The Handmaid’s Tale : le bilan avant la saison 3

Une dystopie par le prisme de l’intime

Le thème de The Handmaid’s Tale pourrait suffire à nous glacer le sang : une dystopie où l’on voit le monde contemporain se métamorphoser en un éclair et où l’une des plus grandes démocraties au monde est absorbée par une secte qui y impose un régime dictatorial et policier. Si la série de Hulu nous expose la rapidité avec laquelle nos sociétés peuvent sombrer et qu’on y tisse un arrière-plan politique, ce n’est jamais qu’esquissé au profit d’un traitement par l’intime qui fait de cette première saison un choc absolu.

Une première saison choc

[SANS SPOILER]

Les sources d’attachement aux personnages principaux sont nombreuses, d’abord parce qu’ils sont imparfaits et que leur vie passée est loin d’être si lisse qu’il n’y paraît, ensuite parce qu’ils forment un îlot familial réduit qui les dresse en rempart contre le monde. Mais si l’on s’identifie à June et Luke, c’est peut-être également parce que leur monde, c’est le nôtre, et que les événements se déroulent dans un avenir immédiat. Leurs habitudes et leurs challenges, ce sont ceux de la classe moyenne occidentale – avec tous les clichés que cela comporte – trouver un emploi, s’y épanouir, aller au Starbucks, faire son jogging, s’opposer aux attentes parentales, trouver le compromis entre ses ambitions et les exigences pécuniaires, etc. La série semble requérir cette puissance référentielle et pose pour cible principale le spectateur citadin pour qui le passé remémoré par June est familier. La jolie direction de la photographie nous séduit, par sa cohérence mais aussi par la distinction qu’elle pose entre les deux timeline de l’histoire. Chaque flashback est si confortable qu’on aimerait pouvoir y rester ; le retour à la dystopie étant toujours vécu comme un douloureux arrachement physique. La saison nous permet donc d’épouser le point de vue de June et nous dévoile comment le régime l’a assujettie et réduite à l’état d’esclave sexuelle. On comprend également comment le régime prévient les rébellions massives : chaque protagoniste est isolé et menacé aussi bien que les actes de résistance demeurent rares. Dans cet univers où la lecture est interdite, c’est le langage qui se pose comme reconquête de la liberté : graver une insulte sur le pourtour d’un placard, rédiger clandestinement des lettres ou bien jouer sur les intonations de sa voix, suffisamment pour donner forme à des antiphrases mais pas assez pour risquer d’en être châtié. Autre motif d’effroi : le jeu sur les décors qui semble relativement inédit dans le petit monde des dystopies, tout est propre et lisse, les intérieurs sont coquets et chaque plan respire la fausse harmonie. On rêve de voir le vrai visage d’un monde qui dissimule bien sa chaîne de commandement et où le signifiant rejoindrait le signifié, c’est-à-dire l’intolérance, la violence et la misogynie.

Une deuxième saison inégale

[100% SPOILER]

La saison suivante reprend les mêmes codes visuels et se laisse également infiltrer par des flashbacks, moins doux cette fois, puisqu’on cherche les causes de ce désastre dans les souvenirs de June. On pourrait donc croire que cette nouvelle salve d’épisodes s’affirmera comme plus politique mais ce parti-pris ne se verra totalement assumé qu’avec le final de la série, et encore plus avec le teaser de la saison 3 projeté lors du Superball. À noter que ce teaser joue le rôle du paratexte littéraire puisqu’il nous prépare à la saison suivante, sans rien dévoiler, il nous laisse imaginer que des troupes sont en ce moment même en train de se constituer. Après un petit vent de nouveauté via de nouveaux décors (l’abri dans lequel se réfugie June ou les colonies), on est finalement assez déçus de revenir à Gilead et de réintégrer ses codes esthétiques. En effet, le directeur photographie a travaillé en collaboration avec sa successeuse, Zoe White, pour définir les orientations de la saison 2 et a donc passé le relai sans heurt. Les emphases visuelles qui nous émouvaient deviennent redondantes, notre imaginaire commence à se laisser embrumer par les lens flare à outrance et on se lasse un peu de ces gimmicks. Indulgents, on pourrait y voir un effet de répétition nécessaire : la vie de June est marquée par des cycles étouffants : les rituels d’accouplement, les leçons de Tante Lydia, etc. Cependant après deux saisons, il aurait été bienvenu de renouveler la recette. Le plus gros échec, scénaristique comme esthétique, est sûrement la dépression de June qui finira par se laisser dépérir en pleine grossesse.

