Hayao Miyazaki – Arrietty, Le Petit Monde Des Chapardeurs

Qui de mieux placé que l’un des mythiques fondateurs du studio Ghibi pour conclure la semaine qu’on lui a consacrée ? Entre regard dur et nuancé posé sur le réalisateur d’Arrietty, méthodes de travail et constat pessimiste sur le monde de l’animation et son évolution, Hayao Miyazaki s’exprime sans langue de bois, loin de l’image de vieux sage que nombre de textes lui collent à tort. Retranscription d’un entretien réalisé en pleine production du film, présent sur l’édition blu-ray sortie le 28 septembre dernier.

À propos d’Hiromasa Yonebayashi

Lui seul pouvait le réaliser. J’en ai eu l’intuition. C’est la seule raison, je n’ai pas d’autre explication.
Je l’ai aidé sans dépasser une certaine limite. Au-delà, je risquais de lui faire perdre sa propre créativité. À chaque fois qu’il dessine lui-même des scènes, il est excellent, mais s’il ne modifie pas les dessins des autres, il risque de perdre sa touche personnelle. C’est fort possible. Est-il capable de modifier tous les dessins ? Il n’est pas assez rapide, il ne peut pas y arriver. Que doit-il faire ? Je pense que c’est une épreuve à la fois pour lui et pour le studio Ghibli. Ghibli avait pour but de faire naître des vocations chez des jeunes capables de créer des choses nouvelles. Or, cela n’a pas été le cas. Est-ce différent dans d’autres domaines ? Je ne pense pas. Pour ne pas fermer notre société, il fallait absolument trouver quelqu’un. Il se trouve que Maro était là et on a décidé de lui confier le film. (rires) Il ne pensait sans doute pas réaliser un film un jour. (rires) Je parle sincèrement, je ne peux pas me contenter de dire qu’il a du talent. Il en a, mais pour réaliser, il faut aussi d’autres qualités. Il ne pensait pas devenir réalisateur. Faire ce choix a été pour nous un énorme challenge. On peut dire que c’est une forme de pari. (il rigole et se tourne vers quelqu’un, hors-champ) Je ne devrais pas le dire ? Mais c’est la vérité. J’admire le producteur Suzuki lorsqu’il encourage Maro (le surnom de Yonebayashi) et l’aide à développer au maximum ses capacités. Je pense que Maro fait de son mieux pour répondre à nos attentes.

Au début, ce personnage n’avait pas de personnalité particulière. Mais je me suis aperçu qu’en ajoutant un détail, le problème était résolu. Je lui ai fait une queue-de-cheval tenue par une pince à linge. Quand j’ai dessiné ça, j’ai su que je tenais le personnage. – Hiromasa Yonebayashi

Il doit saisir l’essentiel du film. Il est trop facile de penser que la pince à linge a tout changé. On peut dire ça pour un chef-d’œuvre, mais là c’est trop tôt. La pince à linge n’est pas capitale, et parler d’une chose aussi peu importante révèle son immaturité. Il n’est pas connu et son film pourrait ne pas sortir. Il est toujours possible qu’aucun distributeur n’en veuille. Pour éviter cela, le producteur fait attention à tout. Il est trop tôt pour dire que la pince à linge est capitale, vraiment. Cette même pince à linge pourrait nuire au film (rires). Il est loin d’être terminé, seul le résultat final est à prendre en considération. C’est un métier extrêmement dur. Une fois qu’on est passé à la réalisation, il est difficile de redevenir un simple animateur avec peu de responsabilités. Et il est trop tôt pour lancer une légende sur cette pince à linge. Dans ce cas-là, le mieux est de se taire, dites-le lui à l’occasion (il rigole et on entend des personnes faire de même). Je lui dirai aussi quand je retournerai à l’atelier (rires). Il faut qu’il soit plus concentré, l’arrivée est encore loin. (silence, puis le cinéaste se retourne vers la personne hors-champ) Je n’aurais pas dû dire ça ?
– Si, si.
– Bien (il éclate de rire).

