Interview – Christian Petzold

Déjà présent à la Berlinale à plusieurs reprises, Christian Petzold en est reparti cette année avec l’Ours d’Argent de la meilleure réalisation. Son nouvel opus, Barbara, était jusqu’à la fin du festival le favori de la critique internationale. Il prolonge bien des aspects du cinéma ultra-cohérent de Petzold, et notamment le travail d’une atmosphère mystérieuse et d’une certaine manière menaçante ou encore le motif du fantôme, sur lequel nous l’interrogeons. En bon représentant de l’Ecole de Berlin (Berliner Schule en allemand), le cinéaste tend à rapprocher ses films d’un rythme naturel, quotidien, et se refuse à des histoires spectaculaires ou à une dramatisation trop artificielle de ses scénarios. Même lorsqu’il franchit le pas du film historique avec Barbara, la description du cadre est impressionniste, faite de détails saisis au vol, privée de ces signes et emblèmes que le cinéaste dénonce. Cette nouvelle réalisation se trouve en ce sens une voie intéressante au sein du genre historique…

Peut-on dire de Barbara qu’il est un film historique ?

Bien sûr que c’est un film historique. Le film se passe dans un pays qui n’existe plus. Mais la différence avec d’autres films de ce genre est la suivante : on ne connaît la RDA qu’à travers peu d’images. On connaît le Mur de Berlin avec les gens qui saluent à sa chute. On connaît la phrase débile de Reagan : « Mr Gorbatchow, tear down this wall! ». On connaît les images du Check Point Charlie. Voilà les images que nous connaissons. Et nous fabriquons à partir d’elles des films historiques. Quand on regarde un film plein d’emblèmes et de signes, on ne voit plus le film en lui-même. On ne voit que ces signes et c’est comme dans un jeu-télé où il faut trouver la solution à partir d’indices: « Tiens, c’est la RDA ! ». A mon avis, les films historiques qui utilisent ces emblèmes fonctionnent comme ça. Et moi, je ne veux pas entrer dans l’Histoire avec des signes. Je veux plutôt considérer l’Histoire comme un espace habité par des gens, qu’on se doit d’écouter et de respecter, non de déchiffrer. Donc le but était de rendre l’Histoire actuelle. Il est grand temps qu’on critique les grands sujets du cinéma allemand des vingt dernières années, qui sont devenus esclaves de l’impérialisme. Il s’agit du IIIe Reich et de la RDA. Sur ces sujets-là, on a produit des images absolument casse-couilles ! Je pense qu’il faut ouvrir une autre porte vers ces sujets. Cela ne veut pas dire que je veuille faire du cinéma historique à tout prix, mais je ne veux pas le laisser en pâture à d’autres !

Comme dans Yella (2009) ou dans Jerichow (2009), la protagoniste est ici une femme forte qui cherche à s’évader, malgré sa position momentanée de faiblesse. En quoi cela vous intéresse-t-il ?

J’aime ces personnages qui ont un but et qui sont empêchés de l’atteindre. Ils sont obligés de se transformer. Ce processus de transformation est éminemment cinématographique : le cinéma montre le devenir, et non pas l’être. Le cinéma montre toujours la transition d’un moment à un autre, et j’aime beaucoup ça. Et pourquoi des personnages de femmes ? Parce que je n’en suis pas une. Ça facilite et complexifie en même temps mon travail. Il n’y a dès lors rien de biographique sur lequel je puisse travailler, c’est plutôt quelque chose d’étranger à moi. Grâce à Nina Hoss [héroïne de cinq de ses films, dont Barbara, ndlr] ou Julia Hummer [héroïne de ses films Contrôle d’Identité et Gespenster, ndlr], j’apprends des choses sur la vie et je quitte ma position d’un réalisateur qui sait tout. Jean-Luc Godard a dit une fois, lorsqu’il visionnait des rushes d’un film avec Isabelle Huppert que celle-ci incarnait, pendant les vingt-quatre images par seconde, trois vérités différentes. Ces vérités, les hommes ne les ont pas.

Il y a dans tous vos films quelque chose de fantomatique. Le titre Gespenster (2005) veut littéralement dire « Fantômes », l’héroïne de Yella s’avère en être un et, dans les autres films, c’est l’atmosphère qui a quelque chose de mortifère…

Cela remonte en fait à mon premier long-métrage, Contrôle d’Identité (2002), où le couple d’ex-activistes de la Fraction Armée Rouge et leur fille étaient en fuite permanente à travers l’Europe et perdaient en quelque sorte leur identité en perdant un contact sensoriel avec le monde qui les entoure. Il y avait cette adolescente de quinze ans, jouée par Julia Hummer, qui voulait avoir le temps de sentir les choses, de goûter les choses, de pouvoir vivre quoi ! L’idée, c’était que si elle ne se mettait pas à vivre à cet âge décisif, elle ne vivrait jamais et deviendrait un fantôme, sans corps, sans rapport physique au monde. Depuis, ce motif de la carence qui empêche les personnages de vivre complètement m’a travaillé durablement : dans Gespenster, il y a cette fille sans parents, sans passé, sans identité, qui n’est donc en quelque sorte qu’une moitié de personne. Puis dans Yella, il y a cette femme qui n’a pas de travail à l’Est et qui passe à l’Ouest telle un fantôme dans un environnement lui-même fantomatique, digne de ces « non-lieux » dont parle Marc Augé, ces grandes autoroutes grises, etc. Dans Barbara, bien entendu, l’héroïne a l’air fantomatique parce qu’elle est en attente d’un nouveau départ idéal dans sa vie…

Propos recueillis à Berlin le 16 février 2012 par Gustave Shaïmi et les autres membres du jury-jeunes franco-allemand « Dialogue en Perspective ».

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