Hallucinations Collectives 2016 – Le Bilan

Quelques bribes de souvenirs. Des yeux fatigués. Une tête qui bouillonne encore. Une sensation d’épuisement. Un vertige qui nous laisse un peu groggy. Et, en même temps, une joie totale de s’être pris autant de chocs visuels et viscéraux jusque dans les tripes… On pourrait se croire dans le même état que les héros du génial Human Traffic lorsqu’ils reviennent un peu paumés de leur week-end de clubbing, mais non : c’était simplement quelques fragments mémoriels des Hallucinations Collectives de 2015. En même temps, le parallèle avec le film-culte de Justin Kerrigan s’impose de lui-même puisque ce festival, si l’on accepte de rentrer dans son ambiance, agit presque comme une drogue inconnue. Vous savez, ce genre de substance dont vous ne connaissez ni l’origine ni la composition réelle, mais qui, une fois glissée dans la gorge et/ou les narines, vous fait littéralement décoller du sol. On peut carrément rajouter les trois sens manquants – en particulier les yeux et les oreilles – comme cibles privilégiées de la fournée de films concoctés chaque année par la joyeuse team du collectif ZoneBis. Surtout lorsque passer autant de temps dans les salles obscures nous contraint parfois à se farcir 90% de productions consensuelles. Rien de tout ça aux Hallus : juste des expériences inédites, des films turbulents et des raretés que l’on ne verrait sans doute nulle part ailleurs. Avec un seul critère : le plaisir, en l’occurrence toujours renouvelé d’année en année… Bref, tout ça pour dire qu’en cette fin d’hiver 2016, il était grand temps de se réveiller. Les choses sérieuses allaient enfin (re)commencer. Il était grand temps de s’en aller halluciner dans les salles du Comoedia… Sept jours durant lesquels le cinéma fou dont nous raffolons aura rejailli du trou dans lequel certains auraient rêvé de l’enfermer à jamais. Décidément, le week-end de Pâques est clairement le moment idéal pour ressusciter…


Hardcore Henry (Ilya Naishuller)

JOUR 1 : RESURRECTION

Une résurrection est en général impossible sans un choc qui fait redémarrer le cœur. Une année sur deux, les Hallus ne réussissent pas toujours à ranimer le cœur d’un coup sec et s’en tiennent à de légers électrochocs qui font surtout gonfler l’attente pour les jours à venir – on en avait pris le pouls l’année dernière avec la projection en ouverture de l’inégal Partisan d’Ariel Kleiman. L’année 2016 aura changé la donne : alors qu’on annonçait une séance moins complète que prévue, la salle du Comoedia n’a finalement pas laissé un seul siège de libre pour l’avant-première européenne du très attendu Hardcore Henry. Et les festivités ont commencé très fort : d’abord par le traditionnel petit clip d’introduction que l’on n’a pas manqué de revoir au début des vingt-six séances du festival (mais comme on y voit une femme sexy en sous-vêtements qui nous pointe un flingue dans la gueule, ça passe très bien !), ensuite par un petit rappel douloureux de la tragique actualité à Bruxelles (laquelle aura même pour conséquence de menacer d’annulation le festival BIFFF, prévu là-bas une semaine plus tard), enfin par le clip de présentation des films de la semaine, évidemment riche en images alléchantes, du genre à donner envie de prendre une semaine de congés pour profiter du programme.

Avant le film, comme il est coutume, un petit court-métrage nous est proposé en guise d’apéritif. On peut même dire qu’il tombe plutôt bien pour introduire le rollercoaster de 90 minutes qui va venir juste après. Intitulé Keep Going et réalisé par le coréen Geon Kim, cette petite pellicule de vingt minutes invoque le cinéma cyberpunk en contexte post-apocalyptique, en mettant en scène la fuite d’une jeune femme et d’un robot, reliés par un câble qui branche le cœur artificiel (et en panne !) de l’une à l’énergie électrique de l’autre. Liés par leur volonté de survie mais aussi par un attachement grandissant, ils sont pris en chasse par une troupe de soldats anti-robots et se voient contraints de répliquer par les armes. D’où une sorte de shoot-out épileptique, souvent découpé à la hussarde sans raison valable, mais qui vaut surtout pour l’humanité intrinsèque qui arrive à se faufiler dans les circuits informatiques de ce robot. La mise en scène d’une société future en cendres évoquant celle de La Route aide là encore à renforcer l’aspect désespéré de cette « liaison », harmonisant l’équilibre homme/machine dans un monde intolérant qui persiste à vouloir les séparer. Pour une mise en bouche, c’est du bel ouvrage.

Cela dit, ce court-métrage fut suffisamment « calme » pour que le premier quart d’heure de Hardcore Henry nous donne clairement l’impression d’avoir quitté la stratosphère. On avouera qu’on ne pouvait pas rêver mieux pour lancer le festival : 1h30 de shoot’em up gore et explosif, riche d’une ahurissante vue subjective en courte focale, censée épouser la perception d’un homme génétiquement modifié qui se lance dans une vendetta personnelle vis-à-vis de son machiavélique créateur. D’une scène d’action à l’autre, on en arrive non seulement à y déceler un brillant condensé de l’historique du jeu vidéo FPS (« First Person Shooter »), mais aussi à imposer ce film comme l’une des rares hybridations parfaitement réussies des codes respectifs du jeu vidéo et du cinéma. Le tout dans une ambiance décomplexée qui ne s’embarrasse d’aucun complexe vis-à-vis de l’ultra-violence et qui ne recule devant aucune idée improbable du moment qu’elle peut scotcher son spectateur – son joueur ? En tout cas, la réaction du public n’a trompé personne : que l’on en sorte avec les orbites cramées ou la testostérone en surchauffe, l’épuisement des sens du public semblait bel et bien global, tant est si bien que l’apéritif de bienvenue proposé en sortie de projection n’était clairement pas de trop pour récupérer un peu. Pas facile de customiser ses nouveaux yeux au moment donné où l’on ressuscite. Et dire que le festival venait tout juste de démarrer…

>>> Lire notre critique de HARDCORE HENRY


Les inassouvies (Jess Franco)

