Cannes 2013 – 10 tendances et enjeux

Introduction

Pour certains, ce ne sont que du strass et des paillettes. C’en est fatalement, lorsqu’il s’agit de l’événement culturel le plus médiatisé au monde. Quand bien même la dimension people de la manifestation en assure indéniablement la santé économique et la couverture médiatique (qui bénéficie à l’autre pan du festival, l’artistique), ce ne sont en rien les célébrités qui se pointent à Cannes uniquement pour s’y montrer qui nous intéressent ici. Ce sont naturellement les films, dont certains figuraient parmi nos plus grandes attentes pour 2013, mais également ce que l’on peut percevoir de la 66e édition à priori, au seul stade de la révélation de sa sélection et au vu d’un contexte cinématographique et non-cinématographique qui pourrait en définir les enjeux et en structurer les tendances…

Parce qu’il ne s’agira pas non plus de les retracer en détails ici :
la Sélection Officielle (Compétition, Un Certain Regard, Hors Compétition, Séances Spéciales et Cannes Classics), le jury de la Compétition et ceux d’Un Certain Regard et de la Caméra d’Or (remise au meilleur premier film toutes sections confondues, y compris les sections parallèles ci-dessous)
la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs
la sélection de la Semaine de la Critique
la sélection de l’ACID

N’hésitez pas à réagir dans les commentaires en citant l’enjeu # ? sur lequel vous souhaitez rebondir !

#10

#10 – PARLER POLITIQUE ET CINEMA


Le Délégué Général Thierry Frémaux et le Président Gilles Jacob à Paris, le 18 avril (© Maxppp)

« Bien avant Internet, Cannes a toujours eu cette capacité à sur-dimensionner la moindre réaction », commente le Délégué Général Thierry Frémaux. Lors de la conférence de dévoilement de la Sélection Officielle le 18 avril, les questions sur la présence d’une seule femme en Compétition, Valeria Bruni-Tedeschi, sont venues prolonger sans surprise la polémique de l’an dernier, où il n’y en avait aucune [le 14 mai 2012, trois cinéastes membres du collectif La Barbe, Fanny Cottençon, Virginie Despentes et Coline Serreau, publie dans Le Monde la tribune « A Cannes, les femmes montrent leurs bobines, les hommes, leurs films »]. Aux attaques, la direction répond inlassablement (et que pourrait-elle répondre d’autre?) que le problème n’est pas à cibler uniquement à Cannes, puisque le Festival ne peut malheureusement se faire qu’un enregistreur de plus d’un problème d’accès des femmes à l’industrie cinématographique en général. Pas question de sélectionner en Compétition un quota d’oeuvres réalisées par des femmes ! Lorsqu’on entend M. Frémaux expliquer en interview que « Claire Denis ne parvenait pas à trouver son film dans le processus de montage », on se fait du soucis et on préfère – pour le festival et pour la cinéaste – que son film Les Salauds soit moins exposé aux critiques au Certain Regard plutôt que massacré en Compétition au cas où la réalisatrice gérerait encore aussi mal sa narration qu’elle l’a fait par le passé ! On notera par ailleurs que les femmes sont 8 sur 17 cinéastes sélectionnés au Certain Regard, indissociable de la Compétition, et trois à présider des jurys cette année sur la Croisette : Agnès Varda pour la Caméra d’Or, Jane Campion pour la Cinéfondation et Mia Hansen-Løve pour deux jurys de la Semaine de la Critique.


Jane Campion, unique femme détentrice d’une Palme d’Or, ici à Cannes en 2009 (© AFP)

Bien plus qu’une affaire d’inégalité des genres, c’est à une question de commerce de la culture que le Festival pourrait servir d’écho privilégié. Cet été se tiendront des négociations commerciales bilatérales entre les Etats-Unis et l’Union Européenne. Dans le mandat de négociation voté par l’UE le 13 mars dernier, le cinéma et l’audiovisuel ont été cités comme devant être discutés alors qu’ils sont préservés et soutenus en Europe depuis 1993 par des mesures que l’on rattache à la notion d’exception culturelle [en France, les restrictions touchent principalement les chaînes TV avec des quotas d’investissement et de diffusion liés à des œuvres françaises et européennes]. D’ici à l’adoption définitive du mandat de négociation le 14 juin prochain, c’est une course contre la montre qui s’engage pour les artistes et les politiques s’opposant à ce que les cinémas des pays de l’UE, déjà nettement fragilisés (regardons tout autour de nous : Royaume-Uni, Espagne, Italie, Allemagne, etc.), deviennent plus vulnérables encore face aux productions des Etats-Unis, pour lesquels l’audiovisuel représente la deuxième source d’exportation. Les cinéastes ont déjà signé par dizaines la pétition lancée par les frères Dardenne et ouverte à tout signataire sous couvert d’anonymat.

Notons que si certains noms – Jane Campion, David Lynch, Walter Salles – ne sont pas européens, c’est autant par solidarité (n’en doutons pas) que très pragmatiquement parce que leurs films sont souvent coproduits par l’Europe (la France avant tout, cf. notre #7) et seraient donc menacés par la modification des termes de l’échange commercial ! Thomas Vinterberg, Paolo Sorrentino, Jane Campion, Cristian Mungiu, etc. : suffisamment d’artistes signataires sont déjà confirmés sur la Croisette pour qu’on s’attende à ce que la question y soit soulevée à maintes reprises en interviews ou en conférences de presse…

#9

#9 – LA CENTRIFUGEUSE ET SES LIMITES


L’affiche teaser de Nymphomaniac de Lars Von Trier

Une tendance de plus en plus liée à Cannes, à l’ampleur que le Festival a prise au travers des décennies et aussi à celle qu’ont peut-être un peu perdue la Berlinale et la Mostra de Venise dans le même temps, est l’envie des professionnels et des cinéphiles de tout y trouver. Il ne faut pas attendre beaucoup plus de quelques mois après une édition pour que les spéculations débutent sur la toile quant à la suivante (voir la date de cet article). Si le jeu de la spéculation est un plaisir tout à fait justifiable des professionnels et des cinéphiles, son accentuation via Internet en viendrait presque à poser parfois problème, créant par exemple une intense déception générale lorsque des projets annoncés à Cannes avec trop de confiance par tous s’avèrent in fine n’être pas prêts dans les temps. Plutôt que de laisser mousser son film pendant des mois, le producteur de Nymphomaniac a préféré prendre les devants en annonçant dès la Berlinale de février que le nouvel opus tant attendu de Lars Von Trier ne serait présentable sur la Croisette (il sortira en deux volets les 30 octobre et 6 novembre prochains en France). Le Délégué Général de Cannes en est poussé à reconnaître lui-même des déceptions en interview, comme pour rassurer aux passages les cinéphiles : oui, si Le Transperceneige de Bong Joon-ho (annoncé en France le 7 août) et Twelve Years a Slave de Steve McQueen (attendu pour début 2014) avaient été finis à temps, ils auraient certainement été à Cannes tant ces projets s’annoncent excitants !


