[ENTRETIEN] Sandrine Kiberlain et Jeanne Herry

Elle l’adore, premier film de la jeune réalisatrice Jeanne Herry, peut avoir les défauts de ce que cette dernière nomme elle-même un « film-armoire ». L’histoire d’une idolâtrie, en effet, est ici le socle d’un film à plusieurs entrées qui mélangent genres et registres, avec en tête d’affiche Sandrine Kiberlain, César de la meilleure actrice en 2014, brillante de délicatesse et de pudeur, qui donne ici la réplique à Laurent Lafitte. La réalisatrice et son actrice principale sont venues à Lyon nous parler du film, fluide et cohérent, drôle et touchant.

Courte-Focale : Le film peut être interprété de différentes façons, comporte de nombreuses pistes de lecture. Quel a été votre point de départ pour vous lancer dans l’écriture du scénario ? Un personnage, le thème de l’idolâtrie ou éventuellement l’enquête policière ?

Jeanne Herry : Il y avait beaucoup de choses. Je pense que ce film, qui est mon premier film, n’échappe pas à la règle de tous les premiers films. C’est un peu comme une armoire que l’on remplit à ras-bord de choses que l’on aimerait voir, de personnages que l’on trouve intéressants, de thématiques, etc… Il y a quand même eu plusieurs choses. J’avais notamment très envie d’écrire un polar, de construire un récit où une tension s’établirait tout en gardant parfois des moments drôles. Écrire un personnage mythomane, situer un duo faisait aussi partie de mon cahier des charges, donc j’ai effectivement dû conjuguer tout cela. J’ai réalisé une chose entre-temps, cela dit : j’ai fait mes premiers pas dans l’écriture grâce à la rédaction d’un livre que j’ai beaucoup aimé écrire mais que je n’aurais jamais aimé acheter en tant que lectrice. Or, je voulais bel et bien réaliser un film que j’aurais aimé découvrir au cinéma. Ce n’était pas du tout la même démarche.

Concernant le déroulement de l’enquête policière qui raconte le camouflage d’un homicide, aviez-vous des références cinématographiques qui vous ont accompagnées lors de l’écriture ?

JH : Oui, plein ! Beaucoup de polars, les Agatha Christie, Columbo… En référence directe, il y a effectivement quatre films que j’avais très souvent en tête comme Garde à vue de Claude Miller, Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll pour ce pari extrêmement réussi du film de la synthèse entre le rire et la tension permanente, et pour le fait que l’on soit dans un univers réaliste mais pas naturaliste, un univers un peu décalé que j’aimais beaucoup. Enfin, il y avait aussi Crimes et délits de Woody Allen qui a conduit à Match Point, bien que Match Point soit un film extrêmement sombre, c’est peut être le seul film de Woody Allen où l’on ne rit jamais d’ailleurs !

Vous évoquez un souci de réalisme, et à ce sujet certaines scènes viennent troubler la frontière entre fiction et réalité, celles qui nous montrent les couvertures de magasines réels (Closer, Voici…) et notamment ce passage qui reconstitue l’émission télévisée de France 2 Vivement Dimanche. Cette scène a-t-elle été compliquée à mettre en place ?

JH : Elle était un peu plus complexe à réaliser dans la mesure où, contrairement au reste du film, il y a beaucoup de figurants, c’était un décor particulier. De plus, je trouve que les scènes de télévision dans les films ont très souvent des allures de carton-pâte, et j’avais à cœur de mettre beaucoup d’effets de cinéma dans cette scène. Je savais qu’il y aurait des ralentis, que le traitement du son serait différent, que la musique aurait une place importante. Cela a donc demandé de la préparation, et c’était angoissant puisque le tournage de cette scène s’est fait au début ! En même temps, cela a permis d’asseoir le personnage de Laurent, car, instinctivement, les mots de Michel Drucker sont devenus la vérité pour tout le monde.

Comment invente-t-on les histoires de mythomanes ? A quel point considérez-vous que le personnage de Muriel a une part de folie ?