JOUR 2 : CONFIRMATION

Aujourd’hui, c’est mercredi. Et tandis que certains se pressent alors en salles pour aller voir deux bellâtres en lycra qui se foutent sur la tronche pour savoir lequel a les collants les mieux repassés, on préfère ressortir nos vieilles fringues de la veille pour poursuivre l’hallucination. Et si c’est en plus pour contempler de jeunes et jolies actrices qui n’ont pas peur d’enlever leurs vêtements, c’est encore mieux. Du coup, histoire de démarrer tranquillement la thématique consacrée au grand Jess Franco (avec la présence récurrente du grand spécialiste Alain Petit pour introduire chaque film), le festival nous aura offert Les inassouvies, petite initiation aux pulsions sadiennes, construite comme une très libre transposition de La philosophie dans le boudoir du Marquis de Sade. Pitch simple comme bonjour : une riche bourgeoise et son frère invitent une jeune femme innocente sur leur île pour en faire leur « objet », point de départ d’un obscur rituel libertin et sadique dont elle ne sortira pas indemne. Ce qui ressort de cette friandise fort sympathique est avant tout le plaisir de constater à nouveau le génie visuel de Franco, usant de cadrages sophistiqués, de mouvements de caméra fluides et d’un érotisme évanescent qui met sans cesse en valeur le corps de ses – magnifiques – actrices. Seule ombre au tableau : le film souffre de quelques plans flous qui viennent parasiter le look général du film. A croire qu’il suffit parfois d’un chef opérateur presbyte pour gâcher une large partie d’un film.

Premier film à inaugurer la thématique centrale du festival (intitulée « Les Singulières »), Black Moon fut sans conteste la séance la plus inoubliable de la journée. Déjà parce qu’il s’agit d’une vraie rareté (ici présentée dans sa version HD récemment développée par Gaumont), mais surtout parce que le seul mérite du film est de conforter notre point de vue sur les films « mentaux ». Un carton rédigé par Malle lui-même annonce le programme dès le début du film : ce film ne cherche pas à faire appel au sens logique du spectateur, mais lui impose au contraire de se laisser guider par les images comme dans un rêve. Message reçu : Black Moon serait donc un film-monde qui épouserait la logique des rêves, exactement à la manière des films oniriques de Lucile Hadzihalilovic ou des œuvres mentales de David Lynch. Sur le contenu, Malle a visiblement décidé de laisser parler ses propres rêves : on a l’impression d’être dans un futur proche, au milieu d’une guerre entre hommes et femmes, en suivant une jeune fille qui fuit le conflit et qui atterrit dans une maison où vivent une octogénaire bizarre, un jardinier bôgoss (joué par Joe Dallesandro), la sœur de ce dernier, plusieurs enfants nus qui jouent avec une porcine, plein d’autres animaux, des réveils qui se détraquent, des fleurs qui pleurent, et même une licorne obèse !

Sauf que voilà, il y a un problème : épouser la logique des rêves au cinéma ne se limite pas à un agrégat de bizarreries à l’écran, peuplant des cadres basiques sans une mise en scène et un montage dignes de ce nom. Sans doute encore trop arrimé à sa mise en scène naturaliste pour atteindre le degré de sophistication des maîtres du genre (David Lynch en tête), Louis Malle se plante lamentablement en ne rendant jamais compte des disjonctions mentales par le biais de son découpage. D’autant que le film, en plus de compenser le vide du scénario par des répétitions sans queue ni tête (le coup de la licorne qui disparait d’un décor à l’autre : une fois, ça va, mais huit fois, ça agace !), dévoile un symbolisme sibyllin, là encore quasi impossible à déchiffrer ou à analyser sans un découpage réellement travaillé. Black Moon en arrive alors à ressembler à un gros portnawak de détails épars qui ne collent pas très bien ensemble et qui, pire encore, ne suscitent ni émotions ni sensations. Une curiosité ou un ratage ? En tout cas le gros point d’interrogation de ce festival.

Bien qu’encore dans un sale état suite à la projection du film de Louis Malle, on a pu reprendre une dose d’adrénaline en savourant le premier film de la compétition officielle. Second film des frangins australiens Cameron et Colin Cairnes après le très gore 100 Bloody Acres, Scare Campaign se présentait comme un slasher mâtiné de found footage. Fausse alerte, tant le résultat se veut surtout un détournement ironique des conventions les plus bidonnées et les plus vicelardes de la téléréalité (en réalité la seule vraie cible du film). Le concept ? Spécialisée dans l’élaboration de canulars horrifiques censés procurer à de pauvres innocents la trouille de leur vie, l’émission de télé qui donne son nom au film tente de repousser les limites de l’extrême dans leur recherche constante de la peur. D’où le choix de piéger cette fois-ci l’ancien patient d’un hôpital psychiatrique, en l’engageant comme gardien au sein de son ancien décor d’isolement. Sauf que celui-ci pète soudain un câble et se met à tuer tout le monde… On n’en dira pas plus, puisque le film, naviguant sans cesse entre comédie et horreur, se caractérise avant tout par une succession de twists vicieux, révélant peu à peu une suite de bidonnages imbriqués les uns dans les autres. De quoi laisser cet ersatz de Surprise sur prise atteindre une jolie moyenne dans le délire gore et torpiller au passage le voyeurisme télévisuel ou online. Aucune prétention là-dedans, sinon celle de s’amuser à (voir les autres) flipper.

Et puisqu’on parle de mise au pilori d’un système, comment ne pas y voir un lien diffus avec le premier film du Cabinet des Curiosités du festival ? Pour ce qui est de pisser à loisir sur tout ce qui appartient à des conventions (surtout sociales ou religieuses), Paul Verhoeven a toujours décroché le gros lot. Seul film de sa carrière à n’avoir toujours pas trouvé le chemin des éditions DVD (qu’on se rassure, on a appris que ça allait bientôt changer…), Spetters faisait donc office de fist-fucking infligé par le réalisateur à sa Hollande natale, de par son tableau d’une jeunesse ouvrière dirigée par ses pulsions et aspirant à une vie meilleure. Un film fondamental, suffisamment nuancé et ambigu pour contredire la cascade de controverses morales qui auront pollué sa sortie en 1980, et qui n’interdit jamais de diluer une vraie émotion dans les éclaboussures de crudité qu’il nous envoie au visage.