Je peux parler de son travail d’animateur. Il sait utiliser le logiciel Action Recorder. Il reste longtemps devant l’ordinateur, je lui dis souvent qu’il ferait mieux de retourner au bureau. Il s’en sert beaucoup et ses résultats sont de mieux en mieux. Pour moi, regarder des images avec ça n’avance pas à grand-chose, c’est l’intuition qui compte. Quand il y a des choses à vérifier, on peut se servir de ce logiciel pour voir si le timing est bon ou s’il faut ou non ajouter un autre dessin. Action Recorder est utile pour ces vérifications. Mais je lui répète de ne pas trop l’utiliser comme il a tendance à le faire. Je l’aide bien volontiers mais si je lui donne trop de directives, je risque de tuer sa créativité. Je dois donc limiter mes conseils. Ce dosage est très délicat : quand on intervient, s’il nous obéit sans être convaincu, le résultat risque d’être mauvais. On regarde de loin pour voir où il va arriver, en feignant de ne pas le surveiller. Vous imaginez ce que ça donne ? Voilà notre façon de travailler. Les relations maître-disciple ne sont jamais paisibles. Et puis, il n’est pas mon disciple. Une fois, je lui ai hurlé de repartir sans sa province, mais il est toujours là (rires).

Il a les épaules tombantes, je pense qu’elles sont courbaturées. On m’a demandé de lui donner les coordonnées de mon kinésithérapeute mais il doit d’abord essayer de résoudre lui-même ce problème. Au lieu d’aller chez le kiné, il devrait d’abord faire de l’exercice. Même s’il n’en peut plus, il doit continuer à travailler et consulter un acupuncteur ou un masseur. Il faut déjà avoir une grande expérience professionnelle avant d’aller voir un masseur. Je pense qu’il doit souffrir davantage, ses aînés ont dessiné jusqu’à ne plus pouvoir tenir un crayon. Les aînés ont facilité la tâche des jeunes. Il a sans doute énormément travaillé mais il doit encore faire des efforts. Je le lui ai dit, je ne sais pas s’il a compris. Il a dû croire que je le disputais encore (rires) ! C’est un homme bien… Ça sonne faux ? (rires)
Je veux être franc et je le suis, il serait inutile de le faire passer pour un héros, il est ce qu’il est. On ne peut pas le présenter en public. On voudrait plutôt le cacher, on ne voudrait pas qu’il se montre. Il est franc et d’un naturel crédule, ses collègues l’apprécient, il est très humain. Sachant qu’il allait réaliser ce film, les autres étaient prêts à l’aider. C’est un élément important, et si personne ne soutient le réalisateur, ça ne peut pas marcher.

Le choix de l’histoire

Avec Isao Takahata, on en avait beaucoup parlé quand on avait une vingtaine d’années. En fait à l’époque, le monde de l’animation dont nous faisons partie n’acceptait que des adaptations d’œuvres célèbres et refusait des projets originaux qui risquaient de ne pas connaître un succès commercial. Ces films étaient destinés aux enfants, il fallait absolument produire des films d’animation qui plairaient aux parents pour qu’ils permettent à leurs enfants de les voir. C’était la règle de base de ce monde-là. Pour élargir les sujets traités, on a pensé adapter d’autres sujets que les grands classiques, comme des histoires de la littérature enfantine, en les modifiant légèrement. On a eu l’idée de petits êtres qui n’auraient pas le chapeau pointu qu’on leur imagine en général. Les chapardeurs, de Mary Norton, nous a paru très original et on a eu envie de l’adapter mais on était certains que ce projet ne serait pas accepté. Voilà comment tout a commencé.

Le choix du Japon actuel

Sans ce cadre du Japon actuel, le film aurait été un échec garanti. L’histoire originale se passe en Angleterre mais les jeunes ignorent tout des cultures étrangères, Maro le premier. Ça ne les attire pas, les jeunes sont moins curieux que nous. Ils ne connaissent que leur quotidien, ce qu’on voit à la télévision ou dans les catalogues. Leur monde est étroit. J’ai pensé qu’il serait plus simple de faire des recherches sur les vieilles maisons japonaises, les meubles, la configuration sous le plancher, au lieu d’aller enquêter en Angleterre. Ils resteront toujours incultes. Je ne veux pas critiquer l’équipe du studio mais dans notre pays, actuellement, les gens manquent de curiosité. Je ne parle pas de curiosité envers la vie des célébrités, je pense plutôt à comment se passait le quotidien autrefois, quels objets ou quels outils on fabriquait, quel genre de nourriture mangeaient nos ancêtres, quelle vie mènent actuellement les gens en province… Je pense qu’on a perdu cet esprit de curiosité. Certaines personnes plus curieuses veulent aller à l’étranger pour avoir un contact plus ouvert. C’est vraiment regrettable. Là, ils rétrécissent leur imaginaire, pourtant nécessaire pour faire un film. Ils peuvent dessiner l’intérieur d’un vaisseau spatial parce qu’ils ont vu des films de SF, ils peuvent créer Tokyo dans le futur parce qu’ils ont vu Blade Runner. Il faudrait de la nouveauté mais je pense qu’ils ne font pas d’efforts en ce sens.

