Hallucinations Collectives 2015 – Le bilan

Selon certaines langues spirituellement orientées, il aurait fallu sept jours au gars du dessus pour créer la Terre. Que ce soit vrai ou pas, on s’en tape. Et de notre côté, on lance un nouveau débat : combien de jours seraient nécessaires pour que d’une hallucination collective puisse émerger une nouvelle humanité ? Vu que la durée de cette 8ème édition des Hallucinations Collectives s’est calquée sur le ratio de la Genèse et que cette édition fut clairement marquée par un désir de faire monter quotidiennement la sauce jusqu’à une explosion finale, on n’aura aucune difficulté à y répondre. Après tant d’années durant lesquelles le festival s’est attaché à explorer les sujets les plus brûlants au travers de ses thématiques, le hasard aura fait que l’année 2015 fut celle où la thématique centrale – et tout ce qu’elle sous-entend de prophétique – aura su se refléter dans son planning de programmation. Sept jours de folie furieuse pour qu’une horde de spectateurs curieux et/ou cinglés – à peu près autant que nous – en viennent à ressentir jour après jour la montée d’une fibre cinéphile hors du commun, à la fois pulsionnelle, mentale, spirituelle, technologique et globalement axée sur l’optimisation des cinq sens. Une humanité de spectateurs normalisés au départ, une nouvelle humanité de cinéphiles hallucinés à l’arrivée : n’est-ce pas là le but ultime des Hallucinations Collectives ? En ce qui nous concerne, comme chaque année, nous avons tâché de nous détacher des images du quotidien pour mieux nous plonger dans cette création en sept actes. Donc acte. Et d’abord, retour aux origines pour mieux saisir comment on en est arrivés là…


Partisan (Ariel Kleiman)

JOUR 1 : OPENING NIGHT

Le premier jour est celui de la lumière. Celle du projecteur qui s’allume, projetant alors sur l’écran le plus vaste du Comoedia le traditionnel petit teaser de quinze secondes qui reviendra introduire chaque séance du festival : un certain « Mystique Man » qui agite un objet bizarre avant de se retrouver avec deux pupilles sur chaque œil – ne nous demandez pas comment c’est possible. Et c’est comme toujours dans une salle pleine à craquer que les festivités sont lancées : la liste des remerciements s’allonge en fonction du nombre de partenaires obtenus par le festival (bonne nouvelle : ils sont toujours plus nombreux chaque année), le jury est présenté en même temps que le programme de la semaine, etc… Passons vite sur les formalités d’usage, éteignons enfin la lumière, dégustons un superbe court-métrage en guise d’amuse-gueule, et laissons enfin le film d’ouverture nous éclabousser la rétine. Hélas, pour une ouverture censée démarrer le festival en grande pompe (en général, c’est toujours le cas – remember Tsui Hark ou Gareth Evans), la soirée s’est révélée plutôt tiède.

Le film en question, Partisan, premier film de l’Australien Ariel Kleiman, nous avait intrigués par son pitch centré sur l’autarcie et par la présence d’un Vincent Cassel sur lequel s’était concentrée toute la promo du film – on précise que le film sort en salles à la fin du mois. L’acteur livre ici une prestation formidable, massif et habité dans son rôle de patriarche menaçant, régnant en maître sur une petite communauté coupée du monde, jusqu’à ce qu’une série d’événements imprévus ne vienne pousser l’un d’eux – un jeune garçon – à affirmer son désir d’autonomie et d’ouverture vers le monde extérieur. Sur le thème de l’autarcie, nombreux sont les films à en avoir transcendé les codes par une approche purement symbolique et/ou politique : on pourrait citer Le Village de Shyamalan, Canine de Yorgos Lanthimos, Le château de la pureté d’Arturo Ripstein ou encore le sublime Innocence de Lucile Hadzihalilovic. Ici, Kleiman se contente d’en réciter les passages obligés tout au long d’un récit peu captivant, certes enclin à éluder la plupart des enjeux au lieu de les expliciter, mais dont le déroulement narratif se révèle trop prévisible.

Sur le thème de l’enfance, le film explore une piste intéressante : de jeunes enfants vivant dans cette communauté sont élevés comme tueurs afin d’accomplir des contrats à l’extérieur de leur microcosme isolé. Une piste qui, mille fois hélas, reste à l’état de piste juxtaposée parmi une dizaine d’autres, jamais transcendée par un point de vue original ou une mise en scène réellement portée sur le symbole. Ce que Partisan se limite à aborder n’est que le b.a.-ba des clichés sur l’autarcie : la figure du chef qui use de la menace et de la naïveté pour entretenir la fibre de l’isolation, les quelques voies contestataires qui sont vouées à disparaître dès que le ton hausse, le trouble naissant des non-dits et des sous-entendus, le final désenchanté qui annonce l’éclatement du groupe, etc… Du déjà-vu uniquement mû par une ambiance assez immersive et un travail étonnant sur le sound design (on notera une jolie bande-son électro). Avec un vrai point de vue de cinéaste, le résultat n’aurait sans doute pas eu ce relief d’un simple exercice de style appliqué.


Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato)

JOUR 2 : WELCOME TO THE JUNGLE

En général, l’apparition de la faune et de la flore est programmée sur le troisième jour de la Genèse. On prenait donc une journée d’avance pour s’immerger en pleine « jungle », terme plutôt adapté pour décrire les quatre films de cette seconde journée. Là encore, l’hallucination n’était qu’à l’état d’hypothèse, promise mais pas encore concrétisée, même si quelques symptômes commencaient à apparaître. Pour le coup, en ce qui concerne l’invitation en pleine jungle, fallait-il que l’on soit aussi inconscient que les héros de Cannibal Holocaust pour se rendre à une projection du film culte de Ruggero Deodato juste après avoir s’être gavé de pizzas et de pop-corn ? Certes, il fallait bien se rassasier après les 2h20 du dernier Fast & Furious, mais voilà une gaffe que l’on n’aurait jamais pensé reproduire. Ceux qui ont déjà vu le film – et c’est notre cas – savent bien qu’un film de cannibales se savoure toujours mieux à jeun, sans quoi le contenu de votre estomac risque fort de finir éparpillé sur le pantalon de votre voisin de salle. Ouf, on a évité le pire, la digestion ayant été plus rapide que prévu…

Trêve de parenthèses débiles, revenons sur le film, qui inaugurait ici la thématique consacrée au cinéma bis italien. Présenté ici dans une copie HD tout bonnement sublime et riche de quelques passages inédits (la copie la plus complète du film, nous a-t-on dit), Cannibal Holocaust n’a strictement rien perdu de sa violence graphique ni de son pouvoir de fascination. A la fois méta-critique du voyeurisme médiatique, œuvre polémique qui utilise parfois les procédés qu’elle est censée dénoncer (ne serait-ce que les massacres réels d’animaux sur le tournage) et matrice indiscutable du found footage, le film de Deodato ne vieillit décidément pas et prend même de très belles rides à chaque revisionnage, nous permettant ainsi de passer le cap du choc pour mieux décrypter en détail les choix de mise en scène – clairement le point fort d’un film qui joue sur les variations de son propre support pour mieux en questionner les fondements. Le résultat est certes incapable de susciter un jugement unanime et continuera pendant longtemps à déchaîner les passions, mais n’est-ce pas là sa plus grande force ? On vous laisse juge…

Autre film italien présenté dans cette thématique : Rabid Dogs, petite rareté signée Mario Bava dont le pitch initial n’avait pas manqué de nous rappeler la première partie du film le plus cool de Robert Rodriguez (Une nuit en enfer). Tout tient en une phrase : de violents malfrats s’enfuient en voiture avec trois otages à la suite d’un braquage raté. Simple comme bonjour. Peut-être trop, hélas : en plus de constituer un exemple idéal de production maudite sur laquelle les soucis de financement se valent autant que les remontages bâclés, le résultat est tout aussi catastrophique en ce qui concerne son scénario et ses personnages : loin d’un huis clos sadique et puissant dans une voiture, il faut ici se farcir des tunnels de dialogues débiles par des personnages qui rivalisent pour la Palme de l’acteur le plus outrancier (notons la présence de George Anthopophagous Eastman parmi les malfrats), le tout dans une situation ni malsaine ni même délirante. La faute en revient à un montage charcuté et maladroit qui ne trouve jamais le ton juste et la durée adéquate pour telle ou telle situation. Le film s’assimile donc très vite à une prise d’otages pour le spectateur, et ce en dépit d’une chute finale pour le coup inattendue – un peu trop tard pour relancer notre curiosité.

La jungle amazonienne et la jungle urbaine n’étant pas les seules à nous offrir ici leur ticket d’invitation, le premier film relatif à la thématique Nouvelle Humanité nous aura expédié dans une jungle paumée au beau milieu de l’océan afin de savourer une jolie rareté : ni plus ni moins que la première adaptation ciné de L’île du docteur Moreau par Erle C. Kenton, film d’autant plus précieux qu’il figure dans la hit-list des films de genre des années 30 concernant des figures marquantes du fantastique (Dracula, Frankenstein, etc…). On n’ira pas jusqu’à dire que le résultat nous aura particulièrement ébloui – d’autant que le poids du temps qui passe lui donne parfois l’allure d’une vieille relique – et encore moins qu’il transcende le livre culte de H.G. Wells – dont il constitue une adaptation aussi sage que fidèle. Mais les seuls apports de Kenton, aussi minimes soient-ils, sont assez intéressants, qu’il s’agisse d’une révolte des hommes-animaux traitée à la manière d’un Todd Browning sur Freaks, ou encore de la prestation assez grandiose d’un Charles Laughton décidément imparable pour porter très haut l’art de la méchanceté onctueuse et insidieuse. En l’état, c’est déjà pas mal.

Dernière jungle visitée durant cette journée : la nôtre. Ou plutôt celle figurée par nos villes occidentales, tellement coulées dans le même moule et reconnaissables en trois images qu’elles en arrivent à laisser le danger surgir de là où on ne l’attendait pas. C’est un peu ce à quoi on s’attendait avec Spring, deuxième film présenté en compétition, signé par Aaron Moorhead et Justin Benson, centré sur la relation amoureuse en Italie entre un jeune fuyard américain et une superbe jeune femme qui cache un lourd secret. Assez méchamment, on n’attendait pas grand-chose d’un film pareil, si ce n’est l’espérance d’un beau film romantique non dénué d’une certaine étrangeté… et il n’aura fallu qu’une demi-heure à Spring pour nous plonger dans une léthargie tout sauf agréable. On peut résumer le problème par le constat suivant : les films qui ne savent pas vers quoi ils se dirigent ont tendance à compenser cette lacune en brassant du vent ou en misant tout sur l’esbroufe. Ici, on a le combo : en plus d’une love-story qui ne déborde jamais de l’écran et d’un twist narratif qui donne davantage envie de rire qu’autre chose, le film joue d’abord la carte du surplace avant de s’enfoncer vite dans le ridicule.