>>> Lire notre critique de SPETTERS


Southbound (Roxanne Benjamin)

JOUR 3 : PROPAGATION

Pour ce troisième jour, la familiarité nous impose désormais de tenter la mise en danger. En somme, les films d’aujourd’hui seront téméraires ou ne seront pas. Avec le recul, ce fut le cas. Tout aura commencé par un petit quart d’heure d’animation bien cruelle intitulées Les pécheresses, sorte de radioscopie à trois époques différentes d’une autorité masculine qui fait subir toutes sortes de sévices aux femmes à la suite d’un geste malheureux. De quoi nous laisser penser que le film de Mario Bava allait sentir bon le féminisme revenchard. En même temps, ce n’est pas si faux que ça, puisque La fille qui en savait trop, réputé pour être le film fondateur du giallo, est centré sur une héroïne aussi banale qu’ambigüe qui assume jusqu’au bout son propre fonctionnement interne, quitte à ce que l’on s’interroge sans cesse (est-elle folle ou réellement en danger ?). L’intrigue, facilement résumable à un croisement entre le whodunit et la paranoïa polanskienne, se cuisine même avec un fort soupçon de comédie psy en guise de nappage. Reste que le film n’a rien d’un chef-d’œuvre : il s’agit davantage du brouillon d’un genre en devenir que d’une véritable définition du genre (pour cela, revoyez plutôt L’oiseau au plumage de cristal de Dario Argento). Démêler le vrai du faux concernant l’intrigue forme ici la ligne narrative basique du récit, avec souvent une voix off très portée sur la paraphrase. Quelques plans d’une grande sophistication visuelle – dont un meurtre à la Brian De Palma sur les escaliers romains de la Trinité-des Monts – offrent néanmoins à ce « giallo begins » une vraie patte visuelle.

Dans la catégorie des curiosités qui méritent de sortir du placard, le film suivant était un spécimen de premier choix. Troisième et dernier film à ce jour du réalisateur américain Steve De Jarnatt, Appel d’urgence est de ses films rares qui utilisent la croisée des genres à des fins ludiques et non comme un banal exercice de style. Ça démarre comme une banale comédie romantique façon Quand Harry rencontre Sally (avec un générique en travellings latéraux qui met le hasard au centre des enjeux humains), et tout à coup, ça prend tout de suite une tournure plus sombre, pour ne pas dire complètement imprévisible. Sans qu’une quelconque intention de montage ne nous y ai préparé, le film se métamorphose alors en un véritable embouteillage des genres, littéralement impossible à ranger dans une case précise, où les ruptures de ton les plus variées s’enfilent comme des perles. Tout cela pour mettre en scène un chaos narratif où la peur du nucléaire revient au premier plan et où le parcours romantique du héros (brillamment incarné par Anthony Edwards) reflète une prise de conscience de ce attachement précieux qui unit les individus au sein du chaos. L’issue, forcément nihiliste, fera l’effet d’un sacré choc émotionnel. Notons enfin une bande originale au synthétiseur assez fabuleuse, que l’on doit au célèbre groupe Tangerine Dream (ça y est, vous avez de nouveau le thème de Sorcerer dans la tête ?).

En général, on a un peu peur des films à sketchs – le souvenir mitigé de l’anthologie The Theatre Bizarre est encore présent dans notre esprit. Mais dans le cas de Southbound (deuxième film en compétition cette année), le cas est un peu différent : les cinq histoires qui composent ce film forment en réalité un cadavre exquis, produit (et coréalisé) par Roxanne Benjamin, alias la productrice des deux anthologies V/H/S. De par son concept visant à confronter une galerie de personnages à de terribles situations (un duo d’automobilistes pourchassés par des créatures, de jeunes femmes prises au piège d’une secte maléfique, un costard-cravate forcé de s’improviser chirurgien pour sauver la femme qu’il a involontairement renversée sur la route, etc…) et sa narration élaborée comme une boucle temporelle, le résultat lorgne ouvertement du côté de La Quatrième Dimension. Sauf que l’on ne sent strictement rien de nouveau ici, si ce n’est une cruauté assez gore dans le segment central réalisé par David Bruckner. Sans doute parce que les réalisateurs de cette anthologie tournée à dix bras ont visiblement dû piocher leur inspiration dans pas mal d’autres films pour peupler leurs segments respectifs. Bref, ça se regarde sans déplaisir, mais ça s’oublie assez vite.

Bon, avouons-le, on était assez déçu cette année de ne pas avoir droit à notre séance pornographique en deuxième partie de soirée, mais la présence d’un petit film méconnu de Jess Franco aura suffi à faire office de consolation. Issu de la longue collaboration avec le producteur de films suisses coquins Erwin C. Dietrich, Le cabaret des filles perverses frappe tout d’abord par son caractère « dénudé », aussi bien concernant le casting (hommes ou femmes, d’ailleurs) que concernant les décors, réduits à des espaces vides nimbés de couleurs pop. Tout ça pour une intrigue aussi débile que joyeusement improbable, mêlant l’érotisme vicieux des women in prison et les ficelles les plus emmêlées du cinéma d’espionnage. Le plaisir monstrueux généré par ce film au formidable cachet nanardesque vient avant tout de son absence de complexes. Visiblement défoncé au Viagra pendant le tournage et perfusé à la verveine durant le montage, Franco en a profité pour caser une quantité astronomique de nudité à l’écran, parfois au détriment d’une trame narrative souvent découpée à la truelle. On n’oubliera pas ces quelques plans en contre-plongée, offrant à des mâles surexcités (aussi bien nous-mêmes que ceux en cage !) d’admirer les pointes mammaires et les parties intimes de ces sublimes dominatrices à tendance saphique, lesquelles en profitent pour torturer leurs prisonniers mâles en leur versant une espèce de gouache aphrodisiaque corrosive sur le torse (de loin, on dirait plutôt du Blédina carottes-poireaux, mais bon…). Du sadisme qui fait sourire, de l’érotisme qui fait jouir : une récréation coquine tout à fait idéale pour finir la journée.


