[ENTRETIEN] Thierry Poiraud

On lui devait un ovni complètement fou, à savoir Atomik Circus – coréalisé avec son frère Didier. On lui devait aussi le second segment – le plus clairement horrifique – du diptyque Goal of the dead. On lui doit désormais Alone, en quelque sorte le premier film « sérieux » de sa filmographie, centré sur un groupe d’adolescents confrontés à une épidémie virale qui fait paser les adultes par un état de violence extrême. Un film ouvertement symbolique, d’une vraie beauté visuelle, mais qui ne nous avait pas forcément très convaincu par son contenu (assez prévisible) et par son rythme (assez faible). Toutefois, à l’occasion de sa venue aux Hallucinations Collectives (où le film était présenté en compétition), nous avons tenu à interviewer Thierry Poiraud pour en savoir plus sur la genèse de ce film et sur son envie de quitter la gaudriole horrifique pour un ton plus « premier degré ». Changer de ton dans le cinéma de genre est un exercice qui reste des plus difficiles pour un cinéaste, mais chaque tentative, qu’elle soit réussie ou pas, se doit d’être saluée et encouragée. Donc acte. Et maintenant, laissons-lui la parole…

Courte-Focale : Quelle a été l’origine du projet Alone ?

Après avoir fait Goal of the dead, j’avais eu d’abord le désir très fort de faire un film sur les adolescents. Je suis très fan des films de Larry Clark, c’est un genre que j’aime énormément. Par ailleurs, j’avais beaucoup souffert d’une attente assez fréquente chez les réalisateurs qui est celle du casting, à savoir le fait d’avoir obligatoirement des stars, ce genre de choses. En faisant un film d’ados avec uniquement de jeunes acteurs inconnus, j’étais débarrassé de ce problème. Et à un moment donné, pendant que l’on travaillait sur l’écriture du scénario, l’idée d’y greffer du fantastique avec cette histoire d’infectés a fini par s’imposer.

Comment as-tu procédé pour le casting ? Les jeunes acteurs qui ont été sélectionnés provenaient-ils du même milieu que leurs personnages ?

Au départ, je m’étais mis dans l’idée de jouer la carte du réalisme en cherchant des acteurs qui viendraient précisément de ce type de contexte. Il faut dire aussi que la nièce de ma scénariste était elle-même dans un foyer, et nous avons donc choisi de rencontrer des personnes issues de ce milieu. Ce sont des gens finalement assez timides, qui peuvent être à la fois très durs et très renfermés sur eux-mêmes. Le souci, c’est que les jeunes que je rencontrais n’étaient pas forcément à l’aise à l’idée de se livrer. Du coup, on s’est finalement rabattus sur un casting de jeunes qui n’étaient pas issus d’un milieu particulier. On a trouvé des jeunes de Londres qui avaient des backgrounds très différents, mais qui, en même temps, commençaient pour la plupart à pratiquer le métier d’acteur. Cela m’a beaucoup aidé pour l’écriture, puisque le travail a consisté à réécrire les dialogues et les personnages en fonction de leur background et de leur personnalité.

Comment as-tu dirigé et préparé les acteurs ?

Ce qui s’est passé, c’est qu’on les a réunis quinze jours avant le tournage dans un hôtel de l’île où l’on s’apprêtait à tourner le film – qui était une île des Canaries. L’idée était de faire plusieurs lectures du scénario et de voir comment ils arrivaient à apprivoiser le texte. Ce n’était pas vraiment des répétitions, mais plutôt des ateliers où je les laissais libres de changer certaines lignes de dialogue s’ils le souhaitaient, voire même de réécrire certaines situations en fonction de leur jeunesse et de leur vécu. Et parallèlement à ça, il y avait aussi des ateliers un peu plus décontractés, où ils faisaient du sport, des soirées en boîte de nuit, des visionnages de films en groupe, etc… C’était pour voir comment le groupe se formait et se segmentait en plusieurs sous-groupes. La scénariste se servait de tout cela pour récrire le scénario, le chef opérateur les filmait parfois avec une petite caméra vidéo, et au bout de trois semaines, j’avais cerné la psychologie de chacun. Cela a été d’une grande aide pour pouvoir les diriger sur le tournage. Leur vécu a vraiment servi en amont à faciliter la direction d’acteurs. Bien sûr, ça les dérangeait un peu au début, mais ils ont finalement compris quel était mon objectif. C’était un exercice d’autant plus nouveau pour moi que, sur Atomik Circus et Goal of the dead, les dialogues étaient toujours très écrits dès le départ.

