Le Jeu De La Mort

Les carrières cinématographiques d’artistes martiaux sont généralement autant des sources de fascination que de frustration. Fascination pour des personnes qui, par leur culture du corps et de l’esprit, ont su s’imposer comme des icônes au sein d’une industrie. Frustration, parce que la dite industrie ne les a pas toujours soutenu le mieux possible. Il n’y a qu’à voir le plus grand de tous : Bruce Lee. Tragiquement coupé dans son élan, Lee n’aura au bout du compte jamais eu la possibilité d’explorer jusqu’au bout ses capacités artistiques sur grand écran. Remarqué pour son rôle de sidekick dans la série Le Frelon Vert, il se retrouvera propulsé star avec Big Boss et La Fureur De Vaincre. Or, les deux films en question n’ont guère d’intérêt hors de sa présence. La faute à la mise en scène arthritique d’un Lo Wei avec qui Lee a d’ailleurs du mal à s’entendre. C’est que Lee semble avoir des idées très précises de sa participation au média cinématographique. Lorsqu’il enseignait les arts martiaux, Lee rompait la tradition respectée de ses compatriotes de ne transmettre ces techniques qu’à la communauté chinoise. Au contraire, il acceptait de prendre pour élève n’importe qui désireux d’apprendre. Son introduction dans le paysage cinématographique est le prolongement de cette conception en exprimant ainsi au plus grand nombre sa philosophie et l’essence de la pratique des arts martiaux. Une ambition fort difficile à concrétiser dans un milieu où les idées préconçues ont la vie dure.

Outre certains coups bas aussi célèbres que tristes (son éviction de la série Kung Fu au profit du plus présentable David Carradine), on ne voit surtout en lui qu’un petit chinois qui casse efficacement la gueule à des méchants en poussant moult cris stridents. Ca marche et on ne lui demande guère plus. Mais Lee n’est pas arrivé à ce niveau pour baisser les bras. Il comprend rapidement qu’il doit prendre en main ses projets et ne pas se laisser parasiter par des influences externes. Ainsi réalise-t-il lui-même La Fureur Du Dragon en 1972… pour un résultat malheureusement à peine plus digne de ses films avec Lo Wei. C’est que dans ses envies de cinéma, Lee confond vitesse et précipitation. Ainsi s’est-il lancé dans La Fureur du Dragon tout juste après avoir bouclé La Fureur De Vaincre. Ce manque de temps et de préparation pourrait expliquer pourquoi Lee ne semble pas calculer qu’il reproduit pratiquement les mêmes erreurs que sur ses précédents films. Aura-t-il su remettre en question son intense rythme de production avec Le Jeu De La Mort ? On ne le saura jamais.


Attention, Bruce Lee se cache dans une de ces images. Sauras-tu le retrouver ?

Lorsqu’il donne le premier tour de manivelle du Jeu De La Mort, le projet n’est pas clairement définit. La production est lancée en précipitation juste après la fin de La Fureur Du Dragon pour profiter de la disponibilité de Kareem Abdul-Jabbar, joueur de basket à la NBA et ancien élève du petit dragon. Lee ne dispose alors que des grandes lignes du scénario : un champion d’arts martiaux voit sa famille kidnappée par des gangsters qui l’obligent à aller chercher un trésor. Celui-ci se trouve au sommet d’une pagode dont chaque étage est gardé par un combattant. Avec ses grandes lignes, Lee souhaite offrir un grand divertissement à multiples niveaux de lectures. Chaque adversaire que le héros rencontre sera expert en une technique de combat et devra logiquement l’obliger à exploiter le moindre recoin de son art. A la fin des années 60, Lee avait déjà un projet de cet ordre nommé La Flûte Silencieuse qu’il définissait comme « une étude de l’évolution et de l’attitude d’un homme au fur et à mesure de ses rencontres ». Un projet qu’il n’arrivera pas à faire aboutir et qui semble motiver la concrétisation du Jeu De La Mort, où l’ascension de la pagode et l’enchaînement des combats deviendraient le véhicule d’une philosophie. Etant donné le caractère jusqu’alors succinct du synopsis, Lee commence par mettre en boîte les trois derniers étages de la pagode. À défaut de permettre de cerner parfaitement ce qu’aurait donné le film final, ces trois scènes résument assez bien les intentions de Lee. La manière dont il chorégraphie et filme les combats met clairement en avant la manière dont s’appréhendent les personnages lors de chaque échange de coups. C’est d’autant plus clair dans la célèbre confrontation avec Kareem Abdul-Jabbar de par la différence significative de gabarit entre ce dernier et Lee.

Lee n’aura toutefois pas le temps de développer plus le projet. Le studio Warner lui fait une proposition qu’il ne peut refuser avec Opération Dragon. Le film de Robert Clouse est le véhicule dont rêvait la star. Imaginé comme un réservoir de pop culture seventies où se mélange arts martiaux, bande dessinée, espionnage à la James Bond et blaxploitation, ce long-métrage lui laisse tout autant l’opportunité d’étaler ses performances physiques (ah, ce combat où il rétame à la chaîne des dizaines de combattants dont un tout jeune Jackie Chan) que de communiquer ses préceptes (« quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt »). Il met donc en suspend Le Jeu De La Mort sur lequel il a déjà pu tirer une centaine de minutes de rush (dont une quarantaine d’exploitable) et s’y remettra dès que sera terminé Opération Dragon. La suite, tout le monde la connaît : Lee décède peu de temps avant la sortie du film qui achèvera de lui donner une stature internationale.