On ne s’attardera pas sur des tunnels de dialogues grotesques et interminables – où il est autant question de sécurité sociale que de peintures antiques – ni même sur des zestes de surnaturel qui surgissent dans la narration tels des intrus indésirables. Seule la mise en scène des deux réalisateurs mérite un coup d’œil approfondi : des plans aériens tournés à l’aide de drones par-ci, un plan-séquence dans des ruelles labyrinthiques par-là. Juste de l’esbroufe gratuite, sans aucune connexion symbolique avec le propos – ce dernier étant d’ailleurs enfoui sur un amas de détails étranges qui ne créent jamais la stimulation. La déception est clairement au rendez-vous. A part ça, c’est quand même très beau, l’Italie…


Scanners (David Cronenberg)

JOUR 3 : SOUS PRESSION

L’heure n’était plus ici à la réunion mais à la division, pour ne pas dire à l’explosion. Se libérer de la pression accumulée devenait la norme de cette troisième journée, où le nombre de péloches plus ou moins barrées se mettait soudain à devenir élevé. Quatre films là encore marqués par un dénominateur commun : une situation terrible qui agit tel un trauma sur l’individu et qui revient hanter son esprit, changeant à tout jamais l’image et le statut qui le constituaient jusqu’ici. Le premier sujet d’expérience sera un inspecteur de police, fervent catholique et tout juste divorcé, confronté à une série de tueries de masse perpétrées par des individus qui déclarent avoir agi sous influence divine. Tel est le concept assez jouissif de Meurtres sous contrôle, réalisé en 1976 par Larry « Mr High Concept » Cohen, dont la capacité à transformer des concepts originaux en scripts de séries B n’est plus un secret pour qui que ce soit – on lui devra notamment le script du Phone Game de Joel Schumacher. Après, on ne peut pas dire que le film soit une franche réussite : habile scénariste mais piètre réalisateur, Cohen prend certes un malin plaisir à subvertir le rapport à la foi, mais se limite surtout à switcher d’un genre à l’autre au sein d’une intrigue tirée par les cheveux. Le genre d’ovni fourre-tout, certes non dénué d’instants mémorables, mais qui vaut surtout comme petite curiosité des années 70.

Intégré au sein de la thématique Nouvelle Humanité, le film de Larry Cohen s’est vu ensuite secondé par le mythique Scanners de David Cronenberg, présenté lui aussi dans une copie intégralement restaurée. Loin de se limiter à une simple histoire de télépathes capables de faire exploser des têtes humaines, le film transcende avec brio le thème du psychisme par un point de vue très subversif sur le capitalisme. Il est ici question d’un médicament administré aux femmes enceintes, transformant leurs fœtus en « Scanners », des êtres dotés de pouvoirs de télékinésie qu’une entreprise souhaite exploiter à des fins dominatrices. Critique sociopolitique déguisée en pur film de genre, Scanners emprunte à de nombreux genres (thriller d’espionnage, science-fiction, horreur, etc…) et se joue de leurs codes respectifs pour multiplier les niveaux de lecture. Il en ressort tout autant une fascinante parabole sur le racisme qu’une subtile extrapolation sur la puissance de l’esprit par rapport au corps, sans parler d’un sous-texte subversif renvoyant aussi bien au dopage qu’à une science terroriste et vouée à asservir l’individu. Avec une phrase encore aujourd’hui inoubliable (« Mon art me permet de conserver ma raison »), prononcée par un Scanner qui assimile son don à une maladie mentale. Pas de doute, c’est Cronenberg qui parle. Et c’est juste génial.

>>> Lire notre rétrospective sur David Cronenberg

Pour poursuivre dans cette lignée de personnes sous pression qui ne se relèveront pas, deux avant-premières nous ont comblé sur tous les points. D’abord le brillant documentaire Lost Soul de David Greggory, sorte de résumé général de l’enfer que fut la conception du remake de L’île du Dr Moreau, d’abord préparé par le grand Richard Stanley (Hardware) avant d’être récupéré par John Frankenheimer (Seconds). Un docu qui se vit en trois temps : on commence par adopter la déprime de Stanley lorsqu’il se confronte aux problèmes de production d’un tel projet, et ce jusqu’à son éviction soudaine du tournage ; on continue en devenant hilare face aux galères surréalistes qui tombent sur la tête de Frankenheimer, avant tout confronté aux egos maladifs de deux stars hollywoodiennes totalement cinglées (Marlon Brando et Val Kilmer) ; on finit dans la joie extrême devant un nombre aussi élevé d’anecdotes hallucinantes (celles sur un Brando soi-disant polyglotte vaut son pesant de fous rires !). S’il ne permet pas toujours à Stanley d’expliciter en détail ce qui constituait sa propre vision de l’œuvre de H.G. Wells, ce documentaire vaut surtout pour la description minutieuse du pire cauchemar d’un artiste : voir sa propre création détruite et/ou dénaturée par la force des événements.

