Walt Disney – Blanche-Neige Et Les Sept Nains (2/2)

Retrouvez la première partie des interventions de Walt Disney

FINANCEMENT, CAMPAGNE ET RÉCEPTION

. Entre les cochons et Blanche-Neige, on a commencé à faire du profit. Mon frère et moi étions propriétaires du studio à 100%, il n’y avait pas d’actionnaires. Quand on a commencé à faire du profit, on en a réinvesti 80% dans l’entreprise. On n’a rien gardé pour nous, mais on a donné les 20% restant à nos employés, sous forme de primes. En 1934, ils recevaient des primes pour du travail fait en 1931, ils ne s’y attendaient pas. Soudain, ils recevaient 5000 doIIars. On distribua près d’un demi-million de dollars aux empIoyés. Nous n’avons jamais touché de l’argent, seulement les employés.

. Blanche-Neige coûta 1 700 000 dollars. Pinocchio dépassa ce budget et coûtait 2 600 000 avant d’être fini. Les possibilités s’élargissaient. On utilisait des effets qui coûtaient cher. J’ai commencé Fantasia alors que je travaillais toujours sur Pinocchio. On ne se doutait pas qu’il allait coûter autant. On pensait que Blanche-Neige allait coûter environ un demi-million. J’ai eu une conversation sur le film avec mon frère et Joe Schenck, lui vouIait savoir combien ça allait coûter. J’estimais les frais à environ 600 000 dollars. On essayait de trouver de l’argent pour financer le projet. Joe Schenck était un bon ami à nous, toujours compréhensif. Il faisait partie de nos amis dans la profession. Je ne sais pas pourquoi, mais on s’est débrouillés sans eux. On a eu du mal à trouver de l’argent pour financer Blanche-Neige, mais on avait des atouts. À l’époque, on avait tout un catalogue de films. On avait pu se procurer un certain crédit. Pendant longtemps, on ne nous a pas fait crédit, parce qu’il y avait toujours un risque. On a changé de banque pour se mettre avec la Bank of America. C’était un peu difficile au début de décrocher 25 000 dollars, mais les banquiers se montrèrent très compréhensifs. L’un d’eux, le Dr Giannini, était le frère du responsable de tous les prêts cinématographiques. Il ne se contentait pas de prendre des décisions en fonction de ce qu’il lisait sur un papier, il voulait tout comprendre et connaître les gens, c’était son approche. Il devint un très bon ami et se battit beaucoup pour nous, comme par exemple s’il sentait que quelqu’un profitait de nous. Un jour, quelqu’un essaya de restreindre notre crédit. Il vit que notre crédit provenait de la banque, il essaya de comprendre, de savoir ce qui se passait.

. On a commencé Blanche-Neige à la fin de 1935 et il est sorti en décembre 1937. Ça a donc pris environ deux ans. C’était très excitant de construire ce projet. On faisait des tests pour voir si ça tiendrait Ie coup. C’était amusant, mais une vraie bataille. On n’avait plus d’argent, j’avais tant à faire. On voulait sortir le film, je vouIais qu’il sorte au mois de décembre, pendant l’hiver. Noël ne dure pas qu’une semaine, mais toute une saison. On en était au point où on avait emprunté beaucoup plus que ce que les banques acceptent de prêter. Il nous fallait plus d’argent. Mon frère m’a dit « Il faut que tu montres au banquier ce que tu as. » J’avais peur de lui montrer. J’ai dit « Ce n’est pas complet. Ils ne vont peut-être pas comprendre. C’est dangereux de montrer quelque chose qui n’est pas fini. » II a dit « Il insiste. » Mon frère m’arrangea un rendez-vous avec le banquier et lui montra ce qu’on avait fait. Je ne connaissais pas très bien ce banquier. Le Dr Giannini démissionna et devint président de United Artists. Le banquier était Joe Rosenberg, le successeur du Dr Giannini. Je ne l’avais pas vraiment rencontré. Roy arrangea le rendez-vous pour un samedi après-midi, mais ne vint pas. Je lui ai donc parlé seul à seul, dans la grande salle de projection. Au fur et à mesure du film, je n’avais que des dessins au crayon. J’ai donc essayé de lui vendre mes idées. J’ai dit « Vous vous rappelez cette belle scène ? Ce sera deux fois plus beau. » Je coloriais au fur et à mesure. J’avais quelques scènes en couleur. Puis des dessins au crayon. Un vrai fatras. J’avais des sueurs froides. Il ne disait rien. SimpIement « Oui, oui« , tout le long. Quand on a terminé, nous sommes sortis de la salle de projection. Je me souviens que je marchais dans l’allée. Il s’est étiré, a regardé autour de lui et a commencé à marcher. Je l’ai suivi, attendant nerveusement sa réponse. Il parlait de tout sauf du film. Je me suis dit que c’était mauvais signe. On a commencé à parler du temps. J’étais vraiment… On est arrivés à sa voiture. Il a dit « Eh bien, au revoir. Et merci. Ça va rapporter beaucoup d’argent. » Et il est parti. Depuis, j’ai plus de respect pour les banquiers ! Il fallait donc finir. Au lieu des 600 000 dollars prévus, Il nous a coûté 1 700 000. On n’avait jamais vu ça. Il a été un bon ami à moi depuis, et un bon conseiller. Quoiqu’un peu paternaliste parfois. Je ne lui demande pas toujours des conseils. Il fait toujours partie de notre conseil d’administration. Il n’en est pas membre, parce qu’iI a des liens avec les frères Lehman, mais il est conseiller.