Au vu du fait de gérer des acteurs jeunes dans un environnement très chaotique, quelle a été la scène la plus difficile à tourner ?

Bizarrement, les séquences les plus difficiles à tourner ont été celles dans le foyer, c’est-à-dire celles où les acteurs devaient surtout jouer avec leur vécu et leur personnalité. A l’inverse, lorsque je les mettais dans une situation de chaos, où il fallait utiliser des flingues, conduire une voiture, se mettre du sang sur la tête et plein d’autres choses extrêmes, ils adoraient parce qu’ils voyaient ça comme un jeu. Ce que je comprenais tout à fait, étant donné que je ressens le même plaisir à faire gicler du sang ! (rires) Dès qu’il s’agit de dépenser toute leur énergie, ça devient jouissif pour eux. Mais tout ce qui touchait à l’intime, ça ne leur plaisait pas beaucoup. C’était même assez pénible à tourner… Cela dit, le tournage de la scène du meurtre de la petite fille n’a pas été non plus très facile : on a dû indiquer à cette très jeune actrice quel était le contexte et jouer ensuite sur le montage de manière à ce que l’on croit qu’elle est réellement violentée par sa mère infectée. J’ai constaté que, même à six ans, les jeunes acteurs comprennent très bien qu’on tourne un film d’horreur et que ça les éclate de pouvoir se lâcher à l’intérieur d’un tel genre.

Pourquoi as-tu choisi de tourner le film en langue anglaise ? Était-ce une contrainte de production ?

Oui et non. Au début, quand j’ai commencé à travailler sur le sujet, le scénario était écrit en français, mais assez rapidement, comme il s’agissait d’un film de genre, mes trois producteurs m’ont conseillé d’adopter une approche plus internationale. Tourner le film en anglais permet de le vendre plus facilement à l’étranger. Le film de genre français est déjà difficile à vendre, tout particulièrement en France où il est sans cesse critiqué, mal aimé et mal distribué. En outre, j’avais déjà beaucoup tourné aux Etats-Unis il y a plusieurs années. J’aime beaucoup la langue anglaise, en particulier parce que bon nombre de films de genre que j’ai aimés utilisaient cette langue. Lorsque j’ai rencontré les acteurs anglais, le choix de la langue anglaise m’apparaissait clairement indiscutable. Et enfin, le scénario était censé se dérouler sur une île située au milieu de nulle part, et le fait d’opter pour la langue anglaise permettait de situer le film dans un cadre géographique non indiqué sans que le public puisse se poser de questions là-dessus. Si le film se passait en France, tout le monde se serait demandé sur quelle île française se déroulait l’action !

Qui a eu l’idée du titre français ? Le titre original est pourtant tellement juste pour décrire ce qu’est le film…

C’est une idée du distributeur. Le titre Don’t grow up me semblait être le titre idéal pour le film, mais le distributeur considérait que ça ne parlerait pas à ceux qui ne sont pas anglophones. Après, je me suis quand même battu pour ce titre, mais je me suis rendu compte qu’ils étaient dans le vrai si l’on voulait toucher un public plus jeune. Du coup, on a trouvé un équilibre entre nos deux points de vue : le titre est resté un titre anglais, mais il parle à davantage de monde. Ce sont les aléas de la distribution des films.

Quand j’ai vu le film, j’ai repéré pas mal de références à The Crazies de George Romero. Etait-ce l’une de tes influences en faisant ce film ?

Ca l’a été un peu dans l’approche de l’infection, mais comme je l’ai indiqué, cette histoire d’infection est venue se greffer par la suite sur le scénario. On avait même envisagé d’autres idées, comme une sous-intrigue à base de vampires. Un scénario, ça évolue sans arrêt, et dans notre cas, on s’est arrêté lorsqu’on a eu l’idée d’une infection qui ne touche que les adultes. Comme je n’avais pas envie de filmer encore des zombies, j’ai souhaité quelque chose de plus réaliste. The Crazies parlait avant tout de folie, d’une autre forme d’infection. Ce film nous a donc influencés davantage sur le thème lui-même que sur l’image. Cela dit, dans The Crazies, on ne parle pas de « virus » mais d’un état de folie décrit et défini comme tel. Ce qui m’intéressait vraiment, c’était la psychologie de l’infection.

