Le Dernier Train Du Katanga

Lorsque Wilbur Smith écrit son second roman Le Dernier Train Du Katanga, il ne cherche probablement pas à pondre à tout prix un classique immédiat. Si sa première œuvre Quand Le Lion A Faim a rencontré le succès, il reste modeste dans ses ambitions. « Je me définis avant tout comme un auteur de récits d’aventures et de divertissement » déclare-t-il. Smith recherche moins à cultiver chez son lecteur la révélation d’une beauté artistique que lui procurer un plaisir immédiat et à la rigueur renouvelable. En s’attelant au Dernier Train Du Katanga, on peut aisément soupçonner qu’il ne cherche en aucun cas à égaler Au Cœur Des Ténèbres de Joseph Conrad. Pourtant, la base narrative entre les deux livres reste commune. Un homme et son équipe se voient affecter une mission qui va les conduire au plus profond de la jungle où ils seront confrontés à l’horreur. Conrad en tirera une œuvre séminale interrogeant l’homme en le confrontant au pouvoir métaphysique de la nature. Smith, lui, reste dans des domaines plus superficiels et son horreur se construit sur des abominations tout sauf évanescentes. Le Dernier Train Du Katanga ne pourrait donc pas être affilié à ce qui est considéré comme de la grande littérature. Mais son ton tranchant et une vision jusqu’au-boutiste de son aventure en fait bel et bien une œuvre marquante.

L’attention de son lecteur, Wilbur Smith la capte dès le premier chapitre où sont introduits les personnages principaux. Une mise en bouche dévoilant la nature, la hiérarchie et les rapports de force du groupe à travers des échanges virils particulièrement intenses. Qu’importe que la présentation en elle-même tourne autour d’archétypes (le leader, le second fidèle, le psychotique, le gamin qui sait pas trop ce qu’il fait là et nous non plus), cette intensité prend immédiatement aux tripes et invite à tourner chaque page avec impatience pour savoir comment le groupe évoluera. Le périple qui les attend est d’ailleurs on ne peut plus risqué et mettra à rude épreuve leurs nerfs. A bord du train du titre, ils devront aller récupérer des diamants et accessoirement sauver les habitants du village minier. Une partie de plaisir si l’action ne se situait pas dans un Congo en pleine décolonisation où rebelles et tribus primitives se lâchent dans les pires débordements. Un contexte périlleux que Smith (qui fera de l’Afrique coloniale le pilier de son œuvre) use pour créer un récit d’aventures pulp où les péripéties s’enchaînent à foison dans un exotisme que le lecteur appréciera visiter par le biais de la littérature. Car le parfum aventure appelle ici les reflux de la violence et de la barbarie la plus crasse. On peut d’ailleurs se demander pourquoi les personnages se sont risqués dans une telle affaire ? Et bien, ils ont tout simplement fuit leurs anciennes vies. Personnages autrefois respectables (juriste ou médecin), leur existence a été détruite. Brisés, ils ne voient plus de raisons de rester dans le monde civilisé et acceptent sans rechigner de plonger dans le chaos. Un chaos qui va prendre la forme d’un enchevêtrement d’actes abominables.

Si le premier des dits actes peut revêtir une portée métaphorique (le meurtre d’enfants amenant l’idée d’un univers sans innocence), la suite ne dépasse pas le déballage choc. Se bousculent ainsi racisme, viol, massacre de masse, avarice, cannibalisme et vengeance dans une ambiance tout sauf idyllique. Si peinture pessimiste de l’homme il y a, celle-ci ne cherche aucunement à frapper l’inconscient et travaille au contraire sur des sentiments primaires. Wilbur Smith ne prend pas de gants et ne relâche aucunement le rythme de son abattage féroce. Pourtant, aussi effroyables soient de nombreux passages, Smith refuse de livrer une œuvre désespérante. Sans forcément rendre son ouvrage inoffensif, il le place sous l’angle de l’espoir et de la possibilité de sortir du chaos. D’une certaine manière, chaque personnage retrouvera l’estime qu’il avait perdu. Par exemple, le médecin se libère de sa malédiction en réussissant là où il avait échoué des années plus tôt et arrive désormais à s’assumer. Quant au héros Bruce Curry, il a trouvé le vrai amour et peut, dans un happy end guimauve, retourner dans le vaste monde.

