Chuck – Trop de référence tue la révérence ?

Il est courant de voir dans toute série proto-geek une vraie tendance à la parodie, aussi décontractée soit-elle. Et en matière de parodie, la série Chuck, c’est avant tout un générique très James Bond dans l’âme qui envoie du lourd tout en résumant son concept original en moins de quarante secondes. Le temps de voir un petit employé benêt et loser sortir du nez de son propre interprète, prendre la fuite tout en évitant les balles d’on ne sait pas qui, bondir d’un plan à l’autre en enchaînant les clins d’œil cinéphiles (utiliser le jetpack d’Opération Tonnerre, chevaucher une balle façon Docteur Folamour, etc…) et les moyens de locomotion (voiture, hélicoptère, skateboard, etc…), sauver sa tête en évitant les étoiles d’un ninja et assumer plein cadre l’importance de l’outil informatique (le générique se finit sur les touches d’un clavier d’ordinateur rempli de logos cachés), on sait déjà à quoi s’attendre : Chuck, c’est en gros le geek qui quitte soudain le monde des « nerds » (il fait partie du « Nerd Herd » qui travaille dans un Darty local nommé « Buy More » : ça veut tout dire…) pour s’improviser agent secret. En gros, on arrête de réparer des virus binaires pour s’en aller occire des virus plus vénères dans le monde réel. Mais avec humour, bien entendu, comme le sous-entend le désamorçage visuel et sonore qui irrigue chaque photogramme de ce générique. Et surtout avec une bonne dose de références logées dans un disque dur sérialisé de cinq téraoctets, enrichi au clin d’œil qui fait tilt et à la grosse vanne légère qui tempère le stress des situations. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la série, étalée sur cinq saisons plus qu’inégales, nous aura fait passer peu à peu de « Suck my geek ! » à « Geek, you suck… » en moins de temps qu’il n’en faut à son héros pour rouler des mécaniques.

On ne saurait dire si l’effet Ready Player One aura vraiment réussi à accroître ce ressenti, mais à la revoyure, il est clair que Chuck aura ramé d’une saison à l’autre pour s’imposer maître dans le domaine d’apprentissage qu’il s’était fixé : rendre hommage à la culture geek tout en l’exploitant à des fins narratives dans un contexte d’espionnage à grande échelle. D’ailleurs, histoire de lui faire un faux compliment, la série s’avère même plus modeste qu’on ne l’aurait cru dans le sens où elle a su rester calée jusqu’au bout sur le schéma interne de son héros. Voici donc Chuck Bartowski (Zachary Levi, futur Shazam de DC), petit dépanneur en informatique initié au monde tout sauf merveilleux de l’espionnage depuis qu’un ancien ami d’université (vrai agent secret, celui-là) lui a implanté dans le cerveau toute la base de données cryptées de la NSA et de la CSA avant de se faire zigouiller. Premier problème : la plupart de ses missions, surveillées par le sergent de la NSA John Casey (Adam Baldwin) et l’agent de la CIA Sarah Walker (Yvonne Strahovski), verront leur intérêt chuter à mesure que ses talents vont augmenter. Tout repose ici sur une mécanique qui n’a hélas jamais varié d’un iota. Grosso modo, chaque épisode installe une montée en parallèle de deux espaces de vie pour Chuck. D’un côté, son quotidien se voit exploré au travers de ses relations avec sa famille (une sœur stressée et le petit ami bodybuildé de celle-ci) et ses collègues de bureau (une belle bande de bras cassés cherchant le meilleur moyen de glander sans se faire choper par le patron). Et de l’autre, une pure dynamique d’action s’installe à partir du moment où un « flash » de Chuck – l’enjeu est posé dès qu’il se confronte en live à un secret d’état – le pousse à chambouler ses habitudes.

Sur le clash permanent entre la vie courante et la vie d’espion (avec l’une qui ne restera pas longtemps imperméable à l’autre), la série avait de quoi promettre un vrai ludisme dans la gestion des péripéties et la caractérisation évolutive des personnages. D’autant qu’en plus de mettre à profit un univers geek qui peut autant aider à résoudre une mission qu’à définir l’état d’esprit d’un personnage, les scénaristes visent ouvertement à vriller la logique de tout un chacun à mesure que des intérêts macroscopiques (un attentat ? un hacking terroriste ? une guerre nucléaire ?) s’installent dans un quotidien microscopique (trois lieux récurrents : une résidence, un magasin, une cave secrète). Sauf que l’équilibre entre sitcom et espionnage, a priori optimal durant une première saison efficace, ne cesse ensuite de se fragiliser au profit d’une approche trop flemmarde du concept. Les poncifs, d’abord posés comme tels (la bombe sexy, les collègues débiles, la famille protectrice…), ne s’extraient jamais de leur statut ni de leur fonction première. Les missions, d’abord ludiques et décalées au vu des ingrédients mis sous le nez de Chuck (adversaires, coéquipiers, gadgets…), en viennent à se ressembler toutes jusqu’à ne plus rien susciter d’autre qu’une décontraction molle. Et les personnages secondaires, d’abord touchants de naïveté et de maladresse, réussissent même à s’enfermer dans leur logique de base lorsque la situation semble les promettre à un autre destin. Un peu comme s’ils résistaient à la tentation d’évoluer pour au contraire persister dans l’idiotie ad nauseam.