Phase IV (Saul Bass)

JOUR 4 : MUTATION

Cette quatrième journée commence donc par un épisode de l’inspecteur Derrick… Euh non… Enfin, pas exactement… Disons déjà que notre petit voyage dans le monde merveilleux de Jess Franco touche ici à sa fin avec le troisième et dernier film de sa rétrospective : Crimes dans l’extase, clairement le plus réussi des trois films sélectionnés. Il y est question d’une vengeance, celle d’une jeune veuve inconsolable depuis le suicide de son mari dépressif, radié du milieu scientifique pour cause de recherches expérimentales peu orthodoxes. Avec l’aide de sa sublimissime muse Soledad Miranda, Franco nous ouvre clairement les portes de son art : un cinéma de genre aussi expérimental que fétichiste, qui scrute autant les corps (surtout féminins !) que les espaces (surtout vides !). Cette vendetta, aussi amusante soit-elle de par les mises à mort érotiques qui la constituent, vaut en réalité pour son actrice principale, scrutée et vénérée par une caméra transie d’amour pour elle, en tout cas à peu près autant que les proies de son personnage. Nous sommes ici les victimes consentantes d’une pure mise à mort, charmés et hypnotisés par une actrice au regard pénétrant et vénéneux, du genre qu’il est impossible d’oublier. Et comme l’inénarrable Horst Tappert (eh oui, papy Derrick en personne !) est ici chargé de l’enquête policière, chacune de ses déductions n’a pas manqué de susciter le fou rire dans la salle !

Chaque année, on est tenté de voir l’unique documentaire du festival comme la petite pause en plein cœur de la programmation. Mais comme à chaque fois, la plus grande attention se voit réclamée face à un résultat qui titille une zone très sensible du cortex cinéphile. On doit à Gilles Penso (journaliste à L’Ecran Fantastique) et Alexandre Poncet (journaliste à Mad Movies) un remarquable documentaire sur Ray Harryhausen et sa maîtrise des effets spéciaux. Le Complexe de Frankenstein leur permet à tous les deux d’élargir le sujet en dressant un panorama très complet de l’histoire des effets spéciaux sur grand écran, des succès de l’animatronique jusqu’à cette fameuse révolution numérique qui aura signé le glas de génies artisanaux tels que Phil Tippett, Rob Bottin ou Stan Winston. Il y a là de quoi titiller la fibre nostalgique de tout cinéphile fasciné par cet élixir artisanal donnant vie aux monstres de notre esprit. Tout y est décortiqué, analysé, questionné, par des intervenants dont chaque témoignage laisse filtrer une passion sans limite pour leur art. Comment insuffler de la vie à une créature fabriquée de toutes pièces ? Notre émerveillement face au trucage est-il corollaire de notre capacité à le repérer ? Comment chacun de ces artistes surdoués collaborait-il avec des cinéastes aussi réputés ? Toutes les réponses sont dans ce film, infusées au fil d’un montage quasi parfait. On en ressort avec une vraie mélancolie – tout sauf passéiste – pour cette époque innocente où les travaux artisanaux et manuels étaient avant tout vecteurs d’émotion.

Pour finir en beauté cette journée consacrée malgré elle au thème de la mutation, on en avait alors profité pour quitter les mutations de l’art en général au profit des mutations animales, en général celles qui mettent l’humain dans la position du casse-croûte. Marquant l’arrivée au festival d’une poignée d’habitués venus uniquement pour le week-end (dont l’indispensable Christophe Lemaire), la soirée « Animokatak » nous aura réservé un double feature assez inattendu. D’abord pour savourer une copie 35mm de l’inénarrable Razorback de Russell Mulcahy, dont le goût pour les ambiances hallucinatoires et les éclairages baroques ne compense hélas qu’à moitié un montage bourré de maladresses et de faux raccords. Le scénario, basique, se contente de délocaliser le monster-movie dans l’Outback australien, en y ajoutant les ingrédients de rigueur (des rednecks aussi sadiques que débiles, le vieux briscard qui sait ce que les autres ne savent pas, la jolie blonde qui sert de potiche, etc…). Bref, ça a sacrément vieilli… Quant au génial Phase IV de Saul Bass, sa fausse allure d’invasion animale avec des fourmis génétiquement modifiées cache en réalité une impressionnante parabole sur la façon dont la science de l’homme s’effondre devant la conscience de l’insecte, ici tributaire de la marche du globe. De par son rythme lent, sa froideur quasi tarkovskienne, sa grammaire de huis clos réflexif et ses sidérantes scènes microscopiques, c’est bel et bien à un classique absolu de la SF que l’on se confronte ici. On en profite pour lancer un appel à nos confrères distributeurs, histoire que cette pépite injustement méconnue puisse obtenir le succès en salle qu’elle n’a hélas jamais eue.

A noter que cette soirée fut accompagnée par la présence de deux courts-métrages monstrueusement hilarants signés Nash Edgerton (oui, c’est le frère de Joel), qui montrent à quel points jouer avec des animaux non réels peut avoir des conséquences terribles. Les films s’appelant Spider et Bear, on vous laisse imaginer ce qu’il peut s’y produire… D’ailleurs, on vous recommande fortement d’aller jeter un coup d’œil sur YouTube pour visionner ces deux petites pépites !


The Pride of Strathmoor (Einar Baldvin)

JOUR 5 : DESTRUCTION(S)

La fatigue commence à se faire sérieusement sentir, mais on tient le coup. C’est même le moment de redoubler d’efforts au vu du programme annoncé, puisqu’il s’agit de la partie la plus mouvementée du festival. Les trois derniers jours étant toujours circonscrits au weekend de Pâques, les séances sont forcément plus nombreuses, le public beaucoup plus présent et les films en général bien plus consistants que ceux de la veille. Et pour commencer un samedi bien riche en plats de résistance, quoi de mieux que de démarrer le repas par une entrée à base de sushis filmiques ? On ne se le cachera pas : la compétition courts-métrages est clairement l’un de nos moments préférés du festival, où le public, invité à jouer le rôle du jury, se laisse aller à picorer ce que bon lui semble devant les sept petits films proposés. Même si, comme à chaque fois, l’oiseau que nous sommes se retrouve face à du bon et du mauvais parmi les graines éparpillés un peu partout…