Petit avant-goût du Transperceneige de Bong Joon-ho avec un mini-making-of

Si l’on prend l’exemple-phare de Vodkaster, qui prenait le soin de réorienter ses pronostics en fonction des nombreux commentaires de ses membres, 20 des 42 films listés sur le média social sont effectivement présentés durant la quinzaine cannoise, et parfois pas dans la sélection où on les attendait (cf. notre #1). Rien de plus normal : les envies cinéphiles ne sauraient être parfaitement accordées à la réalité des tournages, de leur avancement ou tout simplement de la qualité réelle des films éventuellement achevés – dont l’évaluation reste à la discrétion des comités de sélection. Et si les nouveaux Riad Sattouf, Catherine Breillat, Tsai Ming-liang ou Kiyoshi Kurosawa n’étaient tout simplement pas assez bons ? Mais c’est surtout à un jeune Québécois frisé que l’on pense lorsque M. Frémaux déclare avoir « le regret de voir que des gens refusent la sélection quand ils ne sont pas en Compétition »…


Abus de Faiblesse de Catherine Breillat, avec Isabelle Huppert et Kool Shen, annoncé partout, pris nulle part

Bon signe donc qu’une large partie de la Sélection parvienne ainsi à surprendre son monde malgré tout et aligne des noms imprévisibles pour la simple raison qu’ils n’ont pas encore été remarqués ! Cannes doit continuer d’être un tremplin pour certains cinéastes encore peu connus en plus d’être une caisse de résonance pour des talents confirmés (cf. notre #5). Si le nombre colossal de sorties hebdomadaires laisse supposer un âge d’or de l’accès aux films, il limite dans le même temps les possibilités d’existence médiatique des œuvres et fait ainsi de l’exposition en festival un enjeu crucial qui doit être arbitré entre artistes confirmés et révélations. Thierry Frémaux explique en interview  : « Avant, quand j’informais des producteurs que leurs films étaient pris à Cannes, ils étaient simplement contents. Aujourd’hui, ils sont soulagés, pour des raisons financières. C’est comme si une sélection en festival était devenue la pierre angulaire de la survie d’un film. » Le cinéphile français mesure bien assez, chaque semaine, les effets de cette centrifugeuse cannoise. Elle explique largement l’incroyable désert français du début de l’année cinéma 2013 : la Berlinale n’aura eu droit qu’aux films les plus austères voire académiques, tous les « gros films » préférant attendre mi-avril la réponse à leur soumission aux sélectionneurs de Cannes.

#8

#8 – DÉFECTIONS ET TRANSITIONS GÉOGRAPHIQUES


The selfish Giant, promesse british de l’édition 2013 ?

On évoquait en #10 ces cinématographies européennes à priori en crise. Lorsque ce ne sont pas des chiffres qui nous parviennent comme pour l’Espagne, c’est ce qui arrive dans nos salles qui parle pour soi : des films italiens, espagnols, allemands ou britanniques de moins en moins nombreux et encore moins nombreux à marquer positivement les esprits. Précisons qu’on ne parle pas ici des productions qui viennent rallonger chaque année la liste des « à l’Anglaise » ou « à l’Italienne », ni des derniers films assez piteux de vieux maîtres Allemands dépassés (La Mer à l’Aube de Volker Schlöndorff ou Hannah Arendt de Margarethe von Trotta). On parle de vrais bons films marquants qui nous viennent de chez nos voisins. De fait, on a très vite fait de recenser ces films-là pour l’année 2012 et la Sélection de Cannes 2013 accuse encore ce climat de crise. Sur l’ensemble des sélections : 3 productions majoritairement italiennes (La Grande Bellezza de Sorrentino en Compétition, Miele, le premier film de l’actrice Valeria Golino, au Certain Regard, le premier film Salvo, sur la mafia, à la Semaine), 2 productions majoritairement allemandes (Tore tantzt, premier film de Katrin Gebbe au Certain Regard et L’étrange petit Chat de Ramon Zürcher à l’ACID) et aucune espagnole ! C’est la Grande-Bretagne qui s’en sort le mieux avec, en Sélection Officielle, uniquement le documentaire Muhammad Ali’s greatest Fight de Stephen Frears (Séance Spéciale), mais plusieurs promesses de belles découvertes ailleurs : le premier film For those in Peril de Paul Wright à la Semaine, le documentaire Swandown à l’ACID et, à la Quinzaine, la coproduction britannico-irlandaise The last Days on Mars de l’Irlandais Ruairí Robinson (cf. notre #3) et Le Géant égoïste de Clio Barnard, chronique sociale à priori dans la pure tradition british sur laquelle le Délégué Général Edouard Waintrop est absolument dithyrambique !

Concernant l’hémisphère Sud, si l’Amérique Latine est en force un peu partout (seulement un film en Compétition, le Mexicain Heli, mais bien d’autres ailleurs), on continue de déplorer la faible représentation du continent africain (Mahamat Saleh-Haroun revient tout de même en Compétition avec Grigris). Notons, pour le Moyen-Orient, qu’un premier film entièrement palestinien est présenté au Certain Regard : Omar d’Hany Abu-Assad, déjà auteur du percutant Paradise now, 2005.