. Au départ, la banque n’avait pas envie de nous prêter de I’argent. Rosenberg me l’a dit après coup. Il m’a dit « Je ne connaissais pas le film. » Il avait été promu successeur du docteur. Il a appelé ses contacts à Hollywood et demandé « Que pensez-vous du film que fait Disney ? » Certains ont répondu « Je n’y investirais pas un sou. » Il a appelé tous les gens qu’il connaissait. Il a reçu beaucoup de réponses décourageantes. Mais il a appelé quelqu’un du nom de Walter Wanger. Walter était un bon ami à nous. Il respectait notre travail. On jouait au polo ensemble. Walter a dit « Ce film va rapporter beaucoup d’argent. Le public va adorer. Il va vraiment accrocher. » Je n’ai découvert que plus tard qu’il avait dit ça. Notre contrat stipulait que nos films devaient sortir à Broadway, au Music Hall. Ce cinéma projetait toujours nos dessins animés. M. Van Schmus était le directeur du Music Hall. Il n’avait jamais mis les pieds dans un cinéma. Un grand promoteur, il savait s’y prendre avec les gens. C’est lui qui a créé le Music Hall, il l’a quasiment éIevé au rang d’institution. Lorsqu’il venait voir des films à Hollywood, il me rendait visite, il était gentil. Après Les trois petits cochons, il était inquiet. Je me souviens qu’il me demanda « Es-tu suffisamment protégé ? ». Je croyais qu’il parIait de la clôture protégeant mon studio, mais il voulait dire que certaines personnes allaient essayer de me faire croire que j’étais différent. Il était inquiet que le succès m’affecte. Il était très gentil, il m’a encouragé. Je lui ai expIiqué ce que j’allais faire et il a dit « ça fera un triomphe, je le réserve pour le Music Hall. » Quand il venait me voir, je lui montrais ce que j’avais fait et à chaque fois il disait « Je le réserve pour le Music Hall. » Il y croyait, mais pas Hollywood. On l’a programmé au Music Hall. Il ne l’avait toujours pas vu, à part des extraits. Il disait « Quand sera-t-il terminé ? Je sens que tu vas encore l’améliorer. Tu vas essayer. C’est la meilleure chose que tu aies jamais faite. Quand puis-je l’avoir au Music Hall ?« 
Il me relançait sans arrêt. Je le respectais. Le film fut projeté au Music Hall et battit tous les records. Le record de longévité était de trois semaines dans ce cinéma. On l’a battu en longévité, mais aussi en recettes et en spectateurs. Projeté pendant cinq semaines, il aurait pu durer plus Iongtemps mais nous étions inquiets que le film monopolise tout, y compris le public. On l’a retiré du circuit. Le record de cinq semaines ne fut battu que quelques années plus tard.

. En décembre eut lieu l’avant-première au cinéma Carthay Circle. Une grande avant-première hollywoodienne. Le tout Hollywood venait voir un dessin animé. C’était nouveau, du jamais vu pour ainsi dire. Je me souviens, à mon arrivée à Hollywood, de la première fois que j’ai assisté à une avant-première. Je n’avais jamais vu ça, iI y avait des stars partout. Je me suis dit que, peut-être un jour, ils assisteraient à l’avant-première d’un dessin animé. Ils n’étaient pas appréciés à leur juste valeur. Un jour, j’ai rencontré quelqu’un dans un train. On devient fou, on veut à tout prix prouver ses capacités, la personne n’est peut-être pas importante mais on veut leur prouver. J’étais sur le quai. Mes vêtements n’étaient pas assortis mais j’étais en première classe. Je parlais à des passagers en partance pour Ia Californie. « Que faites-vous dans Ia vie ? » J’ai dit « Je suis dans le cinéma. » « Vraiment ? Et que faites-vous exactement ? » « Des dessins animés‘ » (Walt Disney se met à rire). C’était comme si j’avais dit que j’étais balayeur ! C’était donc très excitant d’être à cette avant-première. À sa sortie, Ie film fit 8 millions de dollars de recettes dans le monde.