Deux raisons à tout cela. D’abord l’inévitable progression narrative vers la romance et le consensuel, que l’on sentait certes venir à dix kilomètres dès le premier quart d’heure du pilote, mais qui aura tout de même pris un volume considérable à partir de la saison 2. Certes, on avait presque oublié que Josh Schwartz, créateur de la série, avait déjà officié sur Newport Beach et Gossip Girl, deux séries déjà trop parfumées à l’eau de rose et à l’eau de boudin. Mais fallait-il pour autant que l’amourette impossible entre Chuck et Sarah – une espionne très douée et très intelligente si l’on essaie de voir plus haut que son décolleté – devienne aussi vite l’enjeu central de la série pour cause d’une technique de l’élastique impossible à tenir sur la longueur ? Difficile à croire, tant les perspectives d’immersion dans les méandres de l’espionnite étaient assez alléchantes pour laisser croire à un néo-Alias, avec un côté girly plus décoratif qu’autre chose. Mais on imagine que Schwartz, sans doute influencé par l’omniprésence du producteur exécutif McG (qui avait déjà roulé sa bosse dans le fun à deux de QI avec l’aguicheuse série Fastlane), avait davantage à explorer sur la « triple cellule » (familiale, amicale, amoureuse), ici réduite à un cadre normatif et caricatural au possible. De ce fait, la suite est logique : plus les saisons avancent, plus les cliffhangers du récit confrontent Chuck à un passé insoupçonné (de ses amis d’enfance à ses propres parents, tout le monde se retrouve lié à la CIA !) et à un ennemi visualisé façon poupée russe (l’organisation ennemie d’une saison est en fait le niveau inférieur de l’organisation ennemie de la saison suivante !), plus l’enjeu se décale sur le versant familial en reléguant l’espionnage à une toile de fond déclinable. L’enjeu n°1 restera sans cesse le même : comment quitter cette vie d’espion afin de protéger ceux que j’aime ? Ou comment bâtir une colonne vertébrale narrative à partir des enjeux les plus normatifs, avec pour élément central un protagoniste qui ne cesse de résister à l’envie d’embrasser son destin de super-espion et qui gâche ainsi toute possibilité de devenir à son tour une icône.

Conséquence directe d’un univers d’espionnage qui semble paradoxalement se rétrécir à mesure qu’on tente de l’élargir, l’exploration des ficelles de la galaxie geek subit elle aussi le même revers au fur et à mesure des épisodes. Sans doute parce que Chuck, sous couvert d’une tentative de chambouler le réel par les assauts d’une génération autant marquée par les posters de Tron que par le bestiaire de Star Wars, fonce tête baissée dans une caricature à la sauce The Big Bang Theory. Soit une vision du monde où le geek n’est jamais à l’aise avec les filles, roule des mécaniques sur les us et coutumes de telle ou telle figure héroïque pour se sortir d’une situation délicate (et ce juste avant de se prendre une branlée, bien sûr…), s’éclate à citer Karate Kid dès que possible ou à rejouer l’arène de Mad Max 3 dans un cagibi, case un dialogue cryptique en référence à une réplique issue d’un film célèbre (avis aux amateurs : il y en a au moins un par épisode !), et enfin, sonnez les trompettes, ne trouvera le moyen de se responsabiliser qu’au travers du néo-libéralisme et de l’espoir d’une vie à deux. Ce que reflète à merveille le parcours du personnage de Morgan (Joshua Gomez), passé de benêt paresseux à employé confirmé, tandis que le tandem Jeff/Lester, véritable Double Cheese d’inconsistance glauque en roue libre, ne cesse de nous donner envie de jeter les coffrets DVD de la série à la poubelle. Face à cela, à moins d’adhérer à cette vision régressive grâce à laquelle les « nerds » de Clerks passent presque pour des diplômés de la Sorbonne, difficile de se contenter de quelques plans d’une héroïne en sous-vêtements et d’une poignée de caméos censés faire bander les geeks (oui, c’est supra-cool d’avoir Linda Hamilton et Scott Bakula comme parents espions, mais bon…).

