[ANNECY 2018] Wall / Seder Masochism

La sélection du festival d’Annecy a été marquée cette année par des œuvres aux penchants politiques et féministes. Mais même dans ce cadre pouvant être jugé restreint, il a été mis en relief la pluralité des tons. La preuve en est avec Wall de Cam Christiansen et Seder-Masochism de Nina Paley, deux long-métrages très différents qui vont évoquer (directement ou de biais) la question du conflit israélo-palestinien.

Le projet de Wall se retrouve à la base confronté à un délicat problème : comment faire un film à partir d’un monologue théâtral ? Là-dessus, l’animation tombe sous le sens. La forme est déjà adéquate dans l’optique d’une œuvre qui se veut moins un documentaire qu’un essai. La technique résout également toutes questions de logistiques insurmontables. Au vu des objectifs du film, un tournage en prise de vue réelle au cœur d’Israël aurait été un enfer impraticable. Paradoxalement, cette libération des contraintes physiques va être usée avec tellement de zèle qu’elle va desservir le film. Ce qui est dommage puisque dans le fond, on a envie d’apprécier Wall. Le scénariste David Hare est porté par les meilleures intentions du monde. Bien qu’il livre son point de vue et ses réflexions personnelles pendant une grande partie du long-métrage, son propos sur la situation du pays se montre nuancé et intéressant. Il ne faut donc pas être alarmé par son côté poseur lors des premières minutes du film et qui reviendra ponctuellement. Nous ne sommes en rien devant un égo-trip. Le fait qu’il n’hésite pas à convoquer d’autres intervenants ajoute à la qualité du discours. Bref, l’intérêt pédagogique de la chose est clair et passionnant.

Malheureusement, il y a pas mal d’éléments contestables si on s’axe sur le film en tant qu’expérience émotionnelle. Evidemment, les limites budgétaires sont extrêmement visibles (le studio n’a jamais produit un film aussi long sur une durée si courte). L’animation est rigide avec des personnages dont l’expressivité n’est pas le point fort. Si l’usage d’un noir et blanc très contrasté offre quelques images réussies (et une incursion pertinente de la couleur en fin de parcours), elle manque souvent de rigueur et donne une teneur discutable à l’entreprise. C’est ce qui ressort particulièrement de séquences jouant avec excès de la dramatisation. Il y aurait certes pu y avoir un apport brillant au travail littéraire d’Hare dans ces moments où la fiction et donc la mise en scène prennent la main. Mais leurs caractères trop sensationnalistes s’avèrent contre-productif. Ces passages cherchent trop le choc et le malaise par l’utilisation de grosses ficelles préfabriquées. La musique amplifie d’ailleurs drastiquement ce problème ; il faut se rendre à l’évidence que ça n’était pas la meilleure façon pour servir un texte si remarquable.

On sera très loin de trouver ce souci de forme dans Seder-Masochism, même si en l’occurrence la démarche du film de Nina Paley n’a rien à voir avec celle de David Hare. À l’intellectualisme mesuré de ce dernier, Paley préfère l’esprit frondeur et verser dans le brûlot humoristique. Sa version personnelle de l’exode débute ainsi sur une mention « écrit par Moïse, Dieu ou n’importe quel mâle patriarcal ». Inutile de dire que son attaque envers la religion va faire preuve d’un humour féroce. De toute évidence, ce côté rentre-dedans risque au film de ne pas se faire que des amis. Ça sera d’autant plus le cas que le long-métrage n’est pas juste bêtement provocateur. A l’instar d’un La Vie de Brian, les coups qu’ils portent sont exécutés avec une acuité et une précision qui a de quoi désarmer ses opposants. La première pierre de l’édifice délivre d’ailleurs un aspect non négligeable quant au point de vue de Nina Paley. La séquence d’ouverture se pose comme un hypnotisant trip visuel où une divinité féminine engendre la vie sur terre. Avec cette scène, Paley entend bien exprimer qu’elle n’a pas de problème avec la spiritualité (la conception de la scène touche au plus près de la notion du divin). Son regard acéré se porte plus sur les institutions et dogmes.

Il s’agit de bousculer cette vision patriarcale de la religion, cette idée de texte sacré justifiant les horreurs du passé et donc celles d’aujourd’hui. C’est ce qui transparaît des discussions entre Nina Paley et son père mises en parallèle de l’histoire de l’exode. La religion a perdu de son sens et ne se véhicule plus que comme un réflexe culturel au même titre que les films des Marx Brothers. Elle ne reflète plus une quête de sens ou d’accomplissement personnel. Le père de Nina Paley se retrouve incapable de justifier ses croyances ou d’expliquer leurs significations. En réaction, Paley va aborder l’exode en réinventant à sa sauce certains passages. La plaie de la mort des premiers nés se focalise par exemple avant tout sur les dis morts qui n’avaient pas vraiment mérités leur sort. Plus fort encore, la séquence du veau d’or devient une démonstration de la libération de la femme et la destruction de l’ancienne idole féminine ouvre une ère d’oppression pour celle-ci.

Seder-masochism-e1448103132362Comme le notera une des nombreuses séquences musicales, l’homme a finit par se couper du divin en forçant le conservatisme et toutes ses belles paroles vides de sens ne peuvent le ramener vers lui. D’ailleurs, l’usage de chansons anachroniques est une formidable idée du projet artistique. Bien sûr parce que le résultat est hilarant par la sensation de décalage musicale et pourtant la proximité avec ce que le texte raconte. Mais également parce qu’elle s’inscrit dans ce concept de manipulation, de détournement du sens original. En gros, Paley retourne les armes de son ennemi contre lui et l’humour en découlant démolit tout sur son passage. L’inventivité visuelle constante avec ses collages à la Terry Gilliam achève de faire de Seder-Masochism une expérience fascinante loin de toute pédanterie. À noter qu’un grand nombre d’extraits du film ont été déjà mis en ligne sur youtube par la réalisatrice et que l’intégralité du film devrait être disponible prochainement sur la plateforme.

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