JH : Le terme de folie fait un peu clinique, ou alors il s’agit davantage d’une folie douce. Il me tenait à cœur d’étudier cette fêlure, mais j’adore écrire ce genre d’histoire. Je ne suis pas du tout menteuse dans la vie, alors c’est peut être un film exutoire où je fais mentir tout le monde tout le temps. Je trouve ça drôle et fort de voir quelqu’un mentir à l’écran, cela nous met dans une position d’empathie, on cerne une intelligence… J’aime beaucoup cela en tant que spectateur et en tant qu’auteur. Il y a un vrai plaisir à raconter des histoires. Muriel n’est pas vraiment mythomane mais elle aime raconter, inventer des histoires fantaisistes. Le film commence sur un « mytho crédible », Muriel bascule facilement du côté imaginaire. Le film fonctionne un peu comme une thérapie à cela, les personnages évoluent, changent, ils perdent leurs illusions…

Sandrine, connaissez-vous ce phénomène des fans réguliers qui écrivent beaucoup aux artistes ?

Sandrine Kiberlain : J’ai deux ou trois fans réguliers, qui ne sont pas français mais japonais, mais ce n’est pas du tout le même fanatisme. D’ailleurs, il y a plusieurs façons d’être fan, et Jeanne montre une façon différente qui ne correspond pas à une forme d’hystérie, qui n’est pas non plus une solitude abyssale. On imagine que Muriel a vécu beaucoup de choses à côté de cela. Quand on est acteur, on se sent protégé. On est exposé d’une manière dont on a envie de l’être. Je trouve qu’il y a quelque chose de plus dérangeant quand le public a accès à une personnalité telle qu’un chanteur, sans qu’il y ait justement la protection d’un rôle, d’un film, d’un personnage. Je suis monté une fois sur scène pour chanter, et à mon tout petit niveau, j’avais déjà trouvé cela très violent. Les gens qui s’adressent aux chanteurs ont une façon d’être proches d’eux, sans frontière, sans barrière, avec beaucoup moins de protection et avec une fidélité plus grande. Le chanteur du film a notamment une relation qui date avec Muriel, ils ont traversé les années ensemble. En ce qui me concerne, certains aiment des films que j’ai fait, d’autres pas, certains témoignent ou non de l’amour pour un personnage. Cela dépend beaucoup des personnages que je joue, car les gens qui peuvent fantasmer sur moi fantasment finalement sur un personnage. C’est la grande différence. Personne ne m’attend en bas de chez moi. Je n’arriverais pas à vivre une telle notoriété, la familiarité, la proximité avec les gens que je ne connais pas.

JH : C’est ce que le film montre aussi justement. Car à part des artistes qui se comptent sur les doigts de la main, qui ont des parcours très excessifs, cela arrive peu. S’appeler Francis Cabrel et avoir des fans qui témoignent qu’un album les aide à vivre, qu’ils l’aiment pour telle ou telle chanson, ce n’est pas un revers de la médaille mais juste un « merci ». Je ne dis pas que les fans dangereux et hystériques n’existent pas, mais j’avais à cœur de montrer que la plupart des artistes n’ont pas affaire à cela. Pour moi, les chanteurs ont affaire à des fans sentimentaux, plus émotifs, presque les plus littéraires. Il y a un lien fort, vibrant et plutôt respectueux. Muriel n’est ni intrusive, ni dangereuse, ni menaçante. Elle exprime son amour et son admiration.

Jeanne, avez-vous écrit le personnage de Muriel en pensant à Sandrine ou le choix de cette actrice est-il venu a posteriori ?

JH : Ce choix est venu a posteriori en effet. J’avais envisagé un rôle plus âgé, puis j’ai finalement décidé qu’elle serait plus jeune, proche de la trentaine et j’ai pensé à Sandrine à ce moment-là. Le rôle était chargé à l’écriture, et je voulais trouver quelqu’un qui soit à la fois subtile dans le jeu, élégant, léger et profond. Sandrine est, comme le film, la synthèse de plein de choses. C’est donc très pratique !