Au sein d’une compétition déjà très faible en matière de longs-métrages, on espérait que les courts-métrages relèvent le niveau. Et pour tout dire, hormis une ou deux pépites, ça n’a pas été le cas… Passons vite fait sur les ratages de la sélection. D’abord le Manoman de Simon Cartwright, où une thérapie primale déclenche une série de réactions incontrôlables dans un univers urbain. Par rapport à ces thérapies par le rire ou le cri qui permettent à certains d’évacuer leur quotidien, ce court-métrage d’animation aurait pu en dresser le portrait exagéré, poussant le côté « défouloir » vers de jolies limites. Sauf que l’humour reste coincé au niveau de la ceinture de Bigard, allant même jusqu’à rendre son climax ridicule – sachez juste qu’il y est question d’une fontaine d’urine. Greener Grass de Paul Briganti et Portal to Hell !!! de Vivieno Caldinelli ont eux aussi grillé leurs cartouches en un temps record. Sur la façon de faire basculer la normalité vers le surréalisme total, le premier veut clairement lorgner du côté de Quentin Dupieux, mais sans le même talent dans la mise en abyme et l’installation de l’absurde. Trop outrancier et trop forcé pour ne pas nous donner la sensation de se faire balader pour rien. Quant au second, on aurait voulu l’aimer uniquement en raison de l’ultime apparition sur grand écran du regretté Roddy Piper (l’acteur principal d’Invasion Los Angeles, décédé en été 2015). Mais non : ce succédané d’Evil Dead ne mouline que des clichés éculés à base de malédictions et de rituels démoniaques, avant de s’achever sur un gros doigt d’honneur adressé à ce cher H.P. Lovecraft. Non, ça, on ne pardonne pas !

On doit aussi mentionner cette anomalie incompréhensible devant laquelle nos neurones ont bien failli prendre un aller-simple pour Pluton. On devait déjà à Calvin Lee Reeder le désormais célèbre The Oregonian, probablement le long-métrage le plus imbitable jamais découvert aux Hallus. On lui devra désormais le court-métrage le plus con jamais découvert aux Hallus. Imaginez un homme kidnappé sur le chemin du bureau, attaché à une table avec les yeux ouverts façon Ludovico, et livré au rituel suivant : un cul d’homme descend jusqu’à son visage et lui lâche un pet à la gueule avant de le libérer ! Voilà à quoi se résument les quatre minutes de The Procedure. On aimerait conseiller à Calvin Lee Reeder d’aller consulter un psy. Ou plutôt d’abandonner le cinéma, ça vaudrait peut-être mieux…

Du côté des bonnes surprises, La Voce avait un sérieux potentiel. Présenté au dernier festival du court-métrage de Clermont-Ferrand, ce petit film du réalisateur québécois David Uloth partait d’un concept chouette : des personnages finissent par adopter la voix de ceux qui viennent exacerber leurs sentiments pour mille et une raisons (un chien, un cochon, une strip-teaseuse, etc…). De quoi créer un beau contraste entre cette histoire d’amour sur fond de l’opéra Lucia di Lammermoor et les décors où elle prend vie (un abattoir, un strip-club, etc…). Hélas, le résultat s’avère trop long et répétitif pour que son gimmick ne tienne suffisamment la route sur plus de vingt minutes… Premier court-métrage visionné, Leshy de Pavel Soukup avait en revanche placé la barre très haut. Dans un Scope magnifique se déroule ici une intrigue de conte populaire, avant tout prétexte à la relation entre un garde forestier et sa petite fille. Beauté millimétrée des plans, décors filmés en lumière naturelle, narration précise, maquillages soignés… Comme quoi une vraie facture visuelle – aussi modeste soit-elle – peut suffire à tout transcender.

Cela fait six films sur sept… Il ne reste donc plus que The Pride of Strathmoor, clairement notre gros coup de cœur de la sélection. Il s’agit d’une visualisation animée des extraits du journal intime d’un pasteur raciste, dont le sentiment de paranoïa gonfle peu à peu vers la culpabilité jusqu’à le faire basculer dans une folie hallucinatoire sans précédent. Le malaise est ici prodigieux, surtout par une animation fiévreuse et instable, par une image sale et nauséeuse, par des contrastes accentués entre le noir et le blanc. Comme une plongée totale dans les méandres d’un cerveau malade, où chaque image se visualise comme un test de Rorschach perpétuellement redessiné. Dans la registre du film hallucinatoire, le réalisateur islandais Einar Baldvin fait ici des merveilles, et signe au final le seul petit film de la sélection à sortir du lot. Son Prix du Public remporté deux jours plus tard n’en fut donc que plus logique.

Retour aux longs-métrages, et plus précisément à la compétition… On nous avait dit que le réalisateur Anders Thomas Jensen était un trublion danois de la même trempe qu’un Lars Von Trier. On nous avait dit qu’après Les Bouchers verts et Adam’s Apples, ce nouveau film intitulé Men & Chicken allait redoubler d’efficacité dans l’humour zinzin. On nous avait également signalé que Mads Mikkelsen et tout le reste du casting s’étaient fait des tronches pas possibles pour l’occasion. Alors on y est allé… on a vu… et on a pleuré ! Sous couvert d’un canevas à deux échelles de lecture où deux demi-frères tentent de réintégrer leur véritable fratrie, Jensen s’en donne surtout à cœur joie dans l’humour-repoussoir, lequel racle le sol de la stigmatisation gratuite. Sans le même sentiment de bienveillance qu’inspiraient ceux de Todd Browning, ses freaks sont ici réduits à un schéma binaire : d’abord, ils sont sales, et surtout, ils sont très cons. Les voir se cogner violemment comme dans un vieux sketch des Trois Stooges (le slapstick a décidément pris un vilain coup de vieux…) ou susciter l’antipathie la plus totale par leur comportement animal rend ces 104 minutes bien désagréables. Sans parler d’un twist final que l’on aura deviné au bout d’un quart d’heure si l’on a bien pris le temps de réfléchir au sens du titre. Pas d’ironie, pas d’humour, pas de subtilité, pas d’énergie, rien de rien. On ne se marre pas du tout. Sinistre, il n’y a pas d’autre mot…

Créatures célestes n’est pas une mince affaire. Juger aujourd’hui ce film de Peter Jackson – qui aura marqué les débuts d’actrice de Kate Winslet – impose de prendre un minimum de recul, ne serait-ce qu’au vu du fait divers qu’il est censé traiter. Dans les années 50, l’affaire Parker-Hulme avait eu un incroyable retentissement en Nouvelle-Zélande : deux jeunes filles à l’amitié fusionnelle ont planifié l’assassinat de la mère de l’une d’entre elles afin de pouvoir quitter le pays. C’est en réalité Fran Walsh – la compagne du réalisateur – qui soufflera à Jackson l’idée d’un récit centré sur cette terrible histoire. Loin de s’attacher à la pure retranscription des faits, Jackson choisit au contraire d’éviter toute diabolisation des jeunes filles et d’utiliser le journal intime de l’une d’elles – dont le contenu est ici retranscrit en voix off – pour mettre en scène leur point de vue. Seule compte ici l’intensité de cette amitié peu à peu amoureuse entre deux jeunes filles, quittant leur cocon familial ostracisant au profit d’un univers fantasmagorique qu’elles s’inventent. Un angle judicieux qui offre à Jackson de ne pas délaisser son goût pour le fantastique et de tenter de belles échappées oniriques pour donner un vrai corps émotionnel à cette tragédie familiale. Ce qui, hélas, le pousse parfois à abuser de quelques outrances dans le jeu d’acteur (on s’irrite du phrasé grimaçant de Kate Winslet dans la première moitié du film) et dans l’usage de la courte focale (laquelle sonne faux lorsqu’elle ne s’inscrit pas dans un contexte onirique). Rien de bien grave, tant ce conte noir et joliment psychotique réussit à émouvoir, annonçant en filigrane le tohu-bohu émotionnel que sera Lovely Bones quinze ans plus tard.