Like Father, Like Son de Kore-eda Hirokazu

Mais c’est surtout ce que Cannes donne à voir de l’Asie de l’Est et du Sud-Est qui mérite d’être relevé. Quelques grands noms tels que les Japonais Kore-eda Hirakozu et Takashi Miike, le Chinois Jia Zhang-ke ou le Hong-Kongais Johnnie To figurent en Sélection Officielle, rien de bien surprenant jusque-là. Ce qui l’est en revanche, c’est l’absence de tout film coréen dans les différentes sélections cette année et la limitation de la représentation chinoise au seul film de Jia ! On lisait dans les Cahiers du Cinéma d’avril quelques explications de la représentante d’Unifrance en Chine, également coproductrice de plusieurs films d’auteur : « Le cinéma chinois traverse une double crise : une crise d’identité et de contenu, et une crise commerciale. » Quand on pense que la censure interdit toute mention négative d’un autre pays que la Chine, toute représentation de la sexualité et de la drogue et « de faire peur au spectateur », on conçoit bien que certains cinéastes indépendants se découragent et que moins de films nous parviennent (les situations de distribution sont pires sur place : 11 Fleurs de Wang Xiaoshuai serait resté trois jours à l’affiche, Mystery de Lou Ye deux). » Toujours est-il que d’autres pays semblent en profiter pour prendre le relais : 3 films philippins (Death March et Norte au Certain Regard, le polar urbain à priori ultra-violent On the Job à la Quinzaine), 1 Singapourien (Ilo Ilo d’Anthony Chen à la Quinzaine) et le nouvel opus du réalisateur franco-cambodgien Rithy Panh, L’Image manquante, seront montrés.

On peine enfin à dire si la représentation relativement forte de l’Inde cette année est une conséquence concertée ou au contraire une justification de sa mise à l’honneur par la Direction du Festival. Car non seulement le pays est représenté dans le jury de la Compétition Officielle par l’actrice Vidya Balan, mais un gala sera donné avec la projection du film collectif Bombay Talkies et le polar Moonsoon Shootout assurera une Séance de Minuit. Pour les sections parallèles, The Lunch Box est présenté à la Semaine et Anurag Kashyap fait son retour à la Quinzaine avec un nouveau thriller après y avoir fait sensation l’an dernier avec son diptyque Gangs of Wasseypur ! Et si en marge d’une industrie bollywoodienne toute-puissante pour laquelle il n’est absolument par rentable d’exporter ses superproductions en Occident, un cinéma plus indépendant émergeait et nous parvenait enfin d’Inde, premier producteur mondial de films ?

#7

#7 – CINÉMA MONDIALISÉ


Only God forgives de Nicolas Winding Refn

Depuis plusieurs décennies déjà, les nationalités des films ne sont pas mentionnées dans le communiqué officielle de la Sélection. Cela prend un peu plus de sens chaque année : les coproductions sont de plus en plus nombreuses et donnent aux œuvres une « nationalité » multiple, assez floue. L’ancrage géographique d’une œuvre doit-il être rattaché à la nationalité de son metteur en scène, au pays majoritairement producteur – qui peut parfois être également le pays de tournage ? Les cas hybrides sont trop nombreux en Sélection pour qu’on tente de les regrouper sous différentes bannières nationales. Le cas Only God forgives révèle le phénomène en version exacerbée : un Danois a tourné en Thaïlande une production largement française avec en tête d’affiche une star canadienne d’Hollywood et une Britannique ! Tout de même, deux pays se distinguent nettement, à la fois comme acteurs financiers décisifs et comme terres d’accueil, au point que l’impression de leur sur-représentation en Compétition ait fait jaser à droite à gauche. Il s’agit bien sûr de la France et surtout des Etats-Unis.

En plus des œuvres « purement françaises » (tournées et financées en France par des Français) que sont La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, Jeune & jolie de François Ozon et Un Château en Italie de Valeria Bruni-Tedeschi (participation italienne néanmoins), les Français Arnaud des Pallières et Arnaud Desplechin ont tourné des coproductions avec des acteurs étrangers : Michael Kohlhass, coproduction franco-allemande avec le Danois Mads Mikkelsen, et Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des Plaines), coproduction franco-américaine avec Mathieu Amalric et Benicio Del Toro. Hors Compétition, c’est le film de clôture Zulu, avec Forest Whitaker et Orlando Bloom, que le Français Jérôme Salle est allé tourner en Afrique du Sud. L’Iranien Asghar Farhadi est quant à lui venu réaliser une production française, Le Passé, à Paris avec Bérénice Bejo et Tahar Rahim, tandis que le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun a filmé son nouveau film dans son pays mais avec un financement intégralement français.


Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des Plaines) d’Arnaud Desplechin

Tandis que les Américains réinvestissent eux-mêmes avec une certaine grandeur les « profondeurs » de leur territoire (voir nos critiques élogieuses de Promised Land et Mud), le pouvoir d’attraction à l’étranger des Etats-Unis et de leur imaginaire se confirme, deux ans après l’événement The Artist. En plus du film de Desplechin, on relève : Blood Ties (Hors Compétition), remake par Guillaume Canet de son propre film Les Liens du Sang (2008), coscénarisé avec James Gray ; Stop the Pounding Heart de l’Italien Roberto Minervini (Séance Spéciale), Magic Magic du Chilien Sebastián Silva, tourné entre son pays d’origine et les Etats-Unis avec Juno Temple et Michael Cera (Quinzaine) et Le Congrès de l’Israélien Ari Folman, le film d’ouverture événement de la Quinzaine, avec Robin Wright, Harvey Keitel et Paul Giamatti !

Puisque les nationalités sont désormais presque entièrement dépassées à Cannes (on rend hommage à des pays chaque année, à quand l’hommage à des genres par exemple ?), Thierry Frémaux n’a même pas eu à s’arracher les cheveux lorsque Roman Polanski – dont La Vénus a la Fourrure a été tourné en quatre semaines dans un petit théâtre parisien avec son épouse Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric – lui a dit « Tu te rappelles bien que je suis polonais » !

#6

#6 – HÉGÉMONIE ÉTASUNIENNE : LA SUITE ?


Lowlife ? Nightingale ? Le nouveau James Gray s’appelle désormais et définitivement The Immigrant !

