Les masterclass d’Annecy 2019 : rencontre avec Kiyotaka Oshiyama et Tom Sito

Japon, la prochaine génération

Quatre jeunes réalisateurs japonais — Ryo Orikasa, Sarina Nihei, Keita Onishi et Kiyotaka Oshiyama — se sont entretenus avec Alexis Hunot pour évoquer leurs influences, leurs projets et leurs espoirs. Précisons déjà que ce ne sont pas des tous des perdreaux de l’année, Kiotaka Oshiyama approche la quarantaine et a déjà un curriculum vitae impressionnant (animateur pour Arrietty le petit monde des chapardeurs, Le Vent se lève ou la série Devilman Crybaby dont il a d’ailleurs réalisé un épisode, réalisateur de Flip Flappers, etc). Ainsi, la formulation est équivoque et l’on devrait plutôt parler de la « nouvelle génération » d’artistes qui a déjà fait ses preuves.

Le clip de la chanson Mr Mistake (Nevermen) réalisé par Sarina Nihei.

Le début des discussions a été assez surprenant puisque Ryo Orikasa, Sarina Nihei et Keita Onishi ont tous tenu à préciser que leurs pairs ne les avaient guère influencés dans leur art. Les trois artistes ne semblent pas vouloir s’inscrire dans un héritage, ils ont découvert l’animation lors des diffusions hebdomadaires à la télévision le vendredi soir, ont bien sûr cité les Ghibli ou encore les séries Dragon Ball mais sans conviction profonde car ces œuvres n’ont pas été déterminantes dans leurs choix de carrière. Dès lors, Kiyotaka Oshiyama s’est distingué car il a cité Hayao Miyazaki avec plus d’emphase mais a fini par rejoindre ses collègues puisqu’il ne souhaitait initialement pas devenir animateur. S’il ne considère pas non plus les œuvres visionnées quand il était jeune comme décisives, c’est bien d’avoir travaillé avec les plus grands qui l’a inspiré. La plupart des invités sont arrivés à l’animation différemment, notamment à travers des études d’art. On devine les sensibilités très différentes des uns et des autres, Sarina Nihei par exemple est fascinée par l’animation estonienne, par ailleurs elle a vécu au Danemark et est donc plus influencée par les court-métrages qu’elle a découverts en Europe que par des œuvres japonaises. Diplômée en arts graphiques à la Tama Art University de Tokyo puis à au très prestigieux Royal College of Art de Londres, elle rend hommage à ses enseignants qui lui ont transmis passion et rigueur. Quant à lui, Ryo Orikasa organise ses travaux autour de la question du langage, il a d’ailleurs obtenu une résidence en France grâce à laquelle il peut explorer le livre Misérables Miracles de Henri Michaux, le tout sous un projet intitulé Emergences. Les extraits que nous avons pu en découvrir sont aussi expérimentaux que l’œuvre de l’écrivain et ne plairont probablement qu’aux mordus de littérature mais nous vous l’avouons, ils nous ont déjà captivé. À noter à son sujet : il adapte toujours son medium au contenu qui le porte et n’a donc pas de technique favorite, preuve que ses œuvres sont toujours bien pensées en amont et qu’il ne fixe aucune limite à son travail. Keita Onishi, à son tour interrogé par Alexis Hunot, a montré qu’il aimait croiser les arts. Il est notamment marqué par les installations plastiques et les représentations animées abstraites. Probablement la proposition la plus farfelue des trois.


Ainsi, c’est le plus expérimenté, Kiyotaka Oshiyama, qui a semblé le plus assuré lors de la discussion et qui permet le mieux de faire le pont entre « les Anciens » et la nouvelle génération. C’est le seul qui semble passionné par l’animation grand public et qui, outre sa position d’artiste, se glisse aussi dans la peau du spectateur. Il le confie, il a beaucoup appris quand on l’a initié à l’animation sakuga – la plus fluide et la plus exigeante – et c’est probablement ce qui a fait décoller sa carrière, lui permettant d’accéder au statut de key animator. Il y a aussi fort à parier qu’avoir dû travailler au crayon chez Ghibli a pu être une source d’apprentissage immense et qu’il en aura tiré profit en passant sur ordinateur. À noter : Kyotaka Oshiyama prépare la sortie du 1er court-métrage de son studio d’animation, le studio Durian. Vous pouvez découvrir ici la (sublime) bande-annonce de Shishigari :

Malgré des parcours radicalement différents, les quatre invités ont dévoilé des espoirs assez similaires : pouvoir créer de manière libre et indépendante. Kyotaka Oshiyama le prouve par la création de son studio Duran dont il nous a d’ailleurs révélé les soucis financiers. En effet, la production de Shishigari a commencé aussitôt le studio créé si bien qu’il lui faut désormais trouver de nouveaux fonds s’il souhaite produire d’autres projets. À cette aune, on comprend les déclarations désabusées de cinéastes tels que Keiichi Hara qui peine à trouver de jeunes animateurs qui lui conviennent car la nouvelle génération rechignera sûrement à se fondre dans une grande structure. Seuls les plus admirateurs de Ghibli et consœurs auront envie de se mettre « au service de », quitte à oublier ses propres desideratas artistiques quelques années.