On a aussi l’impression que le film se recentre vraiment sur une thématique précise : celle du difficile passage à l’âge adulte…

L’étrange position de l’adolescence, c’est que tu restes dans un état d’enfant et que tu es en même temps dans un rapport très concret avec le monde adulte. C’est un entre-deux, un âge à part, qui ne dure pas longtemps. Un adolescent va parfois faire des conneries devant le danger sans s’en apercevoir. Il y a une vraie insouciance là-dedans, et un film comme Kids de Larry Clark est un film qui montre très bien cela. Toute la thématique d’Alone s’est basée là-dessus, de manière à traiter cette phase assez imprévisible de la vie sous l’angle du film de genre.

Quels étaient tes idées pour les décors du film ? Ils sont ici très variés : le foyer (qui est presque un personnage en soi), la forêt, la ville, la plage, le désert, etc…

A l’origine, le film se passait au Canada dans la neige. On avait conçu le périple dans ce genre d’environnement froid et hostile. Les problèmes de subvention que nous avons rencontrés ont fait que nous n’avons pas pu aller au Canada, et il a donc fallu délocaliser l’intrigue. De plus, comme je voyais le film comme une fable où les adultes seraient en quelque sorte des « ogres », j’ai voulu utiliser des décors adéquats, comme un foyer qui ressemble à la maison du Petit Poucet et une forêt qui devient de moins en moins protectrice. Plus les personnages avancent vers l’âge adulte, plus les décors se vident : on bascule alors dans un désert, qui amène ensuite vers un lac, puis vers une ville dévastée. Le film devient plus urbain, plus dur, et donc plus adulte.

As-tu eu des contraintes par rapport au manque d’argent ?

Les plus grosses contraintes venaient surtout du temps. On avait une vingtaine de jours, ce qui était peu. D’autant qu’on faisait un film censé être épique, avec des adolescents dans les rôles principaux. Du coup, j’ai dû faire des coupes sur le scénario, notamment en ce qui concerne la fin. La première scène située dans la ville avait au départ une scène jumelle qui était placée à la fin du film, avec cette fois-ci une situation inversée : les adolescents étaient alors pris en chasse par des enfants qui les prenaient pour des adultes. Au final, il reste encore ça dans les dernières scènes du film, mais de façon plus parcellaire. A l’origine, on avait envisagé une vraie chasse à l’homme, avec des enfants guerriers, des poursuites, et plein d’autres choses.

Cela aurait presque comme Les révoltés de l’an 2000, en quelque sorte…

En effet ! (rires) Cela dit, je n’avais pas encore vu le film de Serrador à l’époque où je préparais le film. Pour vous dire la vérité, j’ai découvert l’existence de ce film grâce à mon ami réalisateur Fabrice Du Welz, qui m’en avait parlé lorsque je lui avais fait lire le scénario d’Alone.

Le film ne sortira pas dans les salles françaises, finalement…

On fait surtout quelques sorties salles en festival ou dans certaines villes en fonction des exploitants qui sont intéressés. Cela rejoint un peu ce qui s’était passé avec Goal of the dead, où on avait été jusqu’à faire une tournée dans tout le pays. Mais pour le reste, le distributeur a voulu tout miser sur la VOD. J’ai beau avoir fait ce film pour le cinéma avant tout, le distributeur m’a bien rappelé que les films de genre sont surtout visionnés en VOD – ce que je fais d’ailleurs moi aussi ! Les exploitants sont aussi très frileux : ils ont peur des films d’horreur déjà à cause de certaines réactions du public, mais aussi parce que ça ne leur rapporte pas assez d’audience. Ce dont je parlais récemment avec Lucile Hadzihalilovic [NDLR : réalisatrice d’Evolution et invitée du festival] concernait la réouverture des cinémas de quartier, qui est en ce moment très active à Paris. C’est un peu comme le succès du vinyle aujourd’hui : les gens se remettent à avoir un rapport concret avec la musique, notamment avec les concerts live qui n’ont jamais aussi bien marché qu’aujourd’hui. Je suis sûr que le cinéma va avoir droit à la même chose, et que l’avenir du cinéma de genre – au-delà de la VOD qui reste à mon sens une très bonne chose – va provenir de la réouverture de ces petites salles de cinéma, où il n’y a désormais plus besoin de pellicule, où l’exploitation ne coûte quasiment rien, où l’on pourrait projeter des DVD d’excellente qualité dans des petites salles très festives, etc… Cela peut constituer un moyen assez chouette de faire revenir les gens dans les salles.

