par hasard sur un lointain copain de fac dans un magasin de lingerie féminine et qui ne se rend pas compte qu’on a glissé une preuve compromettante dans son sac. Si les personnages se plantent dans les grandes largeurs dans le traitement des informations, le spectateur dispose lui de toutes les pièces pour voir le tableau du chaos se former. Sauf que Scott nous prend à revers en refusant de nous faciliter la tâche par sa réalisation survitaminée. Si les voyeurs du film sont bombardés d’information qu’ils n’arrivent pas à retraiter correctement, pourquoi devrait-il en être autrement du spectateur ? Si Scott offre une vue d’ensemble, celle-ci passe par une saturation d’informations et de points de vue que le montage empile à toute berzingue. On se retrouve alors désorienté comme dans les œuvres de Tsui Hark, incapable sur le moment de trier les informations. Est-ce que ceci est un élément important ou pas ? Est-ce que cet élément présenté prestement aura un rôle par la suite ? Est-ce que cet événement est à connecter avec une scène précédente ? Scott va jusqu’à pousser le bouchon par l’utilisation de son prestigieux casting. Si le choix d’acteur charismatique permet de ne pas complètement perdre le fil du récit, il n’en demeure pas moins des outils troublants comme le démontrera l’apparition express de Gabriel Byrne. Sous un tel amoncellement de données, notre position privilégiée ne sert plus à rien et c’est avec choc que l’on voit le tout se conclure en un sanglant carnage.

Une conclusion saignante résultant du cheminement logique de notre personnage principal. Suite à la pression du gouvernement, celui-ci perdra tout ce qui constituait son existence. Licencié, humilié, ruiné, séparé de sa famille… on lui a tout pris. Scott enfonce le pilori dans un moment à la fois hilarant, stressant et pathétique. Après avoir enfin rencontré son informateur qui l’a mis au parfum concernant les multiples micros qu’il porte, le héros va devoir se déshabiller intégralement avant de poursuivre sa fuite. Lui, qui déclarera plus tard avoir dû se battre pour arriver où il en est, se voit en une seule scène dépossédée de tout. Ses habits raffinés et couteux signifiant son statut social, il doit les abandonner. Il en ira de même de sa montre, cadeau de sa femme. Voyant comment la maîtrise des informations l’a conduit au caniveau, il choisit d’utiliser les mêmes armes contre ses ennemis. Le directeur de la NSA verra ses comptes bancaires bidouillés par d’éventuels pots de vin, son mariage compromis par quelques indices d’adultère et son boulot mis sur la sellette après que ses outils de surveillance se soient retrouvés là où il ne fallait pas. Le point culminant de cette contre-attaque conduisant au climax sera plus simple et plus pervers lorsqu’il mettra en relation deux forces aussi mal informées l’une que l’autre. Ironiquement, l’acquisition de ce pouvoir l’aidera juste à retrouver son statut initial toujours aussi précaire. La carte postale télévisuelle envoyée par le personnage d’Hackman (bienveillante certes) montre que son foyer peut toujours être violé. Après tout, le spectateur continue bien de l’épier (le téléviseur renvoie sa propre image comme pour le mettre face à sa condition cinématographique). L’ultime image du film nous montre ce satellite tant utilisé dans le récit qui continue de scruter la planète. En fond sonore, on entend un show télé où le présentateur rappelle que les forces de l’ordre n’ont pas le droit de pénétrer dans son domicile. Mais sa voix se perd déjà dans le vide de l’espace.

Sur bien des aspects, Ennemi D’Etat s’apparente ainsi au frère aîné du frappé Domino. Si on cherchait une descendance, on la trouverait toutefois du côté de la série Jason Bourne. Que Gilroy, scénariste des trois premiers opus et réalisateur du quatrième, soit passé sur le script d’Ennemi D’Etat n’a finalement rien d’étonnant tant les similitudes abondent. L’individu face à la toute puissance des institutions, l’omniprésence de la télésurveillance, l’interprétation erronée des données… La mise en scène de Paul Greengrass reprend même à son compte l’illustration hystérique de la saturation des informations. Preuve de l’influence certaine de ce grand film.

Réalisation : Tony Scott
Scénario : David Marconi
Production : Jerry Bruckheimer Films
Bande originale : Trevor Rabin et Harry Gregson-Williams
Photographie : Daniel Mindel
Origine : USA
Titre original : Enemy Of The State
Année de sortie : 1998

4 Comments

  • Inikette Says

    J’ai créé à la naissance de l’informatique grand publique, sur pc Atari, système Tos, convertie plus tard en Office Access, une base de données sur les films que je voyais et enregistrais, mais la perfection de vos informations, m’impressionne ! Je suis sur le c ! Merci de nous offrir cette information, et de nous laisser la copier pour la lire à tête reposée, comme disait Louis 16, loin des bugs du net. Chapeau bas à ou aux auteurs ! Pour parler du film, il est captivant, et ne navigue pas dans la fiction, comme l’actualité nous en a informé, sans seulement frôler l’exhaustivité du film. Gene Hackman vole la vedette au héro par une présence rarement atteinte par cet acteur capable de tous les rôles, mais très variable dans la qualité de ses choix de scénarios, qui lui font une filmographie très protéiforme, en offrant pour tous les goûts, le mien l’appréciant particulièrement ici, où il obtient à mon sens, le meilleur de lui-même, sans doute émulé par l’excellence de Will Smith, qui en règle, brille par l’éclectisme de ses choix. Mais je n’ose parler d’avantage après votre maestria, qui m’émerveille, ayant plus l’impression de jouer la commère qu’autre chose, et ne voyant pas comment je pourrais apporter mieux et plus, qu’un simple petit avis !

  • Isa Says

    Je cherche une information qui ne semble figurer nul part. Lorsque le personnage principal se trouve dans le magasin de lingerie, on entend une chanson mais impossible d’en trouver l’auteur, y compris en shazamant ! Peut etre sauriez vous?

    • Si je ne me suis pas trompé, la chanson en question est « Trigger Hippie » de Morcheeba.

      • isa Says

        C’est exactement ça!!!! millle merci. Si vous etiez en face de moi je vous ferai bien la bise :-) Des mois que je cherchais en vain. Je savais bien que ce site était une petite pétites de spécialistes.
        Encore merci

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