Quand Alexis Hunot aborde in fine la question de la crise de l’animation, les artistes la contournent, peut-être parce qu’ils n’en comprennent pas le fond ou alors parce qu’elle les gêne. Kiotaka Oshiyama de répondre en riant qu’il craint qu’à l’avenir, les intelligences artificielles ne lui volent son travail. Un regret pour cet échange : une fin pour le moins abrupte car après qu’une ou deux personnes du public aient pu poser une question, l’audience a été vivement encouragée à évacuer (promptement) la salle. En effet, celle-ci avait commencé avec environ une demi-heure de retard, retard qui ne cessait de s’accumuler au fil des leçons de cinéma de Bonlieu petite salle. Or dès le début, nous nous sommes sentis pressés par le temps car nous n’avons pas eu le droit à la bande-annonce du festival et la présentation des invités a été si lapidaire que nous n’avions pas de prime abord eu le temps de noter tous leurs noms ou d’en comprendre tous les parcours. Un mauvais point pour l’organisation.

Animation et nourriture

Le titre de la rencontre est assez trompeur car en lieu et fait d’une leçon de cinéma, nous avons plutôt assisté à une discussion libre entre deux vieux amis, discussion tant cousue de digressions qu’on n’a pas tardé à perdre de vue son thème initial. D’ailleurs ce thème, parlons-en, il aurait été intéressant d’évoquer la symbolique de la nourriture au cinéma, d’en montrer toutes les valeurs à travers des extraits choisis. L’angle était toutefois autre : expliquer le contenu du livre de recettes de Tom Sito et montrer que les repas partagés, souvent simples, sont le principal fédérateur des animateurs. L’idée n’est pas forcément vaine mais n’est qu’un prétexte pour évoquer mille anecdotes qui ont animé la carrière de Tom Sito et de Ronnie Del Carmen (a notamment travaillé sur Vice Versa et Là-haut).
Il est toujours intéressant d’entendre parler de grands noms de l’animation, surtout que les Américains ont le sens du spectacle et du phrasé. Cependant, le tout était trop déstructuré pour approfondir quoi que ce soit et en retenir des éléments pertinents. Ronnie Del Carmen (actuellement chez Pixar) de nous apprendre que les animateurs se fréquentent tous, qu’ils appartiennent à Disney, Pixar ou Dreamworks (ah bon ?) et qu’ils logent tous plus ou moins dans le même quartier ce qui permet de cultiver entre eux une ambiance familiale.
Pour résumer, nous avons eu l’impression d’une rencontre dédiée à faire la publicité de Eat, Drink, Animate: An Animators Cookbook, dernier ouvrage de Tom Sito, ce qui est peu pertinent au Festival International d’Animation d’Annecy qui nous avait habitué à mieux. Quoi qu’il en soit, si vous souhaitez découvrir quelles étaient les habitudes culinaires de Walt Disney et quel est le plat préféré de Jon Muskeer, vous savez où chercher ! Parce qu’on ne veut pas trop jouer les rabat-joie, voici tout de même quelques anecdotes intéressantes que les deux compères nous ont partagées :

  • Tom Sito et Ronnie Del Carmen, très complices, se sont rencontrés chez Dreamworks où ils ont chacun animé de nombreuses scènes du Prince d’Egypte. Tom Sito avait d’ailleurs animé de nombreuses scènes comiques mais aucune d’elles n’a été conservée si bien que le film a revêtu des habits bien plus sérieux qu’il ne l’avait imaginé.

  • Pendant l’âge d’or des années 40, les tâches étaient genrées, c’est-à-dire que les femmes travaillaient sur les arrière-plans et les hommes sur l’animation.
  • Roonie Del Carmen a assisté à une partie du tournage d’Apocalpyse Now, sa famille étant fauchée, il y avait accepté un petit job au département artistique. Sa mission était de peindre des signes en Vietnamien sur des décors. Le typhon Olga qui a interrompu le tournage l’a profondément marqué et il a décidé de ne pas poursuivre cette mission.
  • Roonie Del Carmen a été storyboarder pour Batman the Animated Series. Quand on lui a proposé ce poste, il ne connaissait rien à l’animation et ne comprenait pas l’utilité du storyboard, c’est dire à quel point il découvrait le secteur. S’il appréciait déjà depuis tout petit visionner des œuvres, il n’avait jamais souhaité découvrir l’envers du décor. C’est l’un de ses amis qui l’a convaincu de tenter sa chance dans cette industrie qui le rebutait pourtant.
  • D’après l’expérience de Tom Sito, nombreuses sont les personnes qui travaillent sur un médium virtuel et qui baignent dans « le monde des idées » à développer des hobbys manuels. Il cite le jardinage et bien sûr la cuisine comme source d’épanouissement pour s’extirper des longues heures à effectuer une seule tâche et l’esprit intensément concentré.

Prochaines rencontres dont on vous retranscrira le contenu sur Courte Focale : deux Work in Progress hautement enthousiasmants. Stay tuned.

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