Après avoir découvert le film à la Quinzaine des Réalisateurs en 2015, on avait fait le choix de retenter un deuxième visionnage concernant Green Room de Jeremy Saulnier. D’abord pour vérifier si notre déception originelle était justifiée, mais aussi pour creuser un peu plus le lien avec le précédent film du réalisateur (le très réussi Blue Ruin). Pas de bol : on ne changera pas d’avis. Une présentation assurée par le journaliste cinéphile lyonnais Christophe Chabert aura suffi à conforter ce jugement, et ce à cause d’un terme qui n’aurait jamais dû être employé : Green Room serait soi-disant un « film-défouloir ». C’est faux. On peut plutôt parler de « film-refouloir », dont le postulat de base (en gros, des punks assiégés par des skinheads néonazis dans l’arrière-salle d’un pub !) se révèle être le scénario dans son intégralité ! De cette intrigue timbre-poste sans tension graduelle qui évoluerait vers les proportions d’un massacre dantesque, Saulnier n’offre qu’une dose de violence extrême sans grande inventivité (égorgement canin, décapitation à la machette, éventrement au cutter, etc…) et un casting de trognes badass qui font parfois illusion (dont un Patrick Stewart relooké Heisenberg). Ce qui aurait pu être un huis clos bien furax s’est vite enfermé dans une structure narrative moins simple que simpliste, dépourvue du moindre point de vue de mise en scène, et encombrée de palabres inutiles qui servent juste à remplir les trous.

Pour finir, Lucile Hadzihalilovic est arrivée pile au bon moment pour inaugurer sa Carte Blanche avec un film rarissime qui a littéralement laissé le public sans voix : Lettres d’un homme mort de Konstantin Loupouchansky. Nous voilà donc après un holocauste atomique qui a réduit la planète en cendres et qui aura poussé les quelques survivants à vivre sous terre, dans des galeries sombres et boueuses. C’est ici qu’au beau milieu d’une faune humaine en déliquescence et au bout du rouleau, un homme adresse par la pensée des lettres à son fils, avec l’espoir qu’il soit encore vivant. Tout dans ce film éprouvant transpire la folie expérimentale et la fureur hallucinatoire du grand cinéma soviétique des années 70-80 : une esthétique mentale au travers d’une photographie tantôt sépia tantôt bleutée, une mélancolie déchirante au gré de la voix off, des décors souterrains donnant aux humains le rang d’insectes grouillant dans les matières, un rythme lent duquel jaillit de temps en temps une bande-son foudroyante, et des symboles cristallins qui en disent mille fois que les mots. A titre d’exemple, ce plan sur une ampoule qui s’allume par la force d’un homme qui pédale renvoie instantanément au feu du nucléaire. D’autant que son message post-mortem, magnifié dans une scène finale où le récit s’ouvre enfin vers l’extérieur, tempère le nihilisme croissant du récit : même si elle est peut-être déjà éteinte, que l’humanité continue de marcher reste vecteur d’espoir. C’est une expérience de cinéma. Du genre que l’on ne pourra pas oublier, même après que la lumière se soit rallumée et qu’elle nous ait libérés de ses ténèbres hypnotiques.

>>> Lire notre entretien avec Lucile Hadzihalilovic


Der Fan (Eckhart Schmidt)

JOUR 6 : PULS(AT)IONS

Le week-end se poursuit… Toujours aucune envie de se freiner malgré la fatigue, les pulsions scopiques sont toujours aussi violentes. D’ailleurs, ça tombe bien : il va être beaucoup question de « pulsions » dans les films présentés aujourd’hui. D’abord la pulsion sexuelle du fan dans Der Fan, film allemand inédit du réalisateur Eckhart Schmidt qui vient clore la thématique du festival sur « Les Singulières ». Et question singularité, l’héroïne du film et le film lui-même se valent à peu près. A priori, on est en terrain connu : une jeune femme obsédée par un chanteur populaire réussit un jour à le rencontrer et à se rapprocher de lui, quitte à vouloir fusionner totalement avec l’objet de son désir. Ne pas s’attendre ici pour autant à un simili-Backstage qui s’attacherait à décortiquer la passion du fan sous l’angle – en général très payant – du double. Der Fan se divise à vrai dire en deux parties : une première qui se focalise sur l’obsession en soi, une seconde qui signe la culmination de cette obsession en virant sèchement au film d’horreur. Dans les deux cas, on est relativement déroutés : la mise en scène a beau être digne d’un épisode de Tatort, l’accumulation de gros plans et la répétition – volontairement – irritante des morceaux musicaux nous permet de cerner le schéma intérieur de son personnage principal.

De même, Schmidt se permet de glisser quelques piments symboliques en rapport avec l’iconographie du IIIème Reich : des saluts hitlériens sur une pochette de disque, un chanteur populaire qui a pour logo deux flèches formant un « SS », ou encore un clip où le même chanteur, crase rasé, manipule un javelot comme dans un film de Leni Riefenstahl. D’où une certaine forme de malaise à ne pas trop discerner le véritable sens accordé à ce symbolisme, surtout lorsque l’héroïne amène son obsession vers le point de non-retour en accomplissant un acte insensé que l’on prendra soin de ne pas spoiler ici. Cela dit, c’est en restant à ce point aussi troublant et ambigu que Der Fan réussit à toucher du doigt quelque chose sur l’aliénation générale, voire même sur le charisme assez malsain de certaines figures sociales ou politiques. On ne peut aussi que tirer notre chapeau à Désirée Nosbuch, jeune actrice luxembourgeoise qui, à seulement seize ans, prenait alors des risques assez insensés pour traduire le mal-être adolescent. Elle porte le film sur ses épaules, et son regard troublant est clairement de ceux qui ne s’oublient pas.

