[Annecy 2019] Le bilan, des regrets aux plus belles découvertes

Depuis le Festival d’Annecy, trois semaines ont passé, trois semaines intenses de publications où nous vous avons partagé tout notre amour des images animées. C’est avec exigence que nous avons souhaité le couvrir, si nous n’étions pas toujours les premiers à chroniquer un film primé ou à retranscrire des actualités inédites, c’est parce que le contenu purement factuel ne nous intéressait pas et que nous souhaitions pouvoir porter un regard critique sur chacune des œuvres visionnées. Et qui dit « regard critique » dit aussi « temps pour le recul et la réflexion »… Retour sur une semaine haute en couleurs.

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© Anaïs Tilly

Des anicroches organisationnelles

L’édition 2019 du festival nous intriguait beaucoup puisque son équipe nous avait annoncé lors de la conférence de presse de nouvelles orientations, par exemple des événements orientés grand public et une couverture de la VR plus ambitieuse. Côté VR, nous avons été séduits tant par la logistique que les œuvres proposées. Le système de réservation était rondement mené à Bonlieu Création, si bien qu’il était aisé de tout tester si on le souhaitait. En se faisant ambassadeur des nouvelles formes de création, le Festival aura fécondé des dizaines d’adeptes, prêts à répandre la bonne parole (et nous en sommes) ! Néanmoins, après une croissance exponentielle, il fallait que l’édition 2019 relève un autre challenge de taille : absorber un nombre d’accrédités toujours plus grand et mieux les répartir à travers la ville. Si le Festival est toujours une aventure formidable, il faut toutefois bien admettre que cette phase de transition s’est fait ressentir dans l’organisation des séances. La plupart d’entre elles ont commencé en retard, parfois de quelques minutes seulement et d’autres fois d’une bonne demie-heure (cf notre compte-rendu de la table ronde « La prochaine génération japonaise »). Cela pourrait sembler anodin si les plannings des accrédités n’étaient pas si serrés, beaucoup de séances importantes se chevauchaient finalement et beaucoup ont dû sacrifier des programmes. Par exemple, il était d’usage les années précédentes de réserver un film qui s’achevait à 14h30 au Pathé puis un autre qui commençait à 15h dans le même lieu. Puisqu’il s’agissait de la même structure, il n’y avait pas de temps de déplacement à prévoir et si l’on avait réservé ses places, on pouvait tout à faire venir 10 minutes en avance, c’était a priori suffisant. Mais ce raisonnement n’a pas tenu cette année puisque l’incertitude planait toujours sur les horaires réelles de telle ou telle séance. Nous ne sommes d’ailleurs pas sûrs que la règle des 10 minutes (à savoir qu’une place réservée est remise en circulation 10 minutes avant le début de la séance) ait toujours été respectée à la lettre.

Par ailleurs, pour mieux desservir le MIFA et mettre en lumière ses activités, le festival avait organisé un efficace système de navettes. Le bémol : celles-ci ne proposaient que l’aller-retour Bonlieu/Mifa. Des transports en commun de ville permettant de se rendre en temps normal à la Turbine ou le MJC Novel, ces deux lieux n’avaient pas été intégrés au circuit. Or, le premier lundi du festival était marqué par un jour férié si bien qu’aucun bus ne circulait passé 18h30. Si l’on ajoute à cela les averses qui se sont abattues sur la ville, cela a rendu le lancement du festival assez fébrile. Ces éléments peuvent sembler anecdotiques mais montrent aussi que l’expérience de l’accrédité n’a pas été totalement anticipée. Si la vie du spectateur est simplifiée et qu’il n’a pas à se soucier lui-même des ces contingences matérielles alors, il passe plus de temps la tête dans les étoiles et moins dans des réflexions prosaïques. Le festival étant extrêmement court (6 jours), la moindre demie-journée perdue est un crève-coeur… Et la création de la sélection Contrechamp ou la densité de la programmation VR donnait envie de découvrir un nombre d’œuvres plus important que les années précédentes. Si nous ne voulions pas manquer des têtes d’affiche comme J’ai perdu mon corps ou La Fabuleuse Histoire des ours en Sicile, nous voulions aussi explorer des créations plus confidentielles comme le primé Away. Légère incohérence donc dans ces petites anicroches puisque ça n’aura pas suffisamment permis d’orienter le public hors de Bonlieu et des séances majeures. L’ambiance est toutefois toujours très conviviale, on espère que ces grains de sable ne finiront pas par enrayer la belle machine qu’est le Festival d’Annecy.

Un festival toujours pointu ?