Ensuite, la présentation du jouissif Shrew’s nest en compétition n’a pas manqué de prolonger les quelques fous rires de Lost Soul, mais sur un autre registre. Réalisée par les débutants Esteban Roel et Juanfer Andrés, cette comédie noire n’avait au départ rien pour nous rassurer sur son scénario. On craignait en effet un énième film de genre ibérique qui continuerait d’explorer le traumatisme franquiste à des fins cathartiques – un genre à part entière qui aura fini par lasser en raison de sa régularité. Bonne nouvelle, la redite est évitée : sous l’impulsion d’un Alex de la Iglesia producteur, on récolte une sorte de Misery saveur paella où une relation tendue et conflictuelle entre deux sœurs hantées par un terrible passé familial dérive peu à peu vers le pur jeu de massacre grand-guignolesque. Efficacité narrative oblige chez nos amis ibériques, l’ensemble démarre tout doucement avec un rare souci du détail accordé aux personnages, privilégie les non-dits pour mieux créer la surprise lors des révélations finales, et accélère très vite dans l’horreur pure. D’une grande efficacité narrative et visuelle, le film révèle surtout une direction d’acteurs aux petits oignons, la palme revenant indiscutablement à Macarena Gomez (Les sorcières de Zugarramurdi), qui a visiblement adopté le même look qu’Edith Piaf.


Jin-Roh, la brigade des loups (Hiroyuki Okiura)

JOUR 4 : WHO ARE YOU ?

A mi-chemin du festival, on a déjà une sensation de vertige qui nous assaille. Serait-ce la fatigue ou la jouissance d’avoir déjà atteint un certain stade d’évolution en termes d’hallucination ? Difficile à dire pour l’instant. Du coup, le temps de sortir de la projection presse de Dealer (dont nous reparlerons un peu plus bas), on reprend nos esprits afin de poursuivre le festival et de se frayer un chemin dans un nouveau cheptel de péloches énervées. Cela tombe d’ailleurs plutôt bien, étant donné que nos projections de la journée ont en commun de nous demander sur quelle planète on a atterri et même à quel point nous avons perdu le sens des réalités. En ce début de journée, ce sont finalement nos amis canadiens qui ont ouvert les festivités avec le méconnu Siege de Paul Donovan et Maura O’Connell, petite série B rarissime et présentée en copie 35mm non sous-titrée, qui servait alors d’inauguration au traditionnel Cabinet des Curiosités.

On ne peut pas dire que le thème de l’insécurité soit désormais un sujet propice à un quelconque renouveau du côté de la série B urbaine, désormais essorée à grands coups de sous-Assaut bisseux ou de pauvres dérivations du vigilante à la sauce Death wish. Pour le coup, Siege frappe assez fort : sous couvert de l’assaut par une bande de fascistes d’un immeuble où s’est retranché un jeune homosexuel témoin d’un meurtre, on récolte surtout un sacré nanar où les ficelles les plus galvaudées du genre s’enchaînent à la queue leu leu avec un premier degré irrésistible. Sans parler du fait que le résultat constitue un trait d’union pour le moins inattendu entre le chef-d’œuvre de John Carpenter et un épisode de MacGyver. Imaginez un petit appartement rempli d’étudiants où l’un d’eux (fringué et coiffé comme James Dean) conserve soigneusement un arsenal militaire dans sa cave, un passe-plat qui sert de porte entre deux appartements (ce qui n’empêche pas l’un des étudiants de préférer monter sur le toit pour passer de l’un à l’autre !), ou encore la facilité avec laquelle il est possible de mettre un sniper hors d’état de nuire en confectionnant un bazooka avec trois clous, un tuyau et une saucisse ! On ne sait pas s’il faut en rire ou en pleurer, mais devant un film aussi aberrant, qui plus est joué avec les pieds par des acteurs qui en font des caisses, la décontraction s’impose au bout d’un quart d’heure. Cela ne le rend que plus agréable à savourer…

Le deuxième film de la journée, présenté dans le cadre de la thématique sur le cinéma bis italien, est une rareté que l’on attendait avec impatience : le fameux Femina Ridens de Piero Schivazappa, toujours introuvable à ce jour, dont les rumeurs d’un film d’exploitation sadique et dérangeant se sont révélées fausses. Ce film rare, tenant davantage d’un rituel SM situé dans un cocon architectural que n’aurait pas renié Antonioni, tient surtout d’un grand drame névrotique sur la guerre des sexes, où misandrie possessive et misogynie névrotique se renvoient la balle de squash en permanence. On peut distinguer par-ci par-là un goût évident pour la satire sociale la plus féroce possible, le psychédélisme pop-art façon Deep End ou les conceptions architecturales angulaires, ce que le film assume de plein fouet en inscrivant cette corrida cruelle dans un univers mû par le symbole et le fantasme le plus inattendu (voir cette reproduction géante d’un corps féminin équipé de vagina dentata). Le tout avec deux acteurs en tous points prodigieux : Philippe Leroy, bien sûr, dans le rôle du mâle dominant vite dépassé par son caractère dominateur, mais aussi et surtout la sublime Dagmar Lassander, actrice aperçue chez Mario Bava ou Ettore Scola, redoublant d’ambiguïté dans son rôle de femme soumise qui cache bien son double jeu. Voilà bien le genre de curiosité qui mériterait amplement une future ressortie en salles, histoire de retrouver un peu de la lumière qu’il mérite.

