Rengaine Et Son Tournage : Une Odyssée

Né en 1974, Rachid Djaïdani a publié trois romans, est apparu dans Ma 6-T va crack-er (1997), a réalisé deux documentaires et une web-série. S’il fait aujourd’hui le tour de France, c’est pour Rengaine, Prix de la FIPRESCI (Fédération internationale de la presse cinématographique) lors de la dernière Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes. Un premier long-métrage de fiction pas comme les autres, ne serait-ce que par le temps nécessaire à son achèvement : neuf ans. « Neuf ans de vagabondages, d’errances, de doutes entre la première et la dernière fois où j’ai appuyé sur le bouton de la caméra. Neuf ans, aussi, à crier avec très peu de monde pour t’ouvrir la porte. (…) Il faut savoir aller au-delà des préjugés qui te font dire que ce n’est pas ta place. Comme le boxeur que j’étais, j’ai décidé de monter sur le ring » raconte le réalisateur, qui est également scénariste, producteur, chef opérateur, monteur et ingénieur du son sur Rengaine. Et dire que tout a peut-être commencé comme ça : « Je gardais les camions pendant le tournage de La Haine (1995) ». En jargon de cinéma, on dit « assistant-régie ». « Je dis souvent que La Haine m’a mis le pied à l’étrier mais qu’en dessous, il n’y avait pas de cheval ! ». Tout au long de l’aventure, les personnes défilent et peu sont présentes à chaque petite étape du processus. Sabrina Hamida, compagne du cinéaste et interprète du personnage principal, est de ces rares-là. « C’est pas un film de potes. Qu’est-ce qu’on peut faire avec des potes sinon de la compote (rires) ?! Je préfère parler d’individualités qui ont apporté chacune au film. »

Neuf ans. « Avec un film comme Rengaine, au-delà du cinéma, c’est sa vie et celle des amis qui nous ont suivi qu’on met en jeu. Dans une situation précaire de ce type, je ne suis pas dans l’esquive, je suis dans le frontal. Il y a eu au total plus de quatre cents heures de tournées et même une version du film entièrement située en hiver, que je n’ai finalement pas gardée ! Ce sont la dignité, la fierté qui sont en jeu sur une si longue période. » Caméra au poing, cœur généreux et parler poète, Djaïdani a accumulé les petits bouts de film glanés avec tels ou tels amis croisés un soir, parfois complètement à l’improviste. L’acteur et artiste peintre Yassine Mekhnache explique : « La scène que j’ai tournée pour Rengaine [la peinture à la bombe du titre du film, NdlR], elle date de 2005 ! Je me souviens d’un jour où Rachid m’avait appelé en me demandant ce que je faisais ce soir-là. Je lui dis que je compte aller taguer dans la nuit quelque part et il me dit immédiatement qu’il veut tourner une scène de peinture sur mur, le soir même. Six ans après, on se rend compte qu’on fait partie d’un projet plus grand ! Personne n’a pu sentir l’ampleur de la chose, on ne savait presque pas qu’on tournait un film ! »

En autant d’années, les acteurs occasionnels de Djaïdani vivent leur vie, et certains creusent leur sillon plus que d’autres. Slimane Dazi, entre temps, a tourné un second rôle des plus marquants dans Un Prophète de Jacques Audiard (2009) et est apparu dans De Force (2011) et Les Hommes libres (2011) : « Il fallait parfois lui demander d’oublier ce qu’il avait appris avec Audiard, de retrouver un état qui était celui de tous lorsqu’on tournait pour Rengaine. Il fallait être dans la matière, pas dans l’intellectualisation. Il fallait du ‘One Take’, du danger », explique le réalisateur. Stéphane Soo Mongo, qui incarne Dorcy à l’écran, est depuis monté sur les planches chez rien moins que Peter Brook, avec lequel Djaïdani avait lui-même collaboré à ses débuts. En 2012, lorsqu’Edouard Waintrop sélectionne Rengaine à la Quinzaine des Réalisateurs, certains de ses artisans tombent des nues et sont complètement pris au dépourvu. Djaïdani raconte : « On est descendu à Cannes en mode commando, à quinze, sans savoir ni où dormir, ni où manger et en sachant très bien qu’avant la projection, les professionnels nous dévisageraient en se demandant ce qu’on foutait là. Sauf qu’en en sortant, ils étaient bien contents de nous voir ! »

L’interprète du rôle très marquant du frère aîné de Sabrina, que toute sa fratrie ignore, évoque à son tour son expérience sur le film : « Quatre-vingt-quinze pour cent de ce qui est évoqué autour de mon personnage à l’écran, c’est ma vie. Je suis l’aîné le quatre frères et trois sœurs. Le problème de Sabrina, mes trois sœurs l’ont vécu. J’ai presque envie de dire que le rôle était facile ! Sauf pour une chose, heureusement : je n’ai pas été rejeté et refoulé par ma famille pour ce que j’étais. » L’une des forces du film, c’est précisément de mêler le réel, le vécu d’acteurs pour la plupart amateurs et l’expérience personnelle à une fantaisie évidente : avec son histoire d’un couple mixte Arabe/Noir entravé dans son envie de mariage par les quarante frères de la jeune femme maghrébine, Djaïdani emprunte clairement aux contes ancestraux.