J’ai pris le Japon actuel comme cadre d’Arrietty pour que tout soit plus facile. Un mois de repérage en Angleterre n’aurait pas suffi. Il leur faudrait une curiosité au quotidien, ils n’observent rien. Ça me rend furieux, ce ne sont pourtant pas les occasions qui manquent. Ils doivent découvrir des choses par eux-mêmes. Ces petits êtres qui habitent sous le plancher vivent en parasitant les humains. Maro doit arriver à comprendre ce que ressentent ces petits êtres qui consomment sans rien produire. Leur vie éphémère ressemble à celle des animateurs, ils sont comme eux. Je crois qu’il doit travailler sur ce film avec cet état d’esprit. Les romans fantastiques de Harry Potter ont été adaptés au cinéma avec de gros moyens, grâce à la conjoncture économique qui était alors favorable en Angleterre. Avant, la littérature pour enfants était sombre. Dans les histoires des années 50, à l’époque de Mary Norton, il y avait de l’espoir mais ensuite, la littérature enfantine anglaise s’est mise à traiter de sujets désespérés, des difficultés de la vie réelle. Désormais, à cause de la crise, je crois que cette littérature va encore changer. Je me suis rendu compte que le livre de Mary Norton, bien qu’écrit il y a longtemps, pouvait me donner des idées pour aborder des idées actuelles.

Les conseils donnés à Maro

Je ne lui donne pas de conseils abstraits, je lui parle de manière concrète. Quand je vérifie un dessin de décor, s’il me semble que quelque chose manque, je ne lui dis pas pour ne pas le blesser. Je cherche comment exprimer mon avis. Dans ce cas, je ne sais pas dessiner concrètement mes idées, j’ignore quelles couleurs utiliser. Je dois trouver une manière de bien le conseiller. Il comprend mieux lorsque je lui parle concrètement. « Ne faudrait-il pas plus de lumière ici ? » Il en ajoute et d’autres idées me viennent. Parler de façon concrète est très important lorsqu’on travaille en collaboration. J’aurais facilement tendance à dire « ce dessin est mauvais », mais il ne faut jamais faire ça. « Ce dessin est mauvais », « ce n’est pas un travail de professionnel ». Je suis tenté de le dire mais je m’efforce de lui parler concrètement. « Simplifie le décor, mets de l’ombre, mets de la lumière, fais ressortir la matière »… Il m’a fallu beaucoup de temps pour arriver à parler ainsi. Une fois, désespéré, j’ai renvoyé toute l’équipe artistique. J’ai été obligé de travailler seul, c’était horrible. Quand j’essaie de trouver une solution, il faut aussi que j’emploie les mots qui conviennent. Tout dépend du caractère de chacun : Isao Takahata n’utilise pas le même vocabulaire que moi. Maintenant, on travaille beaucoup par ordinateur pour créer les matières. Quand on crée les matières de cette façon, on peut les rendre plus lumineuses ou plus sombres très facilement. On peut supprimer des choses, les agrandir, les réduire. On peut diviser les dessins en plusieurs parties, changer le ciel… Mais le travail d’équipe est difficile parce qu’ils ne savent plus ce qu’ils font. On a donc choisi un critère pour tous les dessins du studio Ghibli : on a décidé de se baser sur des dessins de décors que j’avais acceptés. Nos yeux sont les seuls juges, une lampe à incandescence est mieux qu’un néon pour voir les nuances de rouge. En comparant un dessin avec un décor que j’ai approuvé, on choisit des couleurs et d’autres choses. Quand on veut toucher au décor pour le simplifier ou le rendre plus lumineux, il faut demander l’accord de l’équipe artistique. On le retouche nous-mêmes ou l’équipe artistique nous assiste. Si c’est simple, on a l’autorisation de le retoucher nous-mêmes. Voilà comment ça se passe. Les dessins de base doivent être faits à la main, pas par ordinateur. Il faut trouver les mots justes. Quand je les vérifie, si je ne trouve pas les mots corrects pour exprimer mon désaccord et si je laisse passer des choses qui me déplaisent, je le regrette au moment du visionnage. Récemment, Mr. Suzuki s’est mis en colère (il rigole). On n’aime pas ça mais il faut parfois en passer par là. Seuls lui et moi en sommes capables, alors on alterne.