D’aucuns diront que l’absence de premier degré et l’omniprésence du « cool » peuvent suffire à faire passer la pilule – on vous laisse juge. Or, entre un ton transgressif qui transcende et un ton régressif qui rabaisse, la différence est nette. Il en va de même lorsqu’on injecte du clin d’œil à gogo pour prétendre donner du relief à l’univers exploré – en l’occurrence un cadre californien tout ce qu’il y a de plus banal. Au travers de nombreuses scènes de Ready Player One, on avait déjà pu déjà évoquer à quel point l’amas de références pouvait contrer la logique fallacieuse du fan-service pour au contraire embrasser une vraie quête de résistance face à l’uniformisation. Chuck, de son côté, s’impose sans problème comme l’antithèse du film de Steven Spielberg : rien d’autre que du clin d’œil gros à se faire péter la rondelle, tantôt pour faire joli dans le cadre (quelle utilité de faire intervenir un personnage de Die Hard le temps d’un épisode ?), tantôt pour remplir les trous narratifs d’un script torché entre la poire et le fromage (ras-le-bol des sous-intrigues utilisant Star Wars comme influence thématique !). Faire référence pour mieux faire la révérence est un exercice nécessitant un tact bétonné et une qualité d’écriture pare-balles, ce dont Schwartz et ses scénaristes semblent ici dépourvus jusqu’au bout, ne voyant sans doute dans leur public qu’une masse geek plus ou moins informe à qui il convient de servir la soupe au détriment de toute autre logique. On en vient même à se demander si le désintérêt ressenti par une large partie de la fan-base de la série à partir de la saison 3 (du moins si l’on en croit les échos…) ne serait pas la conséquence de cette erreur de positionnement. À moins que la pauvreté progressive des scénarios, toujours plus farcis en faux piments référentiels au beau milieu d’enjeux de plus en plus tièdes, ait pesé bien plus lourd dans la balance.

Trop enfermée dans une logique normative et consumériste en diable (on vous épargne notre couplet sur le placement produit d’accessoires Intel et de sandwichs Subway dans chaque épisode…), la série Chuck ne peut espérer incarner un vrai espoir de culture geek transcendée et retravaillée à des fins narratives. C’est bien là la conséquence directe d’une quête de singularité vouée à l’échec pour cause de scénaristes qui n’ont pas su mettre le curseur au bon endroit. Cela dit, soyons francs, tout n’est pas à jeter aux orties. Si l’ensemble force malgré tout la sympathie, c’est surtout lorsqu’il essaie de se la jouer taquin sur le patriotisme ricain. On avouera que le show de l’ultra-baraqué Adam Baldwin – visiblement toujours pas remis de son rôle de soldat badass dans Full Metal Jacket – vaut à lui seul le déplacement : à peu près aussi hilarant en mode « colère pressurisée » qu’en option « je pète la gueule des vilains », enchaînant à n’en plus finir les sourires crispés et les répliques sacerdotales dignes d’un bon film de yakayos des 90’s, l’acteur n’est cela dit jamais aussi inspiré que lorsqu’il surjoue le patriotisme borné, empreint d’une fierté reaganienne toujours intacte sous les assauts du ridicule. Ce personnage haut en couleur offre malgré lui le meilleur enseignement à tirer de ce programme mollasson qu’est Chuck : la matière grise sous le crâne de la caricature geek, c’est bien, mais la manière forte sous le muscle de l’icône geek, c’est encore mieux. Consensualiser la première au premier plan et reléguer la seconde à l’arrière-plan était bel et bien la seule gaffe à ne pas commettre.

CRÉATION : Josh Schwartz, Chris Fedak
DIFFUSION : NBC
AVEC : Zachary Levi, Yvonne Strahovski, Adam Baldwin, Joshua Gomez, Sarah Lancaster, Ryan McPartlin, Scott Krinsky, Vik Sahay, Julia Ling, Mark Christopher Lawrence, Bonita Friedericy, Matthew Bomer
RÉALISATION : Robert Duncan McNeill, Jay Chandrasekhar
SCÉNARIO : Josh Schwartz, Chris Fedak
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Action, Comédie, Espionnage, Romance
STATUT : Terminée
FORMAT : 42 minutes
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Employé dans une boutique de matériel informatique, Chuck Bartowski est propulsé du jour au lendemain dans le monde de l’espionnage, sa vie ennuyeuse laissant la place aux émotions fortes. Son cerveau renfermant, bien malgré lui, une base de données contenant des secrets gouvernementaux, la NSA et la CIA, soucieuses de protéger ces informations, envoient les agents John Casey et Sarah Walker pour veiller sur sa sécurité. Les informations qu’il détient nécessitent sa participation à de périlleuses missions, le confrontant à de multiples dangers. Tout ça sous le nez de son meilleur ami, Morgan, de sa soeur, Ellie, et de ses collègues de travail, qui ne se doutent de rien…

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