The Master, Django unchained, Lincoln, Zero Dark Thirty, Flight, Spring Breakers, A la Merveille, Cloud Atlas, 40 Ans : Mode d’Emploi, Le Magicien d’Oz, The Place beyond the Pines, Effets secondaires, Promised Land et Mud : une quinzaine de films américains ont déjà été très appréciés voire couverts de dithyrambes par la majorité des rédacteurs de ce site en 2013. Tandis que, sur la même période, le cinéma français a rarement autant patiné – donnant alternativement l’impression de regarder son public de haut et de le prendre pour plus bête qu’il n’est – les studios et les indépendants américains sortent à intervalles réguliers des œuvres de qualité dont la variété est réjouissante [sûrement Cannes est-il un enjeu moindre pour des œuvres américaines que françaises. Il n’y a qu’à voir outre-Atlantique la distribution de la Palme d’Or de Terrence Malick en 2011] ! Espérons que ce dynamisme ne soit pas qu’un concours de circonstances ou un hasard de calendrier comme le laisse supposer la sortie très tardive du film de Jeff Nichols, présenté… à Cannes 2012 ! Reste que, sur le papier et au-delà de l’attractivité manifeste du territoire étasunien vis-à-vis des artistes étrangers (cf. notre #8), Cannes 2013 pourrait bien être un grand cru américain avec les seuls productions « purement étasuniennes » qui y sont présentées.

Commençons par celui qu’on attend depuis des mois et des mois et qui pourrait bien être une confirmation de plus que les Américains savent encore nous offrir des fresques ambitieuses et amples : The Immigrant de James Gray (en salles chez nous le 27 novembre). Tout ce qui a pu filtrer du tournage n’a fait que décupler l’ampleur des attentes : ici, après le visionnage de ses rushes, James Gray déclare n’avoir jamais vu Marion Cotillard et Joaquin Phoenix aussi bons que sur ce tournage (on parle bien de celle qui frôlait le Prix d’interprétation l’an dernier et de celui qui l’a remporté à Venise quelques mois après!) ; là, le chef opérateur explique avoir déjà pu percevoir le film en images par le simple travail – apparemment colossal – de préparation visuelle effectué par Gray et avoir trouvé à Cotillard « l’impact de Meryl Streep dans Voyage au Bout de l’Enfer ou Le Choix de Sophie ». Rien que ça.


Les Amants du Texas de David Lowery

On pourrait également trouver une belle fresque du côté de la Semaine de la Critique où est présenté en Séance Spéciale Les Amants du Texas de David Lowery, acclamé à Sundance, avec Rooney Mara et Casey Affleck, ou encore, au Certain Regard, As I lay dying, adaptation par et avec James Franco de William Faulkner. Deux œuvres qui, avec quelques autres, pourraient bien prolonger une tendance observable ces derniers mois et qui n’est pas sans nous plaire (pour la simple raison qu’elle est une condition de variété du cinéma américain) : ce mouvement de cinéastes des grandes métropoles vers des paysages moins urbains voire sauvages, un peu délaissés par la cinématographie nationale. En plus du Texas de David Lowery et du Mississippi de James Franco, on traversera donc le Montana et le Nebraska avec le road movie éponyme d’Alexander Payne (Compétition). We are what we are de Jon Mickel, présenté à la Quinzaine après un passage à Sundance, approchera quant à lui l’Amérique profonde par le genre avec une histoire de cannibales (cf. notre #3). Autres films de genre américains sur lesquels nous revenons par la suite : le Jarmusch en Compétition et Blue Ruin (Quinzaine), polar signé par le chef opérateur de Putty Hill de Matthew Porterfield (2011).

A côté des fresques, des grands paysages et des plus éclatantes révélations venues de Sundance (comme Les Bêtes du Sud sauvage de Benh Zeitlin, Caméra d’Or 2012, le Grand Prix Fruitvale Station concourra au Certain Regard), restent deux œuvres à priori très singulières, signées par de grands auteurs habitués de la Croisette (cf. notre #5). Ma Vie avec Liberace (diffusé sur HBO le 26 mai, attendu dans les salles françaises en septembre) de Soderbergh est d’autant plus attendu au tournant qu’il a largement fait parler de lui outre-Atlantique : aussi inouï que cela puisse paraître, il est encore aujourd’hui jugé trop risqué par les producteurs de sortir en salles un film revenant sur les scandales provoqués par un pianiste ouvertement gay… des années 1950 (cf. notre #4) ! Comme expliqué par l’équipe dans ce court making-of promotionnel, le film est basé sur le livre consacré au pianiste – joué par Michael Douglas – par celui qui fut son amant pendant plusieurs années et qu’incarne Matt Damon à l’écran. Autre évocation d’une figure américaine, Inside Llewyn Davis, le nouveau film des frères Coen, évoquera le Village new-yorkais en s’inspirant très librement de l’itinéraire du chanteur de folk Dave von Ronk, vieil ami de Bob Dylan. Le casting est alléchant (Carey Mulligan, John Goodman et Justin Timberlake pour entourer David Isaac dans le rôle-titre) et les aperçus du travail photographique du Français Bruno Delbonnel (le fidèle Roger Deakins était occupé à faire des merveilles sur Skyfall) font envie !

Invité sur le plateau du Grand Journal, Thierry Frémaux racontait que Steven Spielberg avait été invité à présider le jury de cette 66e édition très à l’avance, de telle sorte qu’il a pu s’impliquer dans le processus de sélection comme rarement un Président du Jury ne l’a fait auparavant. « J’avais sa tête par-dessus mon épaule pendant la sélection, il me disait : ‘Ne prends pas ça’, ‘Prends ça, prends ça !’ » explique le Délégué Général. Le suspense lié à l’éventuel adoubement par le Maître d’un des cinq cinéastes américains en Compétition ne rend que plus palpitante la composante étasunienne de cette édition (souvenez-vous la Palme remise à Tarantino par Eastwood en 1994!). L’enjeu y est bien simple pour le cinéma américain – Palme d’Or ou non : poursuivre sur sa lancée et livrer au total l’un des plus grands crus annuels qu’on ait connu de notre vivant.

