[ENTRETIEN] Julian Roman Pölsler

A près de soixante ans, Julian Roman Pölsler a derrière lui une longue carrière d’assistant-réalisateur (il nous parle d’Axel Corti), de réalisateur de téléfilms et de metteur en scène d’opéras mais n’en est qu’à son tout premier film de cinéma. Présenté à la Berlinale 2012 dont il est reparti avec le Prix du jury oecuménique pour la section parallèle Panorama, Le Mur invisible raconte l’histoire d’une femme se trouvant mystérieusement coupée du reste du monde par un mur invisible, perdue en pleine nature. C’est là une œuvre des plus surprenantes, dont la radicalité constitue la force autant que la limite. Pölsler nous explique que l’adaptation du roman de Marlen Haushofer, culte en Autriche, était pour lui une envie de longue date, presque le projet d’une vie. Il aura dû attendre que les droits en soient remis en vente pour se lancer, devançant par exemple Jean Rochefort (!) qui souhaitait également les acquérir. Le résultat est si étrange et étonnant que les propos de l’artiste et son évocation du travail de l’auteure du roman nous fournissent un précieux éclairage.

Courte-Focale: Quand bien même il est très connu en Autriche, le roman de Marlen Haushofer l’est assez peu en France. Pouvez-vous nous dire s’il s’agissait également, comme dans le film, d’un monologue, et nous parler de votre travail d’adaptation?

Julian Roman Pölsler : C’est un roman autrichien qui est également très connu en Allemagne et qui a par ailleurs été traduit en dix-neuf langues. Il était très important à mes yeux, dans le processus d’adaptation, que la plus grande part possible de cette langue impressionnante qu’est celle de Marlen Haushofer soit importée dans le film. La voix-off du film reprend précisément le texte du livre. Les germanophones peuvent se rendre compte à quel point la langue de Haushofer est inhabituelle, très recherchée… Michael Haneke me disait que les Français pourraient y trouver, eux aussi, un intérêt particulier. Il m’a alors présenté à Juliette Binoche à Paris, et elle était très intéressée par le film. Mais il me fallait tourner quatorze mois, et il n’est malheureusement pas pensable de bloquer l’agenda d’une telle actrice pour une si longue période.

Avec un si long temps de tournage, s’agissait-il de laisser le temps à votre actrice de « vieillir » avec le personnage ? Y a-t-il eu des pauses?

Nous n’avons malheureusement pas tourné chaque jour de ces quatorze mois, mais en blocs, parfois si espacés que pas grand-monde dans l’équipe n’arrivait à imaginer le film qui pourrait ressortir de tout cela… Entre-temps, Martina Gedeck [actrice allemande vue notamment dans La Vie des Autres et La Bande à Baader] s’est vue offrir un rôle sur les planches, alors les choses se sont un peu compliquées. Mais j’ai réussi à chaque nouveau bloc de tournage à la replonger dans l’ambiance adéquate. Mon chien Luchs, qui est celui que l’on voit à l’écran, et moi-même sommes finalement les deux seuls membres de l’équipe qui n’aient rien fait d’autre que de travailler sur le projet durant cette longue période (rires) !

Il est dit dans certains résumés du roman originel que le mur invisible n’emprisonne pas seulement l’héroïne, mais qu’il la protège également. De quoi ?

Il faut savoir que lorsqu’elle écrivait le roman, Marlen Haushofer parlait en fait de sa propre situation. Elle n’était alors absolument pas une auteure connue et traversait une période très éprouvante dans sa vie de couple. Elle avait un mari très séduisant à qui tout le monde demandait ce qu’il faisait avec cette femme complètement folle qui passait son temps à écrire ! Elle est décédée en 1970 et le roman a alors connu un succès grandissant. De son vivant, elle n’aura pas eu droit à un seul article à son sujet… J’ai beaucoup parlé avec sa famille. Ce qu’il en ressort, c’est que son travail d’écriture l’avait peu à peu éloignée de son entourage. Réciproquement, se couper ainsi des autres protégeait son travail d’écriture qui était très précieux à ses yeux. Je pense que cela ressort largement dans le livre et dans le film.

L’idée d’un mur invisible serait à priori très difficile à approcher pour un cinéaste. Or, vous semblez vouloir le rendre presque palpable en l’identifiant au cadre de la caméra et en faisant jouer l’actrice avec cela. Comment en êtes-vous venu à ce parti-pris de faire parfois de l’écran une vitre, d’en faire le mur invisible ?