Nous n’avions même pas eu le temps de nous remettre de Femina Ridens que l’un des plus gros événements du festival se mettait alors en marche : la soirée Japanime : l’animation sans concession, organisée en partenariat avec le site Catsuka – une référence dans le domaine de la japanimation. Deux films au programme, pas forcément les plus méconnus, mais clairement ceux dont le visionnage dans des conditions de salle semblait de plus en plus difficile depuis leur sortie discrète. D’abord le sublime et méditatif Jin-Roh de Hiroyuki Okiura, dont les vertus de science-fiction égalant en intelligence les réflexions de George Orwell sur le devenir de la société post-nucléaire ne sont plus à démontrer, et enfin le génial et hardcore Perfect Blue, premier long-métrage d’un Satoshi Kon dont on continue de pleurer la disparition depuis bientôt cinq ans. Face à une salle comblée et visiblement à moitié au courant de ce à quoi ils allaient assister, les deux films ont révélé leurs trésors à travers des copies splendides, tout en nous laissant respirer par la présentation de deux petits courts-métrages très touchants. Une soirée mémorable placée sous le signe du cinéma asiatique, ce qui nous a finalement donné une bonne piqûre de rappel : il était grand temps de se préparer à rencontrer le lendemain un très grand nom de la cinéphilie hexagonale…

>>> Lire notre analyse de PERFECT BLUE


The boy with a camera for a face (Spencer Brown)

JOUR 5 : TERRAIN CONNU OU TERRE INCONNUE ?

Maintenant que toutes les bases de l’hallucination collective ont été posées et que nous entamions la deuxième moitié – clairement la plus chargée – du festival, une question se posait : devait-on se sentir dans nos pantoufles à force de côtoyer tant de films barrés de façon aussi régulière ou au contraire jouer le jeu d’un saut dans l’inconnu pour mieux savourer la moindre surprise ? Une interrogation que le cinéphile le plus aventurier se doit de garder à l’esprit, surtout dans un festival consacré à tant de films rares et imprévisibles au premier regard. C’est aussi ce qui a fait la puissance de la grande majorité des séances de cette cinquième journée, marquée par une facilité récurrente à ne pas trop savoir ce que l’on observait sur l’écran. On peut même dire que, sur ce terrain-là, le court-métrage reste une valeur sûre, ce genre de format n’appelant pas forcément une narration claire comme de l’eau de roche mais plutôt l’expérimentation de poche pour de jeunes talents avides de faire leurs gammes. Et comme on devait en plus adopter une position de jury, autant dire que la journée s’annonçait stimulante.

Comme souvent dans ce genre de compétition consacrée aux courts-métrages, le bon côtoie le mauvais. Et l’ordre de passage de ces petits films impose une situation terrible : la première bonne surprise a souvent tendance à éclipser celles qui suivent. En cela, il fut assez logique de voir The boy with a camera for a face de l’Anglais Spencer Brown susciter l’enthousiasme de la salle et récolter le Prix du meilleur court-métrage deux jours plus tard. Cette touchante histoire d’un enfant né avec un appareil photo en guise de tête (oui, je sais, c’est la traduction du titre…) lorgne du côté d’un Elephant Man onirique et émouvant, bénéficiant pour le coup d’un vrai soin d’écriture et d’une voix off en rimes signée Steven Berkoff (le méchant de Rambo 2 !). On peut presque en dire autant du Canadien Sale gueule, petit film de marionnettes animées, situé dans un phare gagné par la rouille et isolé du monde. Belle ambiance, malgré un rythme un peu léthargique. Un petit reproche que l’on pouvait aussi appliquer à l’Américain Beach Week, étrange récit lynchien qui se concentre sur la disparition d’une jeune femme pendant des vacances au bord de la mer. Le goût des basses lumières et des bandes sonores atmosphériques transpire ici de chaque photogramme, mais une narration aussi bancale, délestée du moindre symbole, a vite fait de figer toute immersion.

La surprise était incontestablement le très osé Tiger, présenté par les organisateurs du festival comme LE court-métrage qui allait inévitablement diviser. Pour tout dire, c’est plutôt l’inverse qui s’est produit : aucune réaction à l’horizon. Il y avait pourtant de quoi devant ce petit film polonais où un homme cohabite avec son petit chat… ici matérialisé par une superbe jeune femme intégralement nue qui se lèche le bras, se roule en boule sur le lit, se laisse caresser et n’hésite pas à griffer ceux qui la contrarient ! On avoue avoir pris un sacré pied devant ce film clinique et diaboliquement érotique, même si sa gratuité ne joue pas forcément en sa faveur. Juste après, le souvenir du grand gagnant de la compétition courts-métrages en 2011 aura soudain toqué à notre cortex : le Hongrois Symphony n°42 semble reprendre les ficelles du style de David O’Reilly, soit une suite d’instantanés absurdes, mais sans y intégrer de réelle colonne vertébrale sur la narration. On regarde ça d’un air désintéressé, avec deux ou trois sourires par-ci par-là. Enfin, c’est clairement la France qui sort grande perdante de cette compétition : ni le pauvre Autogrill de Théophile Gibaud – farce pataude située dans la cuisine d’un fast-food – ni l’ennuyeux Tempête sous anorak de Paul Cabon – sorte de Kamoulox débile à base de météo et d’inventions scientifiques – n’auront réussi à convaincre. Bilan mitigé, donc.