Cet épisode aurait pu servir de pivot à la saison 2, de véritable turning point, soit pour incarner ensuite une June résiliente (et auquel cas, cela aurait été à un autre personnage de lui faire retrouver son identité), une June qui serait devenue Offred en somme, soit pour incarner une June combattante et moteur de la rébellion. Or elle hésite sans cesse entre les deux, d’un épisode à l’autre elle oscille sans savoir et nous perdons nous-même le fil de sa pensée. Après le reformatage subi, elle semble soumise ; menée à résipiscence par Tante Lydia, elle sera cassée par la culpabilité et semblera renoncer à ses espoirs. Pourtant, à l’hôpital, elle susurre à son fœtus quelques mots de rébellion et lui assurent qu’ils s’enfuiront ensemble, un revirement plus que soudain et qui ne nous sera jamais expliqué, comme si la peur de mourir l’avait réveillée. Ce sont l’isolement et la dépression qui auraient pu marquer une rupture dans la photographie de la série et Zoe White aurait pu ajouter alors sa propre patte plutôt que de suivre scrupuleusement les bases établies par son prédécesseur. Pourquoi June ne prévient-elle personne de ses saignements ? Souhaitait-elle se suicider ? Si oui, pourquoi ses symptômes se volatilisent sitôt après être rentrée de l’hôpital ? Une dépression n’est pas si vite guérie et ne se volatilise pas en un claquement de doigt. C’est pourtant bien une dépression que semblait nous dépeindre la réalisation, la voix-off s’étant tue et le personnage principal étant devenu apathique. On aimerait voir plus souvent le thème de la dépression décortiqué par les séries TV et traitées avec justesse et l’outillage artistique mis au point pour cette série aurait permis de le réaliser.

Autre errement qui est finalement peu approfondi : cet étrange triangle amoureux qui unit June, Luke et Nick. Lors de cette saison, la jeune femme n’a plus un mot pour son mari si bien qu’on ignore si elle s’accroche encore à l’espoir de le revoir. Ne joue-t-elle pas double-jeu, s’imaginant s’enfuir avec Nick et élever avec lui son futur enfant alors qu’elle est toujours mariée à l’homme qu’elle est supposée rejoindre ? Qu’elle opte pour une voie ou l’autre, ces deux avenirs sont tout aussi peu probables pour une esclave de Gilead. Ne susurre-t-elle pas à Nick ces mots d’amour dans le seul but de le conforter et de garder avec elle son précieux allié ? De quoi rêve-t-elle ? En saison 1, nous épousions son point de vue, ici on ne nous dit pas de quel côté son cœur penche et nous demeurons hermétiques à ses espoirs. Peut-être essaie-t-elle simplement de survivre et de prendre l’amour « où elle le trouve » comme elle le conseillera à Eden. Nick lui permet de survivre, ici, au présent mais en mettant de côté ses douloureuses expectatives de retrouvailles avec Luke (douloureux car lointain et peu probables, douloureux car tant de fois ressassées) ne renonce-t-elle pas à lui ? C’est ce combat intérieur qui aurait mérité d’être montré, et de cette impression que le personnage nous est devenu moins lisible, naîtra une forte incompréhension des fans qui désapprouveront le choix qu’elle opère lors du season final. D’après le showrunner, il était nécessaire d’en faire un personnage ambigu et de lui imposer des choix contestables (on rappelle qu’elle a forcé un jeune père à l’héberger et qu’il s’est fait exécuter ensuite). Cependant, la voix-off aurait pu nous aiguiller davantage ; si Bruce Miller craignait de la sur-exploiter, il est peut-être tombé dans le phénomène inverse en saison 2.