Der Fan ayant été une découverte assez troublante, on était plutôt ravis de rester chez nos voisins allemands pour le second film de la journée. On l’avait déjà précisé dans notre présentation du programme du festival : s’il y avait bien un film de la compétition dans lequel on plaçait de sérieux espoirs, c’était bien Der Nachtmahr du peintre-sculpteur allemand Akiz. Dès le début de la projection, un avertissement rigolo venait nous rappeler que le film contenait de multiples effets de strobing, ce qui contraignait donc toute personne épileptique à fuir la salle comme la peste. Ajoutez à cela un appel au projectionniste à monter le son très fort, et tout semblait réuni pour une expérience visuelle et sonore digne d’un concert éreintant… En sortant de la salle, on avait juste une question : « Qu’est-ce qui s’est passé ? ». Démarrant en trombe par une intro assourdissante à la Gaspar Noé qui mixe les éclairages au néon à des effets stroboscopiques sur fond de musique techno pulsative à souhait, Der Nachtmahr bascule sans crier gare dans un pompage incompréhensible d’E.T. (ne pas chercher du Cronenberg là-dedans !) où une adolescente de seize ans se confronte à une créature physiquement liée à son propre métabolisme. Les situations les plus éculées s’enchaînent alors dans un montage relativement pépère, avec une intrigue dont on peine à saisir la logique et des zestes de survoltage électro bien trop rares. Le fait même de voir une figurine d’E.T. sur le bureau de l’héroïne nous a conforté dans notre jugement. Pour le coup, notre déception est aussi énorme que l’intérêt du film reste inexplicable.

Deuxième film présenté par Lucile Hadzihalilovic au sein de sa Carte Blanche, L’incinérateur de cadavres de Juraj Herz jouissait d’une réputation élogieuse auprès d’un grand nombre de cinéphiles. Après avoir vu le film, on a tout de suite compris pourquoi. Sous prétexte d’évoquer le business florissant du dirigeant d’une entreprise de crémation, le film bascule peu à peu dans une chronique du fascisme ordinaire en plaçant le curseur du temps au moment même où la Tchécoslovaquie est envahie par les troupes hitlériennes. D’où cette dimension métaphorique qui fait de cet incinérateur un véritable « monstre », si obsédé par son travail et les codes invariables de son quotidien (son phrasé ininterrompu et ses gestes insidieux le rendent prodigieusement inquiétant) qu’il en arrive à basculer dans un délire mystique. Jusqu’au moment où son travail de crémation tape dans l’œil d’un versant politique abject et nauséabond qui s’apprête à causer des millions de morts. Vraiment un film extraordinaire sur la folie humaine, à la fois macabre et très décalé, quelque part entre le réel et l’hallucinatoire, qui exploite un grand nombre de trouvailles de mise en scène pour incarner visuellement son sujet – l’utilisation du grand angle est l’une des plus stupéfiantes qu’il nous ait été donné de voir. Avec déjà deux chefs-d’œuvre au compteur, on peut dire que cette Carte Blanche frappe sacrément fort.

Le cas d’Alone est assez problématique. Signant le retour à la réalisation de Thierry Poiraud après le déjanté Atomik Circus en 2002 et la seconde partie du diptyque Goal of the dead en 2014, le film se présente ouvertement comme une fable post-apocalyptique sur la jeunesse, mettant une petite bande de délinquants juvéniles aux prises avec un étrange virus qui fait rentrer les adultes dans un état de violence sadique vis-à-vis des moins de 18 ans. Excellente idée qui permettait en soi de tisser un fil diffus entre le drame adolescent et le pur film de genre. Or, le fait d’utiliser ce mal mystérieux comme vecteur d’horreur symbolique peine ici à convaincre. Cette énième variation sur le film d’infectés – un genre qui a fait ses preuves depuis trop longtemps – se part d’un discours assez simpliste sur la peur de basculer dans l’âge adulte. Les clichés du drame adolescent à vocation sociale sont ici réchauffés sans originalité, et sur le terrain du pur survival, le réalisateur finit par annihiler toute tension à force de tourner en rond sans tirer avantage de sa belle ambiance de fin du monde – on saluera la très belle photo de Matias Boucard. Trop occupé à mixer maladroitement Attack the block et 28 jours plus tard (sans le fond social de l’un et sans la tension insoutenable de l’autre), Thierry Poiraud rate donc son premier film « sérieux » en dépit d’efforts plus que louables. On peut considérer que le second degré « furax » était davantage à sa taille…

>>> Lire notre entretien avec Thierry Poiraud

Pour finir cette avant-dernière journée, on aura eu encore droit à une rareté, et pas n’importe laquelle ! Sensé à l’origine être intégré il y a trois ans dans une thématique des Hallus sur l’univers redneck (ce qui n’a pas pu être fait pour cause de copie indisponible), le fabuleux Sonny Boy de Robert Martin Carroll nous est enfin proposé dans le Cabinet des Curiosités du festival. Tout pourrait se résumer à cette définition du film selon Fausto Fasulo, alias le rédacteur en chef de Mad Movies, qui y voit le chaînon manquant entre L’enfant sauvage de François Truffaut et The devil’s rejects de Rob Zombie. On ne pouvait clairement pas dire mieux : l’ambivalence totale entre l’extrême violence du contexte (un enfant martyrisé et éduqué dans la haine par une famille de rednecks psychopathes) et la douceur des images (ici bercées par une superbe musique à l’harmonica) en font une magnifique curiosité, suscitant une émotion croissante en dépit d’une violence bien réelle. Le casting s’en donne d’ailleurs à cœur joie, entre un Paul L. Smith décidément abonné à vie aux rôles de sadiques (le gardien-chef tortionnaire de Midnight Express, c’était lui !) et surtout un David Carradine en touchante figure maternelle (oui, vous avez bien lu !). On se réjouit d’avoir découvert un film aussi culte, hélas encore trop ostracisé et méconnu.