C’est là que se détache clairement le livre de son adaptation cinématographique réalisée par Jack Cardiff. En apparence, le film respecte à peu près la trame du roman. On retrouve donc les mêmes personnages avec plus ou moins d’amélioration (Hendry se nomme Henlein et est un ancien nazi inspiré par l’authentique Siegfried Müller) et des évènements comparables (l’attaque de l’avion, la perte du wagon, le massacre du village pour récupérer les camions, l’affrontement final). Mais les émotions en ressortant sont radicalement inversées. Dans le roman, nous assistons donc à une sorte de quête de rédemption où les personnages trouvent la paix avec eux-mêmes. Le film, lui, montre au contraire la perte de l’homme dans la barbarie. Là où Wilbur Smith expliquera le passé de ses personnages, Jack Cardiff n’en fait rien. Un tel choix pourrait tendre à conforter les personnages dans leurs positions stéréotypées. Il cherche surtout à épurer la perception que nous pouvons avoir des personnages. On ne sait pas que les mercenaires sont des personnes brisées. En conséquence, ils apparaissent comme des personnages tout entier dévolus au travail qu’ils ont choisit et non se soumettant à un chemin de croix. Au début du livre, les personnages sont au fond du trou. Le film ne pointe aucunement cet aspect et s’attelle à les faire tomber dans ce trou où aucune remontée n’est envisageable (voir le sacrifice désormais vain du médecin).

Naturellement, cela conduit les scénaristes à passer à la trappe nombre d’éléments du roman. La romance entre Curry et Shermaine (rebaptisée Claire dans le film) est donc complètement absente. L’échappatoire qu’elle offrait dans le roman n’a plus de raison d’être ici. De cette sous-intrigue, il ne reste rien ce qui conduit à se demander à quoi sert la présence d’Yvette Mimieux si ce n’est apporter une touche féminine à un projet chargé en testostérone. Naturellement, cela conduit à modifier la motivation de la vengeance servant de climax. Au viol de Shermaine se substitue ainsi le meurtre de Ruffo. Personnage sympathique mais superficiel du livre, Ruffo sera traité dans le film comme l’égal de Curry, enfin tout autant que peuvent l’être le blanc colonialiste et le noir natif. Au regard de la situation politique dans laquelle se situe l’action, Ruffo représente l’espoir. Véritable patriote, il veut contribuer à apporter paix et grandeur à son pays désormais libre. Curry entretient une solide amitié avec lui mais ne peut s’empêcher de faire preuve d’un cynisme bien occidental vis-à-vis de ses croyances. Avec la mort de Ruffo, Curry semble perdre tout repère et plonge dans une forme de folie. Lorsqu’il retrouvera son assassin, il le tuera de manière barbare en revenant à un état quasi-animal. Reprenant ses esprits dans les derniers instants du film, Curry doit se résigner à accepter la part monstrueuse qu’il en lui. Si nous avons assisté à nombre d’horreurs dans le film, il faut comprendre que chaque homme peut être poussé à faire ressortir sa part sombre. Devant ce meurtre, un congolais lâchera d’ailleurs à Curry qu’il refuse de le suivre car il vient juste de sortir de la barbarie et qu’il ne veut pas y retourner. On notera d’ailleurs en ce sens que le long-métrage exclut tous les passages avec les sauvages qui étaient dans le roman. Une manière de bien rappeler qu’au-delà des rapports sociaux, chaque homme est égal face à lui-même.

Puissamment mis en scène (la sueur perlant sur le visage des acteurs et la patine des paysages jamaïquains assurent d’office le dépaysement), Le Dernier Train Du Katanga se pose en un film d’aventures foutrement passionnant. Malheureusement, pour en profiter que ce soit en littérature ou en cinéma, il faudra faire preuve d’acharnement. Alors que de nombreux ouvrages de Wilbur Smith sont disponibles, cela fait des années que Le Dernier Train Du Katanga n’a pas été publié. Des heures de recherche chez les libraires et beaucoup de chance seront votre seul atout. C’est toujours mieux que le film qui n’a plus droit depuis longtemps à des diffusions télés et dont le DVD est indisponible dans nos contrées. Grâce à quelques bénévoles comme la caverne des introuvables (sans qui cette chronique n’aurait pas pu être), le film a pu être à nouveau accessible un temps. Suite à la fermeture de megaupload par le FBI, il est retombé dans les limbes. En des temps où la notion de partage de la culture est de plus en plus discutée, il n’y a plus qu’à entretenir la curiosité pour des films comme Le Dernier Train Du Katanga en attendant que de nouveaux moyens émergent pour pouvoir la satisfaire.


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