« On a fait très attention avec ce procédé, cela dit. Quand on se retrouvait en salle de montage, à ajouter la voix off, on en retirait pas mal à la fin, car certaines choses n’ont pas besoin d’être commentées. Elles se lisent sur son visage. » [1]

La gestion de la voix-off est en effet très pertinente, elle ne remplace jamais l’efficience de la mise en scène mais au contraire la complète, montre l’écart entre les pensées et les gestes codifiés imposés. L’ironie de June en voix-off allié à son sourire féroce annoncent déjà la June combattante qu’on nous promet depuis longtemps. Là où le bat blesse, c’est quand l’antithèse entre la gestuelle et la voix-off n’est plus respectée et qu’on ne sait plus comment interpréter les signaux donnés, comme si le développement du personnage suivait de micro arcs narratifs qui rendaient la saison saccadée.

L’évolution de Serena est plus cohérente ; tout en croyant fort à ses idéaux (bien plus que son mari qui ne construit Gilead que par opportunisme et attrait du pouvoir), elle doute de plus en plus du régime et regrette son ancienne position. Dans ce nouveau monde, cette ancienne intellectuelle ne peut plus ni lire ni avoir une quelconque position politique et est réduite au rôle d’épouse, quoi de plus frustrant quand on faisait partie autrefois d’une certaine intellegentsia et quand le régime a été en partie théorisé par elle. La saison met de plus en plus l’accent sur l’un de ses vices : la cigarette et amène en filigrane la réflexion suivante : quand on commence les incartades dans un régime totalitaire, comment continuer de le soutenir ? Une faille dans un absolu, même la plus petite soit-elle, le dépersonnalise et le vide précisément de son caractère absolu. Or, quand Serena prône la perfection, elle rêve secrètement de réformer le système et donc de l’altérer. En voyage diplomatique au Canada, elle semble sur le point de vaciller, enviant les amoureux dans la rue, se réjouissant de courir les musées, alors même que Gilead fait détruire le patrimoine états-unien. La fin de ce régime est de soutenir la natalité mais sa violence totalitaire vient mettre en péril la jeunesse et ne complète donc plus l’idéal réactionnaire qu’elle nourrissait. Le personnage porté par une Yvonne Strahovski (Chuck, Dexter) marmoréenne laisse donc transparaître quelques lueurs, ses faiblesses équivalent à son humanité, tout en nuance et subtilité. À son développement s’ajoute un autre choix scénaristique, lui aussi très pertinent : Mayday n’est jamais personnifié et demeure une entité abstraite mais comme dans tout système de résistante, il n’hésite pas à faire des victimes collatérales et use de la violence pour ébranler le régime. Ainsi, ce coup d’éclat qu’est l’explosion du centre rouge est une victoire, du point de vue d’Emily, mais s’accompagne aussi du deuil de toutes les servantes écarlates tombées au combat et qui n’auront été que victimes, c’est paradoxalement la tension des funérailles qu’il choisira de mettre en lumière plus que la réussite opérée et ce n’est pas surprenant puisque le point de vue adopté est toujours celui des servantes écarlates et non des luttes qui secouent les dirigeants. Bruce Miller et son équipe ont été assez subtiles dans la définition qu’ils voulaient faire de cette mystérieuse entité qu’est Mayday et ont montré qu’ils étaient prêts à user de tous les moyens pour frapper. In fine, ce sont les dissensions qui apparaîtront au sein même de Gilead, par les femmes précisément, qui feront bouger les lignes, nous rappelant qu’il n’est plus efficace qu’une menace intestine.

À LIRE AUSSI : NOTRE DOSSIER D’ANALYSE DE LA SÉRIE. !

[1] Interview de Bruce Miller, par Marion Olité pour Biiinge, https://biiinge.konbini.com/series/bruce-miller-the-handmaids-tale-interview/

CRÉATION : Bruce Miller

REALISATION : Reed Morano

PHOTOGRAPHIE : Colin WatkinsonZoe White
DIFFUSION : Hulu/OCS
AVEC : Elisabeth Moss, Yvonne Strahovski, Joseph Fiennes, Alexis Bledel
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Drame
STATUT : Renouvelée
FORMAT : 47-60 minutes
ANNÉE : 2017
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Dans une société dystopique et totalitaire au très bas taux de natalité, les femmes sont divisées en trois catégories : les Epouses, qui dominent la maison, les Marthas, qui l’entretiennent, et les Servantes, dont le rôle est la reproduction.

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