L’avocat du personnage de Muriel emploie à un moment donné le terme de « petites vies », qui supposent l’existence de « grandes vies » telles qu’on peut l’imaginer pour un chanteur. Il y a pourtant une forme de noblesse autour de l’ensemble des personnages principaux du film, qui ne sont jamais complètement accablés. Quand on écrit des personnages opposés comme cela, y avait-il un risque à éviter pour ne pas glisser vers une forme de manichéisme ?

JH : Le fait est que ces deux personnages ne sont pas si opposés qu’on pourrait le croire. Dans les choix artistiques globaux (les décors, la maison de Vincent, les costumes), je ne voulais pas que le film sonne comme une rencontre détonante entre un bourgeois et une petite femme du peuple. Il n’y a pas que cela. Il fallait être rigoureux dans la direction artistique pour ne pas faire de ces personnages des opposés qui n’ont rien avoir l’un avec l’autre. Ils ne sont pas « mal assortis ». Les fans et les chanteurs sont des gens qui se côtoient mais ne se rencontrent pas. Il y a un lien mais pas de relation. De fait, quand on les met en relation, il se passe quelque chose. Muriel ne se devait pas d’être une figure joyeuse, populaire ou pathétique. Pour le chanteur, il était également important pour moi de dire que ce sont deux personnages qui peuvent transporter des clichés mais il fallait doser tout cela, y compris dans le jeu. C’était en tout cas un réel souci de ne pas en faire une opposition, quand bien même le cinéma permet de rassembler des personnages différents.

Finalement, le point qui rassemble ces personnages est leur solitude…

JH : Oui, pour tous les personnages. Et nous tous d’ailleurs ! (rires) Tout cela forme un thème présent dans le film, en effet.

Sandrine, vous partagez l’affiche avec Laurent Lafitte, mais comme vous le disiez, ce sont des personnages qui ont des parcours différents, et vous avez peu de scènes en commun à l’écran. De fait, sur le tournage, comment se sont passées les quelques scènes que vous avez partagées ?

SK : On avait très envie de se retrouver car nous étions assez frustrés. Quand on a commencé le tournage on se disait « Oh tu as vu, on n’a que ça comme scènes ! ». Du coup, nous étions très heureux de jouer ensemble. Mais de fait, nos rendez-vous étaient forts, inévitablement. Chaque chose rare devient très attendue, on avait envie d’en profiter. Chaque scène à deux avait un enjeu particulier pour nous et pour le spectateur. C’était donc des retrouvailles concentrées et heureuses. En tout, nous avons tourné une semaine ensemble, sur neuf semaines de tournage. Mais en voyant le film terminé, dans la façon dont il est dosé, on a l’impression que le duo existe constamment. En tout cas, nous pensions l’un à l’autre tout le temps ! (rires) Je ne jouais jamais sans penser à lui, et vice-versa je suppose. Cette distance nous servait.

Nous vous avons vu jouer dans des films de réalisateurs qui avaient déjà de longues carrières, notamment Claude Miller ou Alain Resnais, et nous vous retrouvons cette fois-ci dans un premier film. Le fait de tourner dans un premier film, c’était une opportunité, une volonté d’aller vers quelque chose de nouveau ?