#5

#5 – « VALSE DES HABITUÉS » (chant traditionnel)


Inside Llewyn Davis, 8e film de Joel et Ethan Coen en Compétition Officielle

La critique retombe chaque année depuis une décennie environ que l’on suit le Festival. Mettons carrément les choses en perspective avec les sélections des années 1970 ou 1980, périodes idéalisées que certains prennent comme références pour étayer aujourd’hui leurs critiques à l’emporte-pièce de Cannes comme s’étant dégradé – non seulement du fait de son explosion médiatique mais également de son trop-plein de « poids lourds » qui écraseraient les découvertes possibles. Si l’on se concentre uniquement sur les deux décennies 1970 et 1980, les « habitués » de la Compétition Officielle s’appellent Carlos Saura (7 Compétitions), Robert Altman (6), Ettore Scola (6), Miklos Jancso (5), Andrzej Wajda (5), Wim Wenders (5), Hal Ashby (4), Werner Herzog (4), Martin Scorsese (4), Shohei Imamura (3), Bertrand Blier (3) ou Andreï Tarkovski (3). Et c’est sans relever les sélections de ces noms-là Hors Compétition, au Certain Regard ou en sections parallèles, ce qui doublerait pour certains le nombre de leurs passages à Cannes sur la période. Admettons l’indéniable : chaque période de l’Histoire du Cinéma est marquée par de grands auteurs. Et comme le répète Thierry Frémaux, « lorsque ceux que vous appelez les habitués font les meilleurs films, on est bien obligé de les prendre ». Qui a besoin de recul historique pour réaliser que les frères Coen (8e Compétition en 12 ans), Arnaud Desplechin (5e en 11 ans), James Gray (4e en 13 ans) ou Jia Zhang-ke (3e en 11 ans) sont des artistes dont on reparlera également dans trente ans – et certainement pas en mal ?

On reconnaîtra que la chose se corse lorsqu’un cinéaste comme Paolo Sorrentino, dont tous les films depuis 9 ans ont été présentés en Compétition, déçoit son monde avec un infâme This must be the Place en 2011. Ne donne-t-il pas, dès lors, l’impression d’être automatiquement sélectionné pour assurer les quotas de diversité géographique de la Compétition ? Voire par simple fierté personnelle de la part du Délégué Général dont il est l’une des « découvertes estampillées » ? Autre critique possible, mais aux arguments nettement moins acceptables : l’impression de voir toujours les mêmes récompensés. Lorsque que Le Monde lui demande : « Tous les cinéastes primés en 2012 l’avaient déjà été par le passé. La Compétition souffre-t-elle d’une absence de renouvellement ? », M. Frémaux répond : « Ce sont des clichés. Cette année, plus des deux tiers des cinéastes venaient en Compétition pour la première ou la deuxième fois, proportion plus forte encore sur l’ensemble de la Sélection Officielle. Le renouvellement est permanent. Quant au palmarès, c’est à chaque fois un jury différent qui récompense les mêmes cinéastes. CQFD ».


Borgman d’Alex van Warmerdam, l’unique vraie surprise de la Compétition ?

Reconnaissons qu’en 2013, le phénomène saute particulièrement aux yeux : 9 des 20 cinéastes sélectionnés en sont au moins à leur troisième Compétition Officielle, Nicolas Winding Refn, Mahamat-Saleh Haroun, François Ozon, Takashi Miike et Alexander Payne à leur deuxième. S’ils entrent pour la première fois dans l’arène cannoise, Abdellatif Kechiche et Asghar Farhadi ont triomphé à Berlin et Venise. Quant à Valeria Bruni-Tedeschi et Amat Escalante, Frémaux les a déjà sélectionnés au Certain Regard par le passé. Le seul vrai novice des grands festivals, c’est donc le Français Arnaud des Pallières avec sa production européenne Michael Kohlhass. Reste un come-back surprise : celui du Néerlandais sexagénaire Alex van Warmerdam, quelques mois après la ressortie en salles de ses Habitants (1992), chronique acerbe et décalée d’un quartier pavillonnaire perdu au milieu de nulle part en Europe du Nord !

Les révélations et les confirmations seront donc davantage à chercher du côté du Certain Regard (5 premiers films et plusieurs deuxièmes films sur 19 sélectionnés) et bien sûr des sections parallèles, la Semaine de la Critique étant réservée aux premières et deuxièmes œuvres. Espérons tout de même que la Compétition ne soit pas cette année qu’une instance de confirmation du talent des auteurs qu’elle regroupe mais également un lieu de surprises (de la part d’artistes bien connus donc, potentiellement Kechiche, James Gray et Jarmusch), de débats voire de polémiques. Une déclaration récurrente de Frémaux (faite au Figaro en 2012 puis presque mot pour mot au Grand Journal cette année) semble aller dans ce sens : « L’idée n’est pas seulement de savoir : est-ce que j’aime ou j’aime pas? mais plutôt : est-ce bien ou non pour Cannes? Faut-il prendre ce film ou pas ? ». Déclaration tout de même ambiguë : quel est cet impératif dont parle le sélectionneur sans rien préciser ? Post Tenebras Lux de Carlos Reygadas a-t-il été « bien » pour Cannes 2012, sa sélection était-elle nécessaire ? Faut-il à chaque Compétition son ovni, quitte à ce que l’oeuvre ait de sérieux airs autistes ? « Faut-il » donner une exposition festivalière à des œuvres sous prétexte qu’elles sont un peu fragiles, expérimentales jusqu’à être d’un accès extrêmement difficile ? Faut-il continuer à tout prix de soutenir certains auteurs, même lorsqu’ils livrent manifestement une œuvre mineure ? La question de la nécessité de la sélection en Compétition pouvait être posée très souvent l’an dernier face à une Compétition globalement faiblarde. Espérons qu’elle le soit moins en 2013…