L’avant-première du film, le 21 décembre 1937

Pendant longtemps, ce fut l’un des cinq films qui firent le pIus de recettes. Mais c’était en 1938. L’entrée pour Autant en emporte le vent coûtait 2,50 dollars. C’est pour cela qu’il a fait 20-30 millions de profits. On faisait payer les enfants 10-15 cents dans Ia plupart des cinémas. Ça fait baisser nos recettes mais si l’on pense au nombre de spectateurs, le film a sans doute été projeté à autant de monde, si ce n’est plus, que n’importe quel autre film. Cela a créé un précédent, des chaînes de cinéma disaient « On ne paie pas ça pour un dessin animé. » De nombreux cinémas dans ce pays le boycottèrent. Ils ne voulaient même pas nous donner une chance. Deux personnes jouèrent un rôle là-dedans. Charlie Chaplin était un ami. Il était avec United Artists en même temps que nous. L’admiration était réciproque. II y a longtemps, je faisais des imitations de Charlie Chaplin, j’ai remporté des prix à l’école. Je me produisais dans les soirées amateur des cinémas et brûlais d’envie de faire du cinéma, du théâtre. Je montais des pièces de théâtre dans lesquelles je jouais, je faisais la mise en scène et le décor. J’étais très cabotin, j’imitais souvent ChapIin et m’entraînais beaucoup. J’avais vu tous ses films, il était mon idole. J’ai toujours admiré Ies subtilités de sa comédie. Quand je suis rentré chez United Artists, c’était un événement. Leur cataIogue n’avait jamais contenu de dessins animés courts. United Artists c’était Charlie Chaplin, Mary Pickford, Doug Fairbanks Senior, Sam Goldwyn. Un groupe impressionnant, c’était un honneur de signer un contrat avec eux. On fut signés par Joe Schenck, qui devint président de United Artists. Charlie était contre certaines choses que United Artists voulait de nous, mais il faisait partie du conseil d’administration. Un jour, Charlie m’a dit « Tes films seront célèbres longtemps. Je te conseille d’acheter les droits de chacun de tes films. Si ce n’est pas encore fait, fais-le maintenant. » Lorsqu’on a fait le film, Charlie y croyait.

Douglas Fairbanks, Mary Pickford et Charlie Chaplin

Il a dit à mon frère « Je veux que tu saches ce que j’ai fait. Ils vont vouloir te donner moins que la valeur de ton film. N’accepte que la meiIIeure offre. » Charlie offrit de lui montrer ses comptes. Mon frère et nos experts-comptables les examinèrent et virent les offres que Charlie avait reçues. Il lui dit « N’acceptez rien de moins. Vous méritez pIus. » Mais j’ai quitté United Artists parce qu’ils ne comprenaient pas les problèmes que nous avions. On avait du mal à financer les projets. Je suis parti en 1935 et rentrai à Ia RKO. Aylesworth fonda la chaîne de téIévision NBC. Il a signé un contrat avec nous et s’est occupé de nos problèmes. Ce n’était pas un contrat classique. Je parlais à Mary Pickford l’autre soir. Elle a dit « Tu te souviens quand on essayait de vous faire signer ? Nous voulions les droits téIévisés. Vous ne vouliez pas nous les donner. » J’ai dit « Oui, parce que j’ignorais ce qu’était la télévision. Je ne voulais pas m’engager sur quelque chose dont j’ignorais tout. » Le contrat n’a pas pu se faire pour cette raison et bien d’autres. On avait un problème financier. Ils nous proposèrent un contrat d’exploitation classique, mais nous voulions un contrat différent. Les profits de nos films étaient bien supérieurs à ceux des autres films sur le marché. Nous voulions renégocier le contrat pour avoir assez d’argent pour se développer, alors on est rentrés à la RKO. PIus tard, on a établi notre réseau de distribution. Hal Horne collabora égaIement sur Blanche-Neige. Il devint responsabIe de l’exploitation à United Artists. J’étais à la RKO quand je faisais Blanche-Neige. Disney avait la réputation d’une entreprise extravagante. Puis la curiosité remplaça la méfiance. Lorsqu’il était chez United Artists, on déjeunait ensemble. Il me donnait des conseils de politique générale. « C’est normal. Laisse-les causer. C’est le résultat final qui va rapporter. » Dans la salle de projection, il a parlé des Trois petits cochons. Il m’a dit « Voici ce que tu dois faire. Laisse-les se poser des questions, qu’ils continuent à causer. » On a organisé une pré-campagne, par curiosité. D’un côté, les gens disaient « Disney a dépensé 2,5 millions. » Faux. J’avais dépensé 1,5 millions. Mais cela suscitait beaucoup de curiosité. Lorsqu’on commença la campagne de publicité, certains types de la distribution disaient « On ne peut pas le vendre comme conte de fée. » J’ai dit « Pourquoi pas ? J’ai fait un conte de fée ! J’ai investi 1,5 million dans un conte de fée. » Ils voulaient jouer la carte de l’amour. Le prince et la princesse. J’ai dit « C’est un conte de fée avec des nains (rires). » Ils n’y croyaient pas. Hal a dit « On va le vendre pour ce que c’est. » Il a joué le rôle d’un conseiller. Il faut vendre un produit pour ce qu’il est. J’ai dit « Le titre est BIanche-Neige et les sept nains, je veux Blanche-Neige et les sept nains ! » Le concept consistait toujours en Blanche-Neige avec les sept nains, avec un château de conte de fée dans le fond. C’est devenu une sorte de symbole. A l’époque, le film avait déjà rapporté 15 millions. Pas en recettes, mais en distribution.

