[Annecy 2019] Work in Progress : Primal

Nous inaugurons aujourd’hui notre cycle d’articles consacré au Festival d’Animation d’Annecy 2019, festival où nous avions envoyé pour vous servir Matthieu Ruard et Anaïs Tilly. Pour commencer, retour sur un Work In Progress riche en informations, celui de la série Primal créée par l’inénarrable Genndy Tartakovsky !

On pourrait voir dans le développement de Primal une trajectoire inverse à celle de Dinosaure. D’un spectacle violent et sans concession mené par Paul Verhoeven et Walon Green, le projet a évolué sous la domination de Disney pour devenir l’insipide niaiserie que l’on connaît. Passionné par les dinosaures (comme tout le monde non ?), Genndy Tartakovsky caresse depuis longtemps la possibilité d’une histoire d’amitié entre humain et dinosaure ; il n’avait toutefois jamais pris le temps de la mettre en forme et imaginait dans un premier temps s’inscrire dans un esprit cartoonesque avec un enfant pour héros. Le déclic se produit lors de la diffusion de la cinquième saison de Samouraï Jack. Constatant que les nombreuses séquences muettes emballent le public, Tartakovsky ressort alors son idée pour explorer plus en avant cette voie. Ainsi se lance-t-il sérieusement dans Primal et le parti-pris va logiquement emmener son concept vers des territoires beaucoup plus sombres et violents.



Projeté en première partie du Work In Progress, l’épisode inaugural de la série ne ment pas sur la marchandise. Au sommet de son art en matière de narration visuelle, Tartakovsky nous plonge dans le quotidien de la préhistoire. Il en épouse toute la beauté et la sauvagerie, présentant un environnement où tout peut basculer en quelques secondes. Dans cette nature pure, le danger rode et les êtres peuvent disparaître en un instant comme s’il n’avait jamais existé. Tartakovsky a insisté sur son désir de reproduire le sentiment d’ambiguïté inhérent au documentaire animalier. Par exemple, on vous montre un ours polaire dans les plaines enneigées, il est splendide, majestueux… Puis vous le voyez se diriger vers un mignon bébé phoque qu’il va dévorer, la beauté se teinte alors de dégout. C’est un sentiment qui sera particulièrement développé dans l’un des dix épisodes de la série, on nous explique qu’il commencera par une longue contemplation d’un troupeau de mammouths puis que l’on verra surgir le héros et son dinosaure venus les chasser pour en extraire la nourriture. On note là à quel point le sens du rythme si frappant du réalisateur répond toujours à l’appel.

Toutefois, Primal n’est pas une simple étude naturaliste sur l’époque préhistorique. Après tout, ce serait mal venu de la part d’une série dont le concept même se fonde sur une inexactitude scientifique. Tartakovsky revendique aussi le caractère très pulp de sa série. Et le premier épisode le montre bien puisqu’il tourne intégralement autour d’une histoire de vengeance. C’est par la colère et les représailles que vont s’unir le héros Spear (nom appliqué en raison de son arme de prédilection) et le dinosaure. On peut penser à l’approche de Ricardo Delgado sur son comics Au Temps des Reptiles. Une similarité que n’a pas manqué de relever un spectateur, demandant si Delgado était impliquée sur la série (les deux artistes avaient déjà travaillé ensemble sur Sym-Bionic Titan). Mais la réponse est négative. S’il faut chercher des inspirations à Primal, Tartakovsky affirme qu’elles sont à trouver du côté de Ralph Bakshi, Moebius et Frank Frazetta. Le plan final du premier épisode est d’ailleurs une magnifique iconisation reprenant ses fameuses compositions pyramidales.


Après la diffusion de l’épisode, le WIP a permis d’en découvrir plus sur la fabrication de la série. Le projet lui tenant très à cœur, Tartakovsky déclare avoir voulu éviter certaines pratiques courantes dans l’animation télévisuelle, il n’a pas voulu en conséquence sous-traiter l’animation comme de coutume, envoyant story-board, design & co à un studio et n’ayant plus aucun retour avant réception des scènes terminées (et potentiellement désastreuses). Le réalisateur a donc recherché un studio avec qui il pourrait pleinement collaborer. Il a jeté son dévolu sur les français de La Cachette qui se sont occupés dernièrement du segment Un Vieux Démon dans l’anthologie Love, Death and Robots. Avec eux, Tartakovsky a pu assurer un contrôle sur son travail… tout en leur octroyant une grande liberté. Concevant ses œuvres avec ses tripes (c’est lui qui le dit), Tartakovsky a élaboré de son côté les story-boards en soulignant au mieux l’énergie qui doit habiter ses images. Ce qui concrètement donne des images brutes qu’il accompagne de bruitages à la bouche déchaînés et de commentaires très précis. Les aficionados relèveront ainsi la nuance entre dire qu’un personnage arrache à main nue la dent d’un dinosaure et dire qu’il arrache à main nue la PUTAIN de dent du dinosaure. A partir de là, le réalisateur laisse le studio concevoir le layout qu’il corrigera par la suite. Et ce sera là l’essentiel que Tartakovsky va imposer, le studio a été libre de concevoir les designs et d’explorer l’animation comme il l’entend. L’animatrice Camille Fourgeot de Knyff de noter que cette marge de manœuvre supposément heureuse a pu être intimidante au premier abord. Ne disposant d’aucun cahier des charges sur lequel se reposer, il y avait une importante incertitude sur la marche à suivre. Mais le jeu en valait la chandelle : le résultat dévoilé déborde de toute la férocité et émotion que nécessitait la vision de Tartakovsky. Couplé à la musique de Tyler Bates toujours aussi basique mais fort à-propos dans le cas présent, Primal s’annonce bel et bien comme un bijou de brutalité.

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