#4

#4 – IDENTITÉS EN PAGAILLE


La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche

Pour cette année, le Délégué Général annonce « des choses discutées, certainement moins par le fond que par la forme. ». Le fond des œuvres sélectionnées en Compétition laisse pourtant présager quelques fils conducteurs intéressants et potentiellement sujets à débats. Tandis que les manifestations continuent en France même suite à l’adoption de la loi sur le mariage pour tous et créent un climat délétère autour des questions liées à l’homosexualité, notons qu’au moins deux œuvres attendues évoqueront celle-ci de manière frontale : on a déjà parlé du film de Sodebergh, auquel il faut ajouter La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche. Tout le début de l’oeuvre littéraire d’origine dissèque les scrupules qu’une lycéenne a à sortir avec une autre fille. Au-delà de son sujet, l’adaptation pourrait bien être de ces films suscitant « un débat de forme ». Il peut paraître banal de dire d’une BD qu’elle a des airs cinématographiques. Pour autant, rarement on a eu autant l’impression de feuilleter un storyboard que face au remarquable travail de la Belge Julie Maroh, « Le Bleu est une Couleur chaude » (2010). Cette histoire de la passion d’une lycéenne pour une jeune femme mystérieuse aux cheveux bleus (jouée par Léa Seydoux dans l’adaptation) est portée par un magnifique travail visuel où le degré de coloration et les jeux d’ombre et de lumière se font constamment les reflets du ressenti de l’héroïne. Kechiche reconduira-t-il dans son adaptation le travail graphique de l’auteur ? Comment est-il passé d’une BD de 150 pages à peine à une œuvre cinématographique de 3h qui sortira en salles en deux volets ? En a-t-il développé l’ancrage social? les dimensions polémiques ? A-t-il réécrit tout le pan final de l’histoire (le synopsis annonce quelque chose d’assez fidèle, au moins pour le début donc) ? A-t-il imaginé un jeu entre le réel et la fiction ? Cela explique-t-il que l’héroïne ne s’appelle plus Clémentine mais Adèle comme son interprète Adèle Exarchopoulos ? Le mystère qui entoure l’oeuvre n’en fait que davantage l’une des plus attendues de la 66e édition du Festival. Toujours est-il que, si l’adaptation est fidèle, les actrices devraient être aussi peu farouches que ne le seront certainement Michael Douglas et Matt Damon dans Ma Vie avec Liberace. Frémaux annonçait d’ailleurs en interview que l’un des éléments récurrents des films de la sélection consistera en des scènes de sexe explicites allant assez loin…

En guise de commentaire général sur la Sélection, le Délégué Général déclarait : « Les films de l’année évoquent les identités, les engagements et les vies intimes des individus. C’est la passion amoureuse chez Kechiche, la folie d’un Amérindien que soigne un psychiatre français chez Desplechin, un grand chanteur populaire qui doit cacher son homosexualité chez Soderbergh, une famille japonaise dont le destin est changé par un enfant chez Hirokazu Kore-Eda… Les cinéastes racontent combien les fragilités de la vie construisent les êtres humains que nous sommes. Quand le Festival de Cannes est politique, c’est parce que les films le sont et les auteurs. Cannes est le reflet de ce qu’il reçoit. » Et pour éviter l’appréhension de voir sur la Croisette des œuvres donnant l’impression d’être sélectionnées de manière opportuniste pour leur sujet particulièrement débattu à l’heure actuelle (les droits des homosexuels, par exemple, constitueraient-ils un critère dans le choix par Frémaux de ces fameuses oeuvres qu’il « faut » montrer à Cannes?), revenons à un commentaire de l’an dernier : « Qu’une sélection dise des choses sur le cinéma et sur le monde, nous le revendiquons. Mais chaque film est retenu pour ses qualités propres. Si musicalité il y a, si cohérences ou discordances produisent de l’effet, c’est grâce aux cinéastes qui posent sur nos vies un regard qui fait sens quand les films s’additionnent. »

#3

#3 – UNE PLACE POUR LES GENRES ?


We are what we are de Jon Mickle, film sur une famille de cannibales passé par Sundance

Autre critique adressable à la Compétition : elle est presque exclusivement composée de films rattachables au genre du drame. On note bien quelques efforts depuis la prise de poste par M. Frémaux en 2001, avec notamment les sélections en Compétition de films tels que Moulin Rouge!, les deux premiers Shrek (le premier l’était en 2000, sous Gilles Jacob Délégué Général) ou Sin City. L’an dernier, La Part des Anges et Moonrise Kingdom demeuraient néanmoins des « films d’auteurs légers ». Thierry Frémaux explique adorer voir des comédies mais dit recevoir peu de propositions de ce genre et s’inquiète par exemple de la manière dont aurait pu être reçu Intouchables – qu’il juge « merveilleux, formidable » – sur la Croisette. « Aurait-il fait 19 millions d’entrées ? Il aurait peut-être été estampillé Cannes, intello. » Situation intenable : d’un côté une envie de voir les films les plus variés possible à Cannes – y compris en termes de genres, de l’autre une intransigeance voire un défoulement particulièrement assassin de la critique durant ces dix jours où elle est reine, libre de « faire et défaire » les films en une demi-journée. Toujours sur le cas Intouchables, Frémaux continue à raison : « on se serait entendu dire par des critiques qu’on ne vient pas à Cannes pour voir ça ».

Reste que lorsque la dominante est sérieuse et le rythme de trois à cinq films par jour, les respirations qu’offrent les films de genre sont nécessaires entre deux drames intimistes et/ou sociaux. En Compétition cette année : deux thrillers à priori ultra-violents. Nicolas Winding Refn a de nouveau les honneurs de la Compétition cette année avec Only God forgives, comme pour Drive en 2011. Takashi Miike, lui, risque d’avoir quelque chose de plus surprenant à proposer que le remake lisse du chef-d’oeuvre de Kobayashi, Harakiri. Son Straw Shield risque de faire mal : un homme politique y lance une chasse à l’homme nationale en promettant une grosse somme à qui abattra l’assassin de sa fille !
Ajouté à la Compétition sur le tard, Only Lovers left alive de Jim Jarmusch racontera une histoire d’amour entre deux vampires, incarnés par Tilda Swinton et Tom Hiddleston (superbes choix de casting!) sans que l’on puisse s’attendre pour autant à quelque chose de très remuant de la part du réalisateur de Ghost Dog (1999), réappropriation sur un mode mineur du film de samouraï. Par ailleurs, pas moins de quatre polars seront montrés Hors Compétition : Blind Detective, le nouveau Johnnie To annoncé comme particulièrement déchaîné et même assez drôle, Blood Ties de Guillaume Canet, Moonsoon Shootout, premier film de l’Indien Amit Kumar, et Zulu de Jérôme Salle en clôture de festival. A noter, également Hors Compétition, le survival radical de J.C. Chandor, All is lost, sans dialogue et avec comme unique acteur Robert Redford en homme perdu en mer. Le film, qui s’annonce impressionnant, a été tourné dans les studios de Baja au Mexique, initialement construits pour le tournage de Titanic !