Retour à la compétition longs-métrages avec le très attendu Blind du réalisateur norvégien Eskil Vogt (scénariste d’Oslo 31 août), dont la sortie en salles est d’ores et déjà prévu pour ce mois d’avril. Il est clair que Vogt joue ici en terrain connu, nous resservant à nouveau une sorte de drame intimiste où un personnage tente de se reconstruire une existence équilibrée à la suite d’un événement tragique (ici, la cécité remplace la drogue). La cécité étant l’exemple-type du sujet casse-gueule en termes de mise en scène (que faut-il « montrer » à l’écran ?), Vogt tente une parade astucieuse par le biais du son : l’héroïne est visible en gros plan, capturée dans un plan relativement long à l’esthétique glaciale, mais l’origine des sons qu’elle entend n’est jamais précisée. De quoi faire du film une dérive progressive d’une héroïne vers son aliénation, toujours avec le sexe comme filtre analytique : son rapport à la chair devient machine à fantasmes, l’adultère de son conjoint se retrouve objet de différents rêves, etc… Cela dit, même si Vogt maîtrise avec brio son éclatement narratif et brouille subtilement le rapport rêve/réalité, sa mise en scène se révèle à double tranchant, cohérente parce que reliée à la psyché de son héroïne, un peu léthargique pour la même raison. Sans parler d’une voix off un peu trop omniprésente. Rien de bien grave, cela dit : cette approche sensorielle et mentale de la cécité a de quoi fasciner durablement. Un cinéaste est né, c’est certain…

Il était ensuite grand temps de se lever et de former une haie d’honneur, car les Hallucinations Collectives accueillaient alors le plus cinéphile des réalisateurs français, l’un des artisans les plus ambitieux du pays du camembert, déjà auteur d’une poignée de longs-métrages marquants – surtout Crying Freeman et La Belle et la Bête – qui font la fierté de notre patrimoine cinématographique : Christophe Gans ! Le temps d’une petite présentation face au public afin de justifier sa Carte Blanche, le réalisateur embraye sans tarder sur le premier film de sa sélection : Hitokiri le châtiment de Hideo Gosha, sorte de stade terminal du chambara et film matriciel à plus d’un titre, centré sur l’ascension puis la chute d’un sabreur-clochard qui fait couler des rivières de sang dès que son sabre le démange, et qui subit la manipulation de son maître politicien avant de se retourner contre lui. Célèbre en partie pour la présence de l’écrivain Yukio Mishima dans l’un des rôles principaux – le simple fait de voir son personnage mourir par seppuku est un drôle de signe prémonitoire – et pour sa violence à peu près aussi graphique que celle de la saga Baby Cart, ce film maudit, resté longtemps invisible au Japon pour une raison idiote que l’on n’a même pas envie d’évoquer, sidère par la composition parfaite de ses cadres, la radicalité de son propos politique sur un système féodal condamné à pourrir, et la violence de son regard sur la quête de pouvoir régissant l’être humain lorsqu’il se fait trop ambitieux. Le fait d’entendre Gans comparer le film à une variation sur le mythe d’Icare sonne comme une évidence.

Pour finir ce samedi déjà bien rempli, on se préparait ensuite à un double programme très alléchant, placé sous le signe du sexe, du désir, de l’extase des sens, des sous-vêtements et surtout du cuir ! D’abord avec le premier véritable électrochoc de la compétition longs-métrages : The Duke of Burgundy, nouveau film d’un Peter Strickland déjà récompensé aux Hallus deux ans plus tôt pour l’intéressant Berberian Sound Studio, qui prouve surtout à quel point ce cinéaste anglais installé dans les pays de l’Est n’aime rien d’autre que prendre nos attentes à revers. Au vu du synopsis et du trailer, on savait à quoi s’attendre : une relation sadomasochiste entre deux lesbiennes, marquées par une suite de punitions censées provoquer la jouissance de l’une des deux femmes, jusqu’à ce que la lassitude de l’une d’elles vis-à-vis de ces jeux érotiques – on ne précisera pas laquelle – ne vienne mettre un grain dans leur relation. On avouera que la puissance érotique de certaines scènes se révèle franchement incroyable, d’autant que les deux actrices, ici assimilées à des papillons de nuit au détour d’une très belle symbolique, sont d’une beauté à couper le souffle. Mais Strickland ne s’en contente pas : sa mise en scène profondément hypnotique et formelle, installée dans des décors à faire pâmer Jess Franco, mène la danse du début à la fin, histoire de capturer l’extase des sens, celles des actrices comme la nôtre. Et c’est si sublime qu’on manque de mots.