Son évocation du thème délicat de la mixité frappe par son caractère très frontal, aux excès revendiqués : « Quand on crée une œuvre qu’on veut durable, il faut aller là où ça fait mal. Je savais que jamais le thème de la mixité n’avait été traité avec la radicalité qui était la mienne. Quand on est sans argent et qu’on ne fait tout qu’avec ses tripes, on ne peut pas être dans la séduction, on refuse même de l’être ! (…) Je suis métis moi-même, ma mère est soudanaise et mon père algérien. Les insultes, j’ai connu, et des deux côtés. Il aurait été trop facile d’aller dans le cliché d’une relation entre un personnage blanc et un autre de couleur, on aurait fini avec ‘le pauvre petit Noir’ ou ‘le pauvre petit Arabe’ membre d’une minorité en France. Les origines qui sont les miennes m’intéressaient plus. De loin, on pourrait croire que les personnages de Rengaine fréquentent autant d’Arabes que de Noirs. On a l’illusion, en les voyant traîner ensemble dans la rue, que tout va bien. J’ai voulu m’approcher de ces silhouettes qu’on croise chaque jour et montrer aux gens ce que je connais. » En neuf années, autant dire que le scénario a eu le temps d’évoluer, la réflexion du cinéaste sur son sujet de se préciser, voire ses partis-pris d’être changés du tout au tout (attention : la prochaine citation comporte un spoiler) « Pendant longtemps, j’étais dans une radicalité qui me poussait à terminer mon histoire dans le sang. On a tourné une scène où Slimane met une balle dans la tête de Dorcy. Et puis, la vie avance, on a une petite fille et on réalise la responsabilité que c’est de faire un film. Le boxeur que j’étais s’est posé, cadré, a cadré ses plans : ce sont ces images de Slimane et de Dorcy face à face à la toute fin. Des images muries avec les années donc, que j’aime profondément. »

Rengaine, c’est aussi et bien sûr une forme, visiblement pensée dans le même esprit de dynamisme et de radicalité que son fond, qui nous évoque Donoma de Djinn Carrenard (2011), sorti tout juste un an plus tôt. Et ce d’autant plus lorsque l’on trouve le nom de cet autre jeune réalisateur parmi les remerciements de Djaïdani, qui explique qu’il a été frappé par la proximité entre leurs deux films quand bien même ils n’étaient absolument pas des projets liés par quelque concertation que ce soit. Lorsqu’il a vu que Carrenard n’évoquait pas quelque chose de trop proche du sujet de son film à lui, ce fut un soulagement : Rengaine allait pouvoir exister dans toute sa singularité ! Mieux : le style de Djinn Carrenard, fort de « plans de respiration, d’aération » a donné à Djaïdani de belles idées à prendre pour plus tard…

Lorsqu’on le questionne sur le pourquoi de ses cadrages presque constamment étroits, de sa caméra épousant à chaque instant les mouvements des acteurs, il explique : « Je voulais qu’on voit ces personnages sans masque, sans voile, qu’on puisse lire à travers les pixels, à travers le caramel de leur peau, qu’on veuille les toucher si on les croisait le lendemain dans la rue. C’est aussi un acte politique de dire ‘On est là. On fait de belles images mais avant tout, on est là’. C’est un bouquet de fleurs que j’offre, celui de nos visages. On est là et on est beau. » C’est également Paris qu’il s’agit de capter, et si possible d’une manière différente de celle à laquelle le public est habitué. L’histoire même impose cette démarche, les personnages de Rengaine étant ces ombres anonymes à l’arrière-plan de bien des scènes de films français que l’on connaît. « D’habitude, on va au Sacré-Cœur voir où Amélie Poulain a bu son dernier cacao. J’espère que, maintenant, vous irez voir le Sacré-Cœur pour voir un peu où Rengaine a été fait » plaisante le cinéaste.

A propos du double-sens du titre : « Slimane, au début, dégaine. A la fin, tel le Petit Poucet, il a remonté le chemin, est allé à la rencontre de ses frères, il recadre et il rengaine. Il y a aussi cette rengaine : ‘T’es au courant que Sabrina va se marier avec un renoi ?!’ ». Bien entendu, on ne saurait voir à l’écran, en 1h15, ces quarante frères de l’héroïne que le faux-aîné protecteur met au courant un à un. Un parti-pris de famille incroyablement nombreuse que le réalisateur justifie ainsi : « S’il n’y avait eu qu’un seul frère, l’impression de stigmatisation aurait été trop forte. En évoquant quarante frères, c’est différent : il y a un flic, un artiste peintre, un qui est complètement rejeté par la famille, etc. »

L’ultime question qui se pose au sujet d’une élaboration filmique longue de neuf ans est évidente : comment finir ? Comment pouvoir, finir, d’abord, lorsqu’on est sans moyens ? « Arrivé un moment, il y a des besoins auxquels tu ne peux plus faire face et des choses que tu n’es plus en mesure de faire. Je remercie Yassine Mekhnache, qui m’a par exemple aidé à trouver un mécène qui financerait les 5 000€ d’un sous-titrage anglais pour le Festival de Cannes. » Comment savoir finir, enfin ? « Je crois être mon plus grand adversaire. Le film dure 1h15 parce qu’il n’y avait pas de professionnel prêt à offrir, en post-production, un format long pour ce budget-là. Lorsque le film passe en laboratoire pour obtenir un DCP, il arrive qu’il soit travaillé en même temps qu’un film d’Audiard ou de Merzak Allouache. Mais la différence de traitement est indéniable. (…) Quand on regarde le film, avec tous les techniciens, c’est le silence avant les applaudissements qui dit que c’est fini, qu’on tient notre métrage. Ce sont les larmes qui disent que c’est fini. »

Propos retranscrits à partir d’un échange avec le public suite à l’avant-première du film le mardi 6 novembre 2012 au cinéma Comoedia de Lyon

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