Tu travailles déjà sur d’autres projets ?

Alone a mis deux ans à sortir, donc j’ai eu le temps d’écrire plusieurs projets. Avant de commencer un prochain film, j’ai accepté de réaliser des épisodes d’une série télévisée entre le fantastique et le polar, qui s’appelle Zone blanche et qui sortira l’année prochaine. Je trouve qu’il y a un vrai avenir dans les séries télévisées, car beaucoup de cinéastes sont appelés pour travailler sur ce format-là. Le gros pari à tenir dans ce cas-là, c’est de garder le public dans la salle et non plus de l’amener dans la salle ! Il faut que ça fonctionne dès les premières images si tu veux garder l’attention du public, et j’avoue que c’est très stimulant à faire. Je constate aussi autre chose : certains projets prévus pour être des longs-métrages sont souvent transformés en séries, et ceux qui investissaient avant dans le cinéma fantastique sont davantage intéressés par le format télévisé. Du coup, on en arrive à une situation inversée : tu as des feuilletons qui sortent au cinéma, comme la saga Divergente, et tu as des séries télévisées où l’on cherche à faire de grandes intrigues qui ressemblent à des films de cinéma, comme ce fut le cas récemment avec True Detective.

J’aurai une dernière question concernant Atomik Circus. Suite à son échec en salles, le film est finalement devenu culte. Est-ce qu’on continue encore aujourd’hui à te parler de ce film, et quand est-ce que tu reformeras un binôme de réalisateurs avec ton frère Didier ?

Didier et moi, on va revenir en binôme quand on le pourra. Il faut dire qu’on avait commencé par faire nos courts-métrages ensemble, puis un certain nombre de pubs, sans parler de nos deux années de travail sur Atomik Circus. On se ressemble beaucoup et on est aussi très différents, ce qui nous rend très complémentaires. Par exemple, Didier est plus « tarantinesque » et n’a pas la même sensibilité que moi concernant Alone, qui explore des sujets plus adultes. On a donc choisi de développer chacun nos projets respectifs. Didier est d’ailleurs en train de préparer son premier film en solo, et je pense que c’est une bonne chose : après avoir fait chacun nos projets solo, on essaiera de reformer l’équipe pour retenter quelque chose de foutraque comme Atomik Circus. Ceci dit, on essaiera alors de faire quelque chose de plus construit et de mieux écrit ! (rires) Mais pour en revenir à Atomik Circus, oui, on me parle tout le temps de ce film ! D’ailleurs, histoire de rectifier ta question, ça n’a pas été un gros échec en salles : on a quand même fait 380 000 entrées, ce qui n’était pas mal. Le souci, c’est que le film a coûté tellement cher et que la sortie a été tellement massacrée que ça a fini par faire un boucan pas possible. A l’origine, TF1 avait choisi de produire le film avec un budget qui n’a pas cessé de gonfler, uniquement en voyant les stars au casting (Vanessa Paradis, Benoît Poelvoorde, Jean-Pierre Marielle, etc…). Et surtout, ils n’avaient même pas lu le scénario : ils pensaient qu’avec deux pubards à la réalisation, ça ferait une sorte de Men in black à la française ! (rires) Du coup, quand ils ont vu le résultat, ils se sont rendus compte qu’ils avaient une énorme anomalie commerciale entre les mains. C’était un film impossible à vendre pour eux, et du coup, Didier et moi avons carrément été blacklistés pendant cinq ou six ans ! Pourtant, tout s’était bien passé : le scénario était très fidèle au résultat, le tournage avait été très cool, le budget avait été respecté. C’était censé être une série B avec des aliens en plastique et du sang partout, et c’est ce qu’on a fait. On était surtout naïfs, Didier et moi. Tu peux croire que tout va bien se passer parce que tu as une totale liberté, mais en fait, cette liberté, tu finis toujours par la payer très cher.

Propos recueillis à Lyon le 27 mars 2016 par Guillaume Gas. Un grand merci au cinéma Comoedia, à toute l’équipe de ZoneBis, ainsi qu’aux journalistes Josh Lurienne du site ArtZone Chronicles et Paul Siry du site Sueurs-Froides dont certaines questions ont été reprises ici.

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