Le monde de l’animation

Quand je regarde un dessin de Maro, je lui dis « là, ça ne va pas ». Les lignes sont trop droites, il n’y a pas de courbes. Ses dessins sont très anguleux, et quand on l’oblige à faire une courbe, sa ligne n’est pas naturelle. C’est un terrible défaut pour un animateur. Lorsqu’il dessine une courbe, un animateur doit pouvoir tracer une ligne expressive, avec un mouvement très naturel. De moins en moins d’animateurs en sont capables, presque plus personne n’y arrive. Les jeunes ont grandi avec les films d’animation. Ils vivent dans le virtuel, pas seulement à cause de ça. Dans cet univers, ils n’apprennent pas la souplesse des courbes. Leurs traits sont plus nerveux, plus anguleux. C’est peut-être la raison principale qui fait que le rideau va se tirer sur 50 ans d’histoire de l’animation. Le Japon ne compte en tout que 800 animateurs, malgré tous les films produits. Il n’y a pas assez de techniciens et la plupart de ces animateurs sont pauvres. La situation n’évolue pas et il ne suffirait pas d’augmenter leurs salaires. La culture populaire, y compris le monde de la télévision, se situe en bas de l’échelle de l’industrie du secteur tertiaire. Le monde des mangas, celui des films d’animation et celui de la télévision sont à peu près au même niveau. Il n’y a aucune amélioration, le nombre d’animateurs reste inchangé. La plus jeune génération se renouvelle mais ils abandonnent le métier quand ils ne s’en sortent pas financièrement. Les conditions de travail sont mauvaises et ne vont pas en s’améliorant. En plus, ils doivent lutter contre la concurrence des animateurs chinois ou philippins. Les Japonais sont mieux payés mais par rapport au salaire moyen au Japon, ça reste très bas.

Au studio Ghibli, on a essayé d’améliorer les conditions de travail mais ailleurs, rien ne bouge. Il est ridicule de penser aux futures générations et de dire que le Japon est le temple de l’animation. Même si l’État finance la formation des jeunes, sans spectateurs, tout est fini. Je pense donc que ce métier n’a pas d’avenir. Les gens qui vivent de la culture populaire, par exemple les conteurs d’histoires ou les marionnettistes, auront toujours ce problème, ils ne seront jamais riches. Le système des droits d’auteur ne rapporte de l’argent qu’à une minorité de personnes. Ça ne va pas. Moi, je touche de l’argent. Je dois trouver le moyen de l’utiliser à bon escient. La notion de propriété intellectuelle vient des États-Unis. Ça n’existe pas en Chine, je pense que la situation va changer. Dans ces conditions, les gens qui veulent s’exprimer par le biais de l’animation doivent affronter ces difficultés. Et là, je ne pense pas au producteur Suzuki ou à moi-même mais à la génération plus jeune, aux gens d’une trentaine d’années, comme Maro. S’ils ne réagissent pas maintenant, ce métier n’aura pas de futur. C’est leur avenir qui est en jeu. Nous, nous sommes déjà vieux et nous pouvons nous en aller en disant que nous nous sommes bien amusés. C’est grave n’est-ce pas (il sourit), mais ça la situation l’a toujours été. Il y a 20 ans, nos cœurs n’étaient pas remplis d’espoir. À chaque fois, on se préparait psychologiquement, pensant toujours faire notre dernier film. Mais avant, on pouvait gagner de l’argent grâce à la vente de vidéos ou de produits dérivés. Maintenant, la situation a changé et je pense qu’aujourd’hui, on gagne beaucoup moins par ces biais-là. À l’heure actuelle, quel film est vraiment digne d’être vu ? Il faut absolument se poser cette question.

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