Ne restait alors plus qu’un film à visionner en fin de soirée, sans doute celui pour lequel la file d’attente aura été à peu près aussi longue que le service trois pièces de son acteur principal. En même temps, avoir la chance de visionner sur grand écran une rareté du cinéma underground en guise de séance interdite aux moins de 18 ans n’est pas le genre de proposition qui se refuse. Film adulé par Andy Warhol et Yves Saint-Laurent, Bijou de Wakefield Poole était attendu au tournant en raison de ses expérimentations psychédéliques censées transcender son statut de porno gay. Peine perdue, le résultat est tout l’inverse. En raison d’un usage vite gonflant de la caméra portée (avec une alternance flou/net très désagréable), d’une première demi-heure aussi creuse qu’une exhibition de François Sagat chez Christophe Honoré (avec des zooms avant/arrière superflus), et d’effets psychédéliques vite dégagés au profit de scènes de sexe explicite sans aucun relief, on a vite fait de roupiller devant ce qui s’apparente davantage à un banal essai arty qu’à une expérimentation à la Kenneth Anger. Le genre de rareté qui s’oublie aussi sec…


La chute du Faucon Noir (Ridley Scott)

JOUR 6 : IL Y A DU CONFLIT DANS L’AIR…

Même si la journée commença pour nous sous un soleil idyllique – un entretien d’une heure avec Christophe Gans dont nous sommes sortis comblés – on aura pu également se réjouir de constater qu’un public de plus en plus important s’était pressé en salles pour découvrir, à la première séance de la journée, une rareté encensée il y a très longtemps par Stanley Kubrick : L’homme qui voulait savoir de George Sluizer, sorte d’étude clinique et glaçante d’un sociopathe trop « normal » pour avoir le profil, et dont on retient surtout la prestation démentielle de Bernard-Pierre Donnadieu. Après, que Kubrick ait considéré ce film comme le plus terrifiant qu’il ait jamais vu nous laisse un peu dubitatif, même si la présence de cadres froids et une pure mécanique de l’horreur surgissant d’un visage a priori banal ne sont sans doute pas pour rien dans cette fascination.

Bilan bien plus négatif pour l’inédit Dealer de Jean-Luc Herbulot, présenté au public au moment même où nous participions à la conférence de presse en compagnie de l’équipe du film – le réalisateur et cinq de ses acteurs. Pour le coup, nous voilà tombés devant un film bien emmerdant à chroniquer, étant donné que la pauvreté du résultat n’arrive jamais à effacer la sincérité et la sympathie dégagées par l’équipe. Enième film de dealer tourné à l’arrache comme il en pullule tant en DTV, le résultat fera surtout figure de mini-torture pour les familiers du Pusher de Nicolas Winding Refn, ces derniers ne manquant pas de reconnaître 90% du film danois à tous les niveaux de fabrication (générique, look des acteurs, scénario, dénouement, violence crue, tournage caméra à l’épaule, etc…). Cela ne serait qu’un détail si Herbulot faisait preuve d’audace sur d’autres points, mais son goût pour le réalisme ne transcende rien, ses effets de style ont déjà été vus ailleurs, et la seule originalité se résume à une scène de meurtre gore à souhait au beau milieu de l’intrigue. Désolé, mais là, on a du mal à passer à côté d’un plagiat aussi flagrant, bien que le réalisateur ne cesse jamais de s’en défendre au gré des interviews.

Retour aux fondamentaux avec le deuxième film sélectionné par Christophe Gans dans sa Carte Blanche, pour le coup le plus inattendu : La chute du Faucon Noir de Ridley Scott, chronique ultra-immersive de la défaite de l’armée US durant la bataille de Mogadiscio. Les plus surpris de la présence d’un tel film aux Hallus auront vite fait de changer d’avis lorsque la puissance graphique du film surgit telle une déflagration sensorielle sur grand écran. Même en connaissant déjà très fort le film et ses qualités intrinsèques, le revoir en salles nous conforte dans l’idée qu’il s’agit bel et bien d’un film important, sans doute l’un des meilleurs de son auteur, souvent conspué par la presse française pour des raisons idéologiques – c’est sûr qu’un film qui ne martèle pas verbalement son dégoût pour la guerre paraît toujours louche aux yeux de certains. Pour autant, Christophe Gans en a profité pour discuter à nouveau avec le public en fin de séance, afin de mieux justifier son choix et faire partager sa passion pour le film. Autant dire qu’après notre interview du matin, nous avions droit ici à un supplément d’information tout aussi précieux.

>>> Lire notre entretien avec Christophe Gans

Et comme les trois films précités avaient en commun une faculté à mettre en scène de véritables conflits, qu’ils soient internes ou externes, autant dire que les deux derniers films de la journée ont entériné cette vision des choses. D’abord avec l’avant-dernier film de la compétition, l’Australien Goodnight Mommy, premier film de Veronika Franz et Severin Fiala. Le choc a été rude : comment un film aussi abject a-t-il pu être sélectionné aux Hallus ? Non pas que l’on ne soit pas réceptif à un huis clos sadique entre une jeune femme défigurée et ses deux enfants la soupçonnant de ne pas être leur vraie mère, mais la patte autrichienne, en général débectante lorsqu’elle ne sort pas de la valise réflexive de Michael Haneke, a vite fait de transformer le résultat en monument de sadisme gratuit et idiot. On va même finir par croire que le cinéma autrichien est incapable de filmer des rapports conflictuels autrement qu’en les achevant par la violence la plus barbare, calibrée pour viser la pure impression et choquer durablement le spectateur. Avec l’ignoble Ulrich Seidl en guise de producteur, c’est carrément la misanthropie la plus sommaire qui est ici en activité, à travers des scènes gratuites et invraisemblables – dont un rêve où l’enfant voit sa mère à poil dans une forêt – et un final bête qui pousse le bouchon trop loin. Comme quoi il y a clairement quelque chose de pourri en Autriche. Allez, poubelle…