Le Jeu De La Mort ou comment l’expressivité d’un acteur devient accesoire

Sa disparition brutale laisse un vide que bon nombre tentent vainement de combler. Même lorsque des icônes comme Marlon Brando ou Al Pacino sont encore vivantes, beaucoup tentent sans scrupule de marcher sur leurs traces. Le phénomène est d’autant plus fort lorsque la star en question est morte puisque toutes ces copies non conformes peuvent croire que leur démarche est justifiée. Au milieu de cette invasion de clones, la proposition de Clouse de faire revivre Le Jeu De La Mort semble légitime en apparence. Pourtant, il fait le choix de ne pas conserver le synopsis de Lee et change complètement l’histoire. Le premier pas d’une trahison en bonne et due forme du travail de Lee ? Affaire complexe que voilà. La sincérité de Clouse ne semble pas être à remettre en cause. Le fait est qu’il choisit de remanier l’histoire pour créer une sorte d’hommage envers Bruce Lee. Le héros n’est donc plus un champion d’arts martiaux mais un acteur sous le joug d’un syndicat du crime qui souhaite l’avoir à sa botte (les gros studios seraient-ils analysés comme des gangsters idiots peu à même de respecter leurs lucratives vedettes ?). Pour se libérer de cette emprise, le héros va profiter de l’échec d’une tentative d’assassinat pour faire croire à sa mort. Clouse offre là un cadeau aux fans. Tel ceux qui jugent inconcevable qu’Elvis Presley soit mort dans ses chiottes suite à une overdose de médicament, certains fans endurcis de Lee refusent de croire que ce maître ait succombé à une simple allergie à un analgésique. Clouse caresse cette idée saugrenue d’une icône devenue immortelle mais oublie juste qu’une telle démarche cherche moins la glorification de sa star que la satisfaction de ses fans.



Le Jeu De La Mort ou la démonstration d’un montage subtil

Un problème rendu encore plus gênant par la conception du film. Il est forcément compliqué de tourner un long-métrage avec un acteur principal gisant six pieds sous terre et dont on ne dispose que de quelques images. Clouse use donc de toutes les astuces possibles et inimaginables pour construire sa mise en scène avec cette contrainte. Une démonstration de système D qui devient une cause d’hilarité peu commune. Clouse pique donc dans les rushs du Jeu de La Mort (une vingtaine de minutes environ) mais également dans le reste de la filmographie de Lee. Ainsi le film s’ouvre-t-il sur le combat final de La Fureur Du Dragon avec Chuck Norris (le Walker Texas Ranger se vengera par un procès accompagné de coups de pieds dans la gueule) et la tentative d’assassinat du héros se base sur l’ultime plan de La Fureur De Vaincre (laborieusement passé au ralenti pour s’accorder au suspense de la situation). La manière dont Lee est inséré dans le long-métrage est proprement hilarante puisque créant un festival de faux raccords et conduisant à un découpage à l’ineptie jubilatoire. Le pire (ou le meilleur) sera cette scène où le visage de l’acteur a été découpé pour être littéralement collé sur la pellicule. Cela dit, tout ne prête pas à rire et on jugera de manière plus suspicieuse l’utilisation des images du véritable enterrement de Lee où on nous dévoile (heureusement) furtivement son cadavre. Pour prolonger ses images, Clouse a embauché un acteur dont la vague ressemblance avec le petit dragon est masqué là encore par de multiples stratagèmes : filmage de dos, déguisement, monstrueuses lunettes de soleil ou plus simplement un montage dont la rapidité empêche de percevoir pleinement le visage de l’acteur.

Dans un état proche de celui qu’il pourrait avoir devant les éditions spéciales de Star Wars, le spectateur est complètement happé par cette mécanique d’identification de ce qui est d’origine et de ce qui ne l’est pas. Et comme sur la trilogie de tonton George, tout ceci dessert le film puisque nous détournant de son contenu véritable. Enfin, dans Le Jeu De La Mort, on ne peut pas dire que l’on perde grand chose. Reprenant l’ambiance jamesbondienne qui donnait du sel à Opération Dragon (générique à la Maurice Binder et musique de John Barry à l’appui), Robert Clouse ne livre qu’un objet creux et certainement pas un hommage à Lee de par son inclusion chaotique dans le montage. Pas forcément déplaisant visuellement avec notamment une photographie travaillée et quelques sympathiques idées de plans, le film n’est finalement qu’une coquille vide où Lee passe pour un simple pantin. Saupoudré de passages inutiles servant juste à gonfler la durée (démonstration à rallonge de la méchanceté des méchants, combat purement gratuit avec Sammo Hung), le film est incroyablement mal foutu et les manœuvres du réalisateur font plus tourner en bourrique l’acteur qu’autre chose. Lui qui voulait une œuvre sensible sur les arts martiaux aurait probablement jugé déplorable que ses scènes tournées ne soient que le final d’une bête vendetta avant la liquidation du bad guy sur fond d’injures diverses et variées.

En fait, c’est ce qu’il y de véritablement triste dans Le Jeu De La Mort. Au-delà d’une confection imbitable, il ne retient de l’acteur que son image la plus superficielle. Pour un film se voulant une célébration d’une icône ayant inspirée tant de personnalités comme Jet Li ou Jean-Claude Van Damme, on peut dire que la cible est manquée, et de loin.


Réalisation : Robert Clouse et Bruce Lee
Scénario : Robert Clouse et Bruce Lee
Production : Golden Harvest Company
Photographie : Godfrey A. Godar
Bande originale : John Barry
Origine : USA/HK
Titre original : Game Of Death
Année de production : 1973/1978

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