Autre déception de l’édition 2019 : aucune exposition consacrée à l’histoire du cinéma japonais et elles auraient pourtant pu compléter les programmes spéciaux. Comme c’est dommage pour la ville qui a annoncé en 2018 la création d’une Cité du Cinéma d’animation ! En parlant d’expositions, celle que la médiathèque proposait autour de la stop-motion était elle-même assez faible et dépourvue d’explications, grosso modo des alignements de figurines exposées dans des vitrines. On n’a d’ailleurs pas l’impression que la communication ait mis l’accent sur lesdites expositions : peu de publicité et peu de signalisation à l’exception de la jolie salle consacrée à Dragons au Haras. Cela souligne d’une part la difficulté que le Festival a toujours eu à mettre en avant son thème annuel, d’autre part la volonté de parler au grand nombre. Mais se voulant grand public, le festival délaisserait-il les passionnés avides d’explications scientifiques et artistiques ? On ne peut aller jusqu’à ce constat puisque les bien-aimés Work in Progress ont encore su nous réjouir. Pour ouvrir ses compte-rendus, Matthieu évoquait avec grand enthousiasme celui de Primal, la nouvelle série de Genndy Tartakosky. Nous aurons également eu la chance d’assister au Work in Progress de Scoob qui ne nous a certes rien révélé quant à l’intrigue du prochain film mais qui a été un bonheur de didactisme. Ses intervenants n’ont pas été avares en détails quant au chara design de ses principaux protagonistes; parmi les réflexions qui ont animé les artistes de la Warner : comment dessiner en 3D un Sammy unidimensionnel ? (vous pouvez faire le test, de profil ou de face il a plus ou moins la même apparence en 2D) Les animateurs avaient leurs propres problématiques : par exemple comment concevoir un Scooby-Doo réaliste sachant qu’il est parfois bipède ? Pour qu’il possède la capacité de préhension, devait-on également le doter d’un pouce ? Comment rendre crédibles des personnages 3D (avec toutes les exigences techniques que cela comporte, c’est-à-dire un relatif respect des lois de la physique) et coller encore à leur identité ? il ne faut pas en effet que le spectateur peine à les reconnaître et développe une impression d’étrangeté en les contemplant, il faut également que ceux-ci gardent une identité cartoon. On se rappelle en outre que plusieurs animateurs qui ont travaillé sur la série d’origine avaient aussi œuvré sur Tom & Jerry, l’aspect cartoonesque de Scooby-Doo appartient donc bien à son ADN et ne peut être balayée et il fallait garder un équilibre entre l’esprit de la première saison produite dans les années 60 et les techniques actuelles. Bref, pour avoir vu un court extrait du film, on peut vous assurer que le réalisateur et son équipe se sont posés les bonnes questions et n’ont pas hésité à remettre en question des semaines de travail quand un produit ne leur semblait pas fidèle à leurs espoirs, un travail de passionnés pour des passionnés !
Ensuite, difficile de faire WiP plus enthousiasmant que celui de Calamity. Pour preuve mes quelques tweets à chaud :

Et là, plus qu’à tout autre événement du festival, on nous a offert un discours rigoureux et extrêmement approfondi. Une mine d’or pour les étudiants en animation et une bulle d’air pour les journalistes habitués à des discours promotionnels. Et pour permettre ces échanges, on ne saurait que remercier le Festival, en espérant que ces rencontres perdureront dans cet esprit.

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© Anaïs Tilly

Les œuvres qui ont changé notre perception du monde

Nous terminerons par une touche plus personnelle. Nous écrivions ceci dans notre décryptage de l’affiche du festival :

Et n’est-ce pas là ce que nous propose le Festival d’Annecy ? De mettre de côté nos penchants instinctifs et de s’ouvrir à toutes les variations artistiques, de ne plus considérer comme contraires le formel et le politique, le léger et l’engagé, l’auteuristique et le populaire mais d’y percevoir des jeux de résonance. Grâce au festival d’Annecy, nous porterons tous sur le monde un regard d’artiste, et il y a fort à parier que notre environnement se révélera à nous sous un jour nouveau. « Annecy, c’est le plus beau des festivaux » diront les habitués mais c’est surtout celui qui fait voyager dans un cadre lui-même idyllique et propre à la rêverie. Le festival d’Annecy, c’est donc celui qui ne nous fait pas simples spectateurs mais qui change notre vision du monde.

Alors après ces quelques jours intenses de visionnages, la prophétie s’est-elle réalisée, quelles œuvres ont-elles permis de changer notre vision du monde et en quoi ?

Les Enfants de la mer

Percevoir le monde à travers son unité plus que par la diversité qui le caractérise. Ne plus percevoir la mort comme une fin mais comme un renouvellement. Contempler les vagues différemment, telles des blocs d’énergie mouvants.

Zero Impunity

Se départir d’une vision du monde en noir et blanc. Oublier la scission Orient/Occident et considérer un tout autre jeu de pouvoir : dominants VS dominés.

Ride your Wave

Ne plus se considérer les uns les autres comme des individualités errantes et prendre conscience des conséquences que nos actes peuvent avoir sur notre entourage. Les existences comme des errances entrelacées.

J’ai perdu mon corps

Il  faut parfois abandonner une partie de soi-même et en faire le deuil pour évoluer et se tourner vers l’avenir. Le deuil pour renaître.

Ville Neuve

La fusion de l’animation et de la poésie. En se remémorant Ville Neuve, les mots prennent forme visuelle et s’animent. Des émotions puissantes, du trop-plein de vie dans le néant existentiel et le désespoir du monde.

White Snake

Deux images nous resteront : la forêt qu’une lumière rouge embrase à l’horizon, des amoureux contemplant ce spectacle naturel depuis un toit. Ne jamais oublier de s’élever pour mieux photographier un réel transcendé par la lumière. Et une promenade en barque au pied de vertigineuses montagnes (celles-là même qui animaient la peinture chinoise il y a dix siècles).

Les Ours en Sicile

Réapprendre à aimer le conte, les récits ludiques et enfantins. Colorer le réel.

Le Voyage de Laguionie

Ne jamais cesser de chercher l’environnement qui sied le mieux à son être.

Le Voyage du prince, Jean-François Laguionie

(On ne vous a pas encore dit à quel point Le Voyage du prince était merveilleux mais c’est un secret que nous gardons bien jusqu’à la sortie du film. Vous en entendrez sûrement reparler dans les parages…)

 

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