SK : Effectivement, pour reprendre l’expression d’« armoire », c’est comme s’il y avait tout à jouer avec un personnage de premier film. Je me fiche qu’il s’agisse d’un premier film, d’un dixième film, à part quand Claude Miller vous appelle et que vous avez vu tous ses films : là, effectivement, on se dit « C’est un truc de malade ! » (rires) Mais c’est rare malgré tout. Même quand Dupontel, qui a déjà fait beaucoup de films, fait appel à moi, c’est effrayant. Moi, j’ai peur de Dupontel ! (rires) Je suis folle de son histoire mais je ne sais pas du tout comment il va me diriger, comment cela va se passer, quel sera son prochain film, etc… Donc à chaque fois, un film est comme une première aventure, je me fiche un peu d’avoir des références qui finalement ne servent pas à grand chose. Chaque film est un autre film. En tout cas je l’espère. Quand j’aime un scénario, je n’ai pas de demi-mesure, c’est immédiatement « oui ». Quand j’ai lu le scénario de Jeanne, je l’ai appelé deux jours après pour lui annoncer que je voulais jouer Muriel et que je ne voulais pas voir quelqu’un d’autre jouer Muriel. Il y a une forme de bagarre pour que cela se passe bien, que le film existe. Pour répondre plus précisément, quand j’ai lu le scénario d’Elle l’adore, j’étais épatée par son écriture, par la mécanique imparable de l’histoire, par le personnage de Muriel qui est décrite dans un fanatisme qui n’est pas du tout commun. Je trouvais beaucoup d’originalité dans chacun des personnages. C’était très riche ! Quand j’ai rencontré Jeanne, j’ai pu découvrir sa détermination et la question du premier film ne se posait plus du tout. Nous avions compris la même Muriel, le même chanteur. Nous n’en sommes pas à notre dernier film ensemble, croyez-moi ! (rires) Je ris mais c’est vrai, c’est rare, c’est une question de rencontres. Une rencontre avec la même envie de faire du cinéma, d’être habitées.

JH : C’est vrai ! Tout ce que Sandrine dit est vrai ! (rires)

Etes-vous sensibles aux récompenses que vous recevez ? Le fait d’avoir obtenu le César vous a surprise, comblée ?

SK : Je me surprends à être super heureuse, dix fois trop je crois ! (rires) Avoir un César pour un film qui a marché en salle me touche beaucoup. En fait, la rencontre avec le public est plus importante. Faire un film auquel vous tenez et voir que le public se déplace pour le voir, je n’avais pas connu cela à ce point avant 9 mois ferme. Cela m’a vraiment rassuré, et permis de penser que j’avais eu raison de choisir ce rôle, que cela m’a fait plaisir. On fait des films pour le public, pas pour une autre raison ! Si en plus le César vient ensuite – et d’une certaine façon, il arrive au bon moment, car cela fait vingt ans que je fais des films, que j’ai reçu le César du meilleur espoir il y a 18 ans [pour En avoir (ou pas) de Laetitia Masson en 1996] –, c’est comme si ce César était arrivé au bon moment et m’a permis de penser que j’ai eu raison de continuer. Cela fait une sorte de bilan sympathique qui m’émeut, car j’ai une véritable passion pour ce métier. Quand je vois que les gens de ce métier me soutiennent de cette manière, c’est très bien ! Bon, ce n’est rien à côté du Valois de la meilleure actrice, le prix d’Angoulême, où ma vie a changé ! (rires) Mais bizarrement, je le dis très sincèrement, j’avais plus le trac quand on m’a remis le Valois. Je pense pouvoir l’expliquer par le fait que Elle l’adore est un premier film, et quand ce premier film, une fois fini, est mieux que ce que vous imaginiez, il y a une émotion particulière. D’ailleurs, même là en en parlant, ça m’émeut ! (rires) J’étais en tout cas différemment émue à ce moment-là.

JH : Il y a quelque chose avec le personnage de Muriel. Je me suis dit que si quelque chose devait marcher dans ce film, c’est ce personnage. J’avais confiance en ce personnage qui pouvait être fort et beau. Sandrine est d’accord sur ce point, et le prix vient reconnaître cela.

SK : Il faut malgré tout se dire que les prix sont des moments. C’est comme tout, dans la vie. Ce sont des moments joyeux qu’il faut prendre.

Dans quoi vous retrouverons-nous prochainement ?

SK : Plus rien ! (rires) J’ai un Valois, j’arrête ! Non, je vais faire bientôt le prochain film de Philippe Le Guay avec Jean Rochefort dont on commence le tournage après la sortie de Elle l’adore, après quoi je tournerai dans le prochain film de André Téchiné cet hiver. J’ai déjà tourné dans le prochain film de Bruno Podalydès, mais c’est une participation, un petit rôle.

Propos recueillis en conférence de presse à Lyon le 9 septembre 2014 par Guillaume Perret. Un grand merci aux journalistes de Soul FM et de Tribune de Lyon, dont certaines des questions ont été reprises ici.

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