Plus que jamais, c’est donc la Quinzaine des Réalisateurs qui réservera la plus belle place aux genres : ce n’est pas peu fièrement que son Délégué Edouard Waintrop débute sa présentation de la sélection en annonçant trois comédies, quatre à cinq films rattachables au genre policier (dont une comédie policière, Tip Top de Serge Bozon, avec François Damiens, Isabelle Huppert et Sandrine Kimberlain) et deux films d’horreur. Côté polar seront donc montrés le Philippin On the Job, qui suit paraît-il dans un style assez percutant (voir le teaser ci-dessus) les pratiques quotidiennes de tueurs à gages, l’Indien Ugly, histoire d’un enlèvement d’enfant par le réalisateur de Gangs of Wasseypur, et l’indé américain Blue Ruin sur lequel Waintrop ne tarit pas d’éloges ! Côté science-fiction, en plus du très attendu Congrès d’Ari Folman, l’événement devrait se situer du côté de The last Days on Mars, premier long de l’Irlandais Ruairí Robinson, déjà remarqué pour ses courts de SF ambitieux : The silent City (2006), avec Cillian Murphy, BlinkyTM (Bad Robot) (2011) et Imaginary Forces (2013). Le film suivrait une équipe de scientifiques attendant de revenir sur Terre après une mission sur Mars. Waintrop évoque une première partie pleine d’une tension avant tout verbale, brillamment dialoguée, qui laisserait progressivement place à l’horreur, à une « situation classique mais magnifiquement mise en scène » selon le Délégué. Et qu’attendre du fameux film de cannibales, We are what we are, remake d’un film mexicain, Ne nous jugez pas, déjà présenté à la même Quinzaine il y a trois ans ? Peut-être pas grand-chose, vu l’aperçu disponible de Stake Land, le premier long de Jon Mickle, film de zombies à priori anecdotique sorti directement en DVD chez nous…

#2

#2 – UN PEU DE FRAÎCHEUR !


Les Rencontres d’après Minuit de Yann Gonzalez

Si montrer un cinéma de genre en bonne santé nous paraît être un enjeu de taille pour Cannes 2013, c’est surtout en réaction au trop-plein de films de drames lourdement sérieux voire déprimants ou simplement abjects qui ont marqué l’édition 2012. Si on regrette qu’ils aient intégré au lot Amour sans avoir cherché à en percer toute la finesse, les Cahiers du Cinéma avaient dénoncé à raison un ensemble de films donnant l’impression d’être « pensés pour Cannes » dans leur goût pour une dureté sentencieuse et prétendument impressionnante. Le partage du chef opérateur Oleg Mutu par Au-delà des Collines et Dans la Brume n’était qu’un des éléments accusant la complaisance de plusieurs films d’auteurs dans une image grise qui renforce encore la dureté impitoyable du fond. On a dénoncé sur ce site la roublardise de Thomas Vinterberg, la trashitude auto-satisfaite de Lee Daniels ou la misanthropie abjecte d’Ulrich Seidl. Mais souvent préféré faire l’impasse sur ce qui se tramait dans le cinéma français (à un coup de gueule près). La morosité et le constat social sans appel semblent s’y être imposés comme les canons esthétiques et narratifs d’un certain cinéma d’auteur et malheureusement comme des tickets d’entrée dans les grands festivals…


Affiche de Nos Héros sont morts ce Soir de David Perrault

Si la revue peut donner l’impression agaçante de vouloir pondre des manifestes à tire-larigot, force est de constater que la tribune que livre son rédacteur en chef Stéphane Delorme dans le numéro d’avril 2013 (reprise en version condensée lors d’une intervention radio) arrive à point nommé après un semestre entier d’échec des films français à nous séduire. Ce passage à vide ne s’explique pas seulement par une stratégie unanime des producteurs et distributeurs consistant à attendre une éventuelle sélection canoise (et qui fera que les films s’étoufferont les uns les autres dans le grand embouteillage annuel du cinéma d’auteur : octobre-novembre). Il acte d’un manque sur lequel Delorme met le doigt : un manque de lyrisme. « La France est une nation de premiers films (soixante, soixante-dix par an), et pourtant l’insatisfaction n’en finit pas face aux générations successives de jeunes cinéastes. Le naturalisme a plus ou moins tout décidé, obligeant tout le monde à se positionner par rapport à lui », écrit-il. Ou encore : « Il faut que le cinéma français arrête de faire ses petits comptes, ses petits arrangements, ses petits calculs, il faut qu’il fasse de grands gestes, quitte à s’égarer, mais des gestes inédits, d’où la stupeur devant Holy Motors qui a rendu d’un coup ringards trente ans de cinéma français en remettant soudain de « l’âme dans la machine ». Il ne faudrait pas que le film de Carax soit rangé dans la catégorie « ovnis », précisément non, il faut repartir de là : oui, ça peut être ça, le cinéma. »


La Fille du 14 Juillet d’Antonin Peretjatko

Espérons que le lyrisme et l’audace – éventuellement la fantaisie et la légèreté – soient au rendez-vous des films des jeunes cinéastes français présents à Cannes. Le Délégué Général de la Semaine de la Critique, Charles Tesson, revendique pour sa sélection 2013 une « liberté de ton, celle du jeune cinéma français qui s’affirme par la richesse de ses différences ». Croisons les doigts pour lui donner raison une fois les films en salles. On attend beaucoup de Nos Héros sont morts ce Soir de David Perrault, film noir situé dans le milieu du catch que Tesson annonce comme « une proposition de cinéma radicalement différente », un hommage à l’univers des années 1950 avec une identité très actuelle, « un peu comme si Wong Kar-waï revisitait Jacques Becker ». On est particulièrement curieux, également, de découvrir les premiers longs-métrages de deux cinéastes dont on a apprécié les courts : près de dix ans après French Kiss (2004), Antonin Peretjatko montrera à la Quinzaine La Fille du 14 Juillet, comédie à priori très loufoque sur une bande d’amis qui part en vacances au moment où, crise oblige, le gouvernement avance la rentrée scolaire et veut (re)mettre la France au travail dès le 1er août. Mais c’est surtout Yann Gonzalez (By the Kiss (2006), Nous ne serons plus jamais seuls (2012), Land of my Dreams (2012)) qui pourrait briller à la Semaine et trancher tout particulièrement avec le tout-venant de la production française. Tourné en studios dans des décors à l’artifice joyeusement revendiqué et aux couleurs exacerbées, Les Rencontres d’après minuit suivra les errances oniriques et fantasmatiques d’un couple qui se prépare à recevoir des invités pour une nuit d’orgie. Le film est annoncé comme étrange et poétique, cru et délicat.