Je pense que le mur n’est seulement physique qu’au début du film. A mesure que l’histoire avance, il devient de plus en plus un mur psychique présent en l’héroïne. Pour moi, le mur devient d’ailleurs bien plus important sur le plan du son que sur celui de l’image. Haneke m’a même suggéré qu’on ne devrait pas voir ou entendre ce mur du tout ! Pour lui, le grondement du mur pouvait sonner comme une erreur technique (rires). Mais j’ai entendu quelque part que certaines personnes étaient capables d’entendre le son de la rotation de la Terre. J’ai alors demandé à un ami scientifique ce que cela pouvait donner et il m’a répondu que c’était comparable au son d’un champ magnétique. J’avais alors trouvé le son pour mon mur. Haneke [notoirement allergique à la musique non diégétique, ndlr], lui, continue de me dire que ça sonne un peu trop comme de la musique (rires) !

Vous parlez beaucoup de Michael Haneke. Êtes-vous également en contact avec d’autres cinéastes autrichiens ?

Axel Corti, avec lequel j’ai beaucoup collaboré [comme assistant-réalisateur, ndlr], est pour moi un maître et a été un grand soutien dans ma carrière. En Autriche, on a tendance à ne donner de place qu’à Michael [Haneke, ndlr] et à oublier Corti alors que j’ai l’impression qu’il demeure encore présent dans les esprits en France, avec la ressortie récemment de Welcome in Vienna par exemple… Sinon, j’ai fait mes classes de cinéma avec Ulrich Seidl.

Par rapport au reste de la production autrichienne parvenue récemment en France, tels que les films de Jessica Hausner ou de votre collègue Ulrich Seidl, un point surprenant de votre film est sa non-évocation de Dieu, même pour en nier l’existence…

Marlen Haushofer a laissé comme dernière note dans ses carnets une sorte de testament resté très connu : « Oublie tout ce que tu as vécu, tout ce que tu as vu, tout ce que tu as pleuré. Tout ne sera qu’un petit tas de cendres et le cerveau aussi cessera de penser. Pour cela, remercions Dieu du fait qu’il n’existe pas. » Cette dernière phrase était rayée. C’est tout ce qu’on ait recueilli comme information sur le rapport de l’auteur à Dieu.

Le film semble aller assez loin dans une direction éloignée de l’idée de Dieu. Le seul moyen de se retrouver soi-même serait presque de nier sa propre humanité et de retourner vers une forme d’animalité…

Au départ, le roman a été considéré comme féministe, ou en tout cas adressé avant tout aux femmes. Je pense qu’il s’adresse tout simplement à l’humain. Il y est bien sûr question de se trouver soi-même, de trouver une relation harmonieuse avec la nature… Il s’agit d’un ordre qui ne viendrait pas « d’en haut » mais qu’on trouverait en soi. Je présentais le film dans un festival à Mumbai où une spectatrice m’a fait un très beau compliment : chaque année, elle se rendait dans un lieu différent pour méditer, et cette année, c’était pour elle une salle de cinéma pour y voir mon film…

Le film sort cinquante ans après le roman. Ce qui peut nourrir un fantasme ou une crainte de fermeture au monde peut avoir évolué entre temps…

J’ai beaucoup montré le film tout autour du monde, dans des festivals. Chez de nombreuses personnes, j’ai perçu des réactions qui me montraient que Marlen Haushofer avait touché avec son histoire quelque chose de mystérieux. Je pense qu’il s’agit là de questions qui bouleversent profondément les gens : qu’est-ce que c’est que de se faire abandonner? qu’est-ce que c’est que d’être seul? qu’est-ce que c’est que de ne pas pouvoir atteindre les autres ? Je ne pense pas que ces questions-là aient fondamentalement changé entre 1963 et aujourd’hui. J’avais tourné une scène dans laquelle l’héroïne tente d’appeler le monde extérieur avec son portable, puis je l’ai coupée au montage. Elle n’avait aucune nécessité narrative…

Propos recueillis par Gustave Shaïmi le 25 février 2013 à Lyon. Merci au cinéma Comoedia, au Goethe Institut ainsi qu’à Christophe Chabert du Petit Bulletin, également participant de l’entretien, pour sa collaboration et son soutien

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