GUERRE ET DETTES

Court-métrage commandé par l’office national du film du Canda aux studios Disney pour encourager l’achat de bons de guerre

. Il marqua aussi le début d’une ère, il ouvrit bien des portes. Nous étions Ies seuls sur le marché et dès que Blanche-Neige a marché, j’ai dit « Il faut se spéciaIiser dans les films. » C’était indéniable après un profit de 8 miIIions. Mais il fallait trouver des fonds. En décembre, on a sorti Blanche-Neige. On a eu beaucoup de mal à trouver l’argent pour le finir. Il coûta 1 700 000 dollars. Les derniers 200 000 furent le plus dur. Six mois pIus tard, nous avions remboursé toutes nos dettes et avions plusieurs millions à la banque. Un an plus tard, nous devions à nouveau à la banque 4,5 millions. Entre temps, avec les profits du film, j’ai construit un studio. On acheta la propriété à Burbank en 1938. On fonda un studio. Le studio coûta, tout compris, construction, mobilier, etc. environ 3 millions. Mais j’avais de nombreux projets en cours. Pinocchio, Fantasia, Bambi. J’avais beaucoup d’employés, environ 1500 personnes. Dans les années 40, nous avions donc 4,5 millions de dettes. On avait un studio et j’avais tous ces films en cours. L’effondrement du marché nous mit dans Ie pétrin, avec la décIaration de guerre en 1939. Juste après, tous nos revenus étaient gelés. Tout de suite après l’invasion de l’Europe, le marché s’effondra. Nos Iivres angIaises étaient gelées. Notre financement diminua en fonction de la prospérité mondiale. Les banques ne prêtaient plus, plus rien n’avait de valeur. Environ 45% de nos profits mondiaux provenaient d’en dehors des Etats-Unis et du Canada. J’étais pauvre bien que j’avais de nombreux projets en cours. Puis le marché s’est effondré, j’étais dans le pétrin. Je me souviens que mon frère m’a rabroué, j’étais aussi inquiet que lui, mais je ne voulais pas rester assis sans rien faire. J’essayais de boucler mes projets, mais il m’a dit « Il faut qu’on parle, la situation est grave. » II faisait une drôle de tête. Il avait l’air très inquiet. Il me parla de la banque et me dit qu’on lui devait 4,5 millions. Je me suis mis à rire. Il a dit « Pourquoi tu ris ? » J’ai dit « À une époque, on ne pouvait même pas emprunter 1 000 dollars. » Il a ri. Il a dit « Oui, c’était difficile d’obtenir un crédit de 20 000. » On a évoqué tous ces souvenirs. On se demandait ce qu’on allait faire et on a fini par se faire du souci pour Ia banque ! (éclats de rires)

Court-métrage de propagande des studios Disney

LA RECONNAISSANCE

. Ma récompense fut la reconnaissance de mon dessin animé. Cela peut paraître dur à croire, mais à dire vrai, l’argent n’est pas le côté amusant. C’est la dernière chose à laquelle je pense. Mais il faut gagner des sous pour continuer. Je suis le type Ie pIus fauché d’Hollywood. A l’heure où je vous parle, je n’ai que 3 000 dollars sur mon compte ! (rires) Il existe bien des façons de gagner de l’argent personnellement. Je veux de l’argent pour faire des choses, je fonce tête baissée dans des projets, pour me retrouver dans un pétrin financier. Puis il faut s’en sortir. Maintenant, j’essaie de m’armer avant d’attaquer un projet, d’avoir des atouts en poche s’il le faut. Mon frère s’occupe des finances, mais je travaille beaucoup avec lui, j’ai eu de bonnes idées pour trouver de l’argent.

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