Grand Central de Rebecca Zlotowski

Espérons que les films trouvent leur voie entre économie restreinte et ambition visuelle, proposent quelque chose de vraiment exalté plutôt qu’une légèreté un peu trop fabriquée à la Serge Bozon (qui présente son nouveau film, la comédie policière Tip Top, à la Quinzaine) ou osent l’ampleur romanesque du récit sentimental comme le promettent Katell Quillévéré (Suzane à la Semaine) ou Rebecca Zlotowski (Grand Central au Certain Regard), deux cinéastes trop vite intronisées « révélations » nationale en 2010 avec respectivement Un Poison violent et Belle Épine, énièmes portraits de jeunes filles en fleur qui déguisent leur mollesse en « sensibilité » et nous paraissent constituer tout sauf une relève… Et puis, si jamais les promesses françaises n’étaient pas tenues, il y aurait toujours – à la Quinzaine avec un nouveau film et un documentaire sur son projet maudit – un allumé, un vrai :

#1

#1 – UNE HIÉRARCHIE INTER-SÉLECTIONS TROUBLÉE


Le Congrès d’Ari Folman, mi-animé, mi-live, était attendu en Compétition mais ouvrira la Quinzaine

Finissons en le disant tout net : sur le papier, 2013 pourrait bien être un très grand cru cannois. En 2011 (on y était), de belles réussites s’enchaînaient jour après jour en Sélection Officielle, Valérie Donzelli enchantait et Jeff Nichols explosait à la Semaine de la Critique, mais la Quinzaine des Réalisateurs traînait la patte avec très peu d’oeuvres stimulantes (Les Géants de Bouli Lanners et La Fée d’Abel, Gordon et Romy, c’était même à peu près tout!). Les tribunes outrées se sont alors multipliées dans les grands quotidiens, qui ont mené dans le direct après-Festival à ce que Frédéric Boyer soit « remercié » après avoir été Délégué Général pour seulement deux éditions (dans un article de juin 2011, les Cahiers du Cinéma parlaient d’« éviction sans sommation » et laissaient entendre une guerre d’influence parisienne particulièrement impitoyable) ! Toujours est-il que la désignation d’un remplaçant a été rapide mais couronnée de succès : en 2012, ce n’étaient plus les clichés fatiguants de cinéma d’auteur sérieux mais les films enthousiasmants qui étaient majoritaires au Noga Hilton. La réussite d’Edouard Waintrop, c’est d’avoir su renouer avec les racines de la section et jouer la carte de la variété des genres (cf. notre #3). En plus du beau The We and the I de Gondry en ouverture, étaient sélectionnés le diptyque policier Gangs of Wasseypur, le joli film d’animation Ernest et Célestine, les comédies Adieu Berthe et Camille redouble ou encore Rengaine et No. Si on ne trouvait pas vraiment là de grands films, l’écart de niveau entre les œuvres semblait nettement moins choquant qu’il ne l’était en Compétition Officielle !


Après être passée en Compétition en 2006, Sofia Coppola ouvrira le Certain Regard avec The Bling Ring

Il est ainsi réjouissant de constater que la nouvelle santé de la Quinzaine vient compléter un processus à l’oeuvre au sein de la Sélection Officielle : Thierry Frémaux n’a cessé ces dernières années de répéter son envie de faire du Certain Regard une réelle « face B » de la Compétition en en augmentant le prestige. Ainsi y trouve-t-on quelques titres tellement attendus des cinéphiles que tout le monde leur promettait la Compétition d’office : The Bling Ring de Sofia Coppola en ouverture, Les Salauds de Claire Denis ou encore la réalisation de James Franco. De fait, certains films vus dans la dite section ces dernières années étaient au moins aussi bons que d’autres sélectionnés en Compétition : A perdre la Raison, Laurence anyways, Elefante blanco, Les Bêtes du Sud sauvage, Elena ou encore Martha Marcy May Marlene.

Et si le bon équilibre était donc trouvé ? Une Semaine de la Critique exclusivement dédiée aux premiers et deuxièmes films, nombreux aussi à la Quinzaine qui fait par ailleurs la part belle aux genres, à des films plus petits et plus étranges (selon Indiewire, elle serait même plus attirante que la Sélection Officielle cette année) ; une Compétition dominée par des poids lourds suffisamment établis pour pouvoir affronter une intransigeance de la critique – plus accentuée que jamais durant le Festival – et un Certain Regard comme instance de confirmation (avec une poignée de premiers films). La présence de grands noms – principal outil d’évaluation possible des sections à priori (forcément) – est observable dans chacune des trois dernières sections, et certains cinéastes de renom (Sofia Coppola, Claire Denis, Alexandre Jodorowsky – un allumé, un exalté, un vrai -, Ari Folman, Raphaël Nadjari) présentent cette année leur nouveau film dans une autre section que la Compétition par laquelle ils sont pourtant passés auparavant – signe que la hiérarchie n’est pas absolue, que la Compétition ne devient pas un tout-ou-rien dès lors qu’on y accède une fois… Espérons que pour ceux qui y prendront part, Cannes soit cette année un vaste et beau terrain de cinéma aux quatre grandes maisons – Théâtre Lumière, Salle Debussy, Noga Hilton, Espace Miramar – aux identités propres, accueillantes et stimulantes.

1 Comment

  • Tristan Says

    Article des plus pertinents. Même si certains décrient Frémaux, personne ne peut le traiter de démago, il ne fait que des choix de cinéma, rien d’autre. 

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