Au moins, on aura pu finir la soirée sur une bonne impression avec la présentation inédite de la version intégrale du méconnu Le venin de la peur de Lucio Fulci, film inédit que l’éditeur Le Chat Qui Fume a judicieusement choisi pour constituer le premier Blu-Ray de son histoire – sortie prévue en septembre 2015. Une copie sublimement remasterisée pour un pur whodunit, certes handicapé par quelques soucis de postsynchronisation – rien d’étonnant pour un film italien – mais largement sauvé par un érotisme brûlant et un scénario bombardé de perspectives freudiennes. En résulte un trouble délicieux, effet secondaire d’un admirable giallo centré sur une femme persuadée d’être la meurtrière de sa voisine hippie. Pour autant, en sortant de la salle, on était un peu triste, vu que la fin du festival approche à grands pas, mais aussi franchement ravi, puisqu’on sent déjà que le meilleur a été gardé pour la fin.


Tetsuo II : Body Hammer (Shinya Tsukamoto)

JOUR 7 : EFFETS SECONDAIRES

Le septième jour était censé être celui du repos, mais pas là ! Comme l’hallucination était censée retomber comme un soufflé à la fin de cette ultime journée, l’heure n’était pas au rythme pépère ni au repli sur ses acquis. C’était plutôt l’heure des effets secondaires, ceux qui accompagnent la prise de substances illicites après ingurgitation, en nous faisant littéralement partir en sucette quand ce n’est pas carrément péter les plombs. Disons-le haut et fort : on a été gâté au-delà du raisonnable pour ce bouquet final en quatre temps. D’abord en savourant sur grand écran la copie HD du dévastateur Tetsuo II : Body Hammer de Shinya Tsukamoto, fausse suite mais quasi-remake sous forme d’une grosse bande dessinée destroy, où le propos original du réalisateur sur la fusion homme/machine s’accompagne ici d’une colorisation de l’image et d’un travail plus harmonieux sur les décors. Ce qui en résulte n’est ni plus ni moins qu’un cri de soulèvement, celui d’un individu oppressé par un cadre urbain aux allures de prison, qui trouve dans la souffrance et la pure destruction l’expression de sa révolte contre l’aliénation de son libre arbitre. Clairement un film capital de la culture cyberpunk, dont les images chocs et la musique métallique de Chu Ishikawa continuent de marquer la rétine et les tympans.

La bande-annonce était un signe. Le titre était une énigme. Le pays d’origine était une promesse. La durée très longue – 3h08 ! – était tout sauf une crainte à avoir. Le dernier film de la compétition fut sans hésitation notre plus gros coup de cœur de cette 8ème édition, toutes thématiques confondues. Nouveau long-métrage gargantuesque du big boss de Bollywood, I s’impose comme une hallucination à ciel ouvert qui télescope et harmonise tous les genres imaginables dans un tout d’une cohérence inouïe. Sans pour autant transcender ce qui fait la caractéristique du masala indien, à savoir d’hallucinantes scènes musicales censées épicer un récit naïf et riche en fulgurances visuelles, le film de S. Shankar amène ce genre vers son point de non-retour et invite le spectateur dans une dimension parallèle où se joue un spectacle total aux effets secondaires ravageurs. Tout spectateur ayant rêvé d’un voyage vers l’imprévu et le portnawak le plus délirant pouvait se vanter ici d’avoir trouvé son Graal, ce que les applaudissements répétés pendant la projection n’ont cessé de confirmer. Quoi qu’il en soit, les mille émotions vécues durant cet ovni tandoori ont clairement de quoi être assimilées à un orgasme répété en boucle, dont on aurait aimé qu’il ne puisse pas avoir de fin. Une claque absolue, voilà tout.

>>> Lire notre critique de I

Et la fin se rapproche… On a d’abord conservé un gigantesque sourire sur le visage devant la copie HD de la version intégrale des Frissons de l’angoisse de Dario Argento, troisième et dernier film choisi par Christophe Gans pour sa Carte Blanche. On ne reviendra pas sur les qualités inestimables de ce chef-d’œuvre absolu, sans doute l’un des films italiens les plus importants du 7ème Art, les interventions de Gans en fin de séance nous ayant amplement suffi pour que l’on se permette d’en faire la redite dans ce compte-rendu… C’est surtout la séance de clôture qui aura fait figure de choc, d’abord parce que le grand organisateur du festival [NDLR : Cyril Despontin] aura ouvert la séance en annonçant une 8ème édition d’ores et déjà historique en terme de fréquentation, ensuite parce que le choix des grands vainqueurs du Prix Le Petit Bulletin (décerné à Spring… aïe) et du Prix du Public (décerné à Goodnight Mommy… aïe aïe aïe !) nous a mis un léger coup au moral, enfin parce que la projection de l’hystérique Tokyo Tribe de Sono Sion aura transformé la salle de cinéma en salle de concert – le sol se mettant parfois à vibrer sous la pression d’un volume sonore poussé au max… Deux heures plus tard, on sortait de la salle groggy, épuisé, éreinté, avec un constat terrible : nous étions revenus à la réalité. Cette semaine n’a-t-elle été qu’un rêve ? En tout cas, l’année prochaine, c’est décidé : on en reprendra une dose. La nouvelle humanité est d’ores et déjà en marche, acquise à la cause du cinéma le plus fou…

>>> Lire notre critique de TOKYO TRIBE

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