High-Rise (Ben Wheatley)

JOUR 7 : DISSOLUTION

C’est le dernier jour. Il est grand temps de se préparer à la fin. Tout comme une partie des jeunes filles d’Innocence vont devoir se préparer à quitter cet étrange pensionnat dans lequel elles auront passé plusieurs années. Etant donné la présence de Lucile Hadzihalilovic aux Hallucinations Collectives cette année, pouvait-on imaginer plus beau cadeau que de voir son chef-d’œuvre à nouveau projeté sur grand écran, qui plus est une présentation et un débat en sa présence ? Ce chef-d’œuvre absolu est à l’image de sa réalisatrice : un magnifique secret bien gardé que l’on ne peut pas s’empêcher de chuchoter aux curieux. Il y aurait trop de choses à dire dessus, et donc, pour mieux rentrer dans les dédales de ce film unique, mieux vaut encore vous rabattre sur notre longue analyse…

>>> Lire notre analyse d’INNOCENCE

La qualité de ses courts-métrages nous permettait de placer de fortes espérances en Joyce A. Nashawati pour son premier long-métrage, qui plus est au vu d’une bande-annonce mettant en avant une suite de plans caniculaires, cadrés dans un Scope envoûtant. Au final, Blind Sun n’aura même pas réussi à relever une compétition décidément bien fade cette année. Le résultat, ni réellement décevant ni complètement abouti, nous a laissés un peu frustrés. Le parti pris est assez limpide : évoquer l’intolérance sociale vis-à-vis des étrangers (il est question d’un immigré qui doit garder la luxueuse maison grecque d’une famille française en vacances), le tout dans un contexte de canicule intenable où l’eau manque et où la tension grandit. Associer la canicule et l’intolérance avait déjà été au cœur d’un film français sorti en 2015 (Coup de chaud de Raphaël Jacoulot, pour le coup extrêmement ambigu dans son propos), mais la réalisatrice choisit ici la voie polanskienne, en se servant de son atmosphère aride pour intensifier la paranoïa grandissante de son héros. Quelques pistes surgissent ici et là (un flirt avec une archéologue, une voisine grecque envahissante, un chat qui trépasse, des flics xénophobes, des médias alarmistes, des ombres étranges, etc…), mais globalement, le film finit par se résumer à un jeu de pures surfaces abstraites. La mise en scène, aussi magistralement pensée que paradoxalement trop verrouillée, abonde dans ce sens : le manque de mouvements de caméra tend ici à bloquer le trouble et l’instabilité qu’un tel cadre était censé faire naître. Si Blind Sun révèle un vrai sens du cadre et de montage chez Joyce A. Nashawati, il ne nous laisse jamais dans l’état de peur et de suffocation que l’on aurait voulu tutoyer. On ne parlera pas pour autant de « douche froide », mais plutôt d’un film aussi tiède que riche de belles promesses.

>>> Lire notre entretien avec Joyce A. Nashawati

La Carte Blanche de Lucile Hadzihalilovic se prépare à écrire son épilogue avec un troisième et dernier film. Et là, pour le coup, c’est la trouille qui nous assaille avant même que le film commence. Le grand organisateur du festival Cyril Despontin nous prévient d’emblée : « Je pense que vous n’allez pas revenir indemnes de ce film ». Il est encore loin de la vérité. Premier film du réalisateur espagnol Agusti Villaronga, Prison de cristal combine a priori les ingrédients parfaits pour traumatiser tout le monde. Imaginez un huis clos hyper glacial et anxiogène, où un ancien nazi pédophile, intégralement paralysé et bloqué dans un caisson d’oxygène à la suite d’un suicide raté, se retrouve face à un jeune infirmier qui, sous couvert de s’occuper de lui, va surtout lancer un effroyable jeu de rôles sadomasochiste. Fidèle à une tradition d’un certain cinéma ibérique qui utilise le genre pour parler des démons de son Histoire (en particulier le franquisme), le film va néanmoins infiniment plus loin dans la perversité au travers d’une spirale morbide sans le moindre espace de respiration, avant tout axée sur la psychologie (le nombre d’images choc ou sanglantes est ici très faible), qui va même jusqu’à inclure des enfants dans ce processus. Cette « prison de verre » et ces jeux de miroir imposés par le jeune infirmier pervers tendent ici à isoler le tortionnaire nazi dans une position de voyeur impuissant : ce qu’il découvre n’est autre que la continuité de cette terrible contamination par le Mal qu’il aura lui-même enclenché – le plan final est en cela effroyable. On finit la projection ratatiné sur son siège, incapable de prononcer le moindre mot. Il était clair qu’on ne reviendrait pas intact d’un film pareil, aussi sidérant dans sa grammaire visuelle et sonore qu’insoutenable dans la tension qu’il installe. Un choc, oui. Un très gros choc.

Comme chaque année, la séance de clôture prend place dans la plus grande salle du Comoedia, sans un seul siège de libre. A ce moment-là, c’est toujours la mélancolie qui nous submerge, et en même temps la joie de tenter un dernier ride hallucinatoire avant de dire adieu au festival pour cette année. Pour la troisième fois consécutive, le festival nous fait aussi la désagréable surprise d’offrir le Grand Prix au long-métrage que nous avons le moins aimé (en l’occurrence, l’immonde Men & Chicken) et au court-métrage que nous avons le plus aimé (The Pride of Strathmoor d’Einar Baldvin). A croire qu’il y a vraiment une malédiction… Trêve de plaisanterie, l’heure est à la fête à l’image des films bien agités qui composent généralement chaque séance de clôture des Hallus. On aura donc eu droit au très attendu High-Rise de Ben Wheatley, sorte de rollercoaster chaotique et névrotique adapté d’une nouvelle de J.G Ballard. Le résultat s’est avéré si épuisant et jubilatoire dans son fourre-tout dystopique, quelque part entre Terry Gilliam et Jean-Paul Sartre, que l’on prendra le temps de revenir prochainement sur le film à l’occasion de sa sortie en salles le 6 avril. En attendant, l’heure est à la dissolution : on quitte la projection de ce feu d’artifice euphorique avec une certaine tristesse, impatient de redémarrer les festivités dans un an. Ce sera alors l’occasion de souffler les dix bougies de notre semaine de cinoche préférée. Putain, l’attente va être longue…

>>> Lire notre critique de HIGH-RISE

1 Comment

  • Je sors lessivée de cette lecture, je n’ose imaginer votre état physique et mental après un tel marathon. Mais il certain que je vais tenter d’en voir un certain nombre. Merci c’était passionnant.

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