[ENTRETIEN] Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri

Mine de rien, ils ont peut-être été, pendant une dizaine d’années, les scénaristes les plus enthousiasmants du cinéma français. Des délires savoureux qu’ils livraient à Alain Resnais dans Smoking / No smoking (1993) et On connaît la Chanson (1997), tous deux récompensés par un César, jusqu’au scénario du beau Comme une Image, couronné à Cannes en 2004, ils ont développé un style qui leur est propre, reposant principalement sur le brio des dialogues comme moyen de mettre à nu les codes sociaux et les barrières que ceux-ci posent sur la voie des individus vers l’épanouissement. La capacité du couple Jaoui-Bacri à multiplier les personnages et à les faire vivre tous et dans toute leur complexité atteint peut-être des sommets dans Le Goût des Autres (2000), impressionnante première réalisation de Jaoui, et Comme une Image. L’unique film qu’ils aient sorti entre-temps, Parlez-moi de la Pluie (2008), montrait les limites d’un cinéma qui travaille les mêmes questions jusqu’à la redite et est traversé d’archétypes jusqu’à envoyer le signe d’un manque d’inspiration. Curieusement, le tandem semble en avoir conscience au vu de notre entretien. L’envie de renouveau et de fantaisie que dénote Au Bout du Conte ne débouche pas vraiment sur quelque chose de transcendant. On a tout de même voulu évoquer avec ce sympathique duo quelques points qui nous intéressent…

Courte Focale : Il semble que les contes dont vous vous êtes inspirés pour votre film vous aient surtout donné matière à parler du couple.

Jean-Pierre Bacri : C’est exactement ça. On trouve dans le film tous les états du couple. Passé le « conte » des dix premières minutes où Laura, jouée par Agathe Bonitzer, trouve son prince charmant, on commence ce passage en revue des états assez ordinaires du couple et de l’amour, avec un homme seul nouvellement accompagné, une femme mariée nouvellement seule, etc.

Pour construire votre galerie de personnages, êtes-vous partis plutôt d’un couple de personnages autour duquel vous avez fait graviter les autres ou plutôt d’un couple-type dont vous auriez décomposé et attribué les « états » à différents personnages ?

JPB : Sur ce film, autant la forme a été « révolutionnaire » pour Agnès, autant il n’y a pas eu de changement fondamental de notre manière de travailler. On définit ensemble un thème autour duquel des personnages naissent presque par simple logique, selon le deuxième processus que vous évoquez. Tout d’un coup, on se retrouve parfois avec six, sept, huit personnages et à faire une pause pour faire le compte. On se rend compte qu’on ne peut pas tous les traiter, alors on élague.

Cette inspiration du conte surprend par rapport à vos films précédents, plus ancrés dans le réel…

Agnès Jaoui : Cette idée de départ, elle tient à plusieurs raisons. Il y a d’abord le fait que depuis toujours – même si ça ne se voit pas parce qu’on n’y arrive pas toujours, on aime bien partir d’une forme différente bien définie. On a le rêve, un jour, de s’inspirer d’une structure à la Un Jour sans Fin d’Harold Ramis (1993), à la Rashômon de Kurosawa (1950) ou à la « Trahisons » d’Harold Pinter, une pièce qui commence par sa fin. Ce sont des choses qui, en tant que spectateurs, nous plaisent, nous enchantent même. Ce sont des idées qu’on aurait aimé avoir. Et puis, dans la mesure où après huit films, on se rend compte qu’on traite malgré tout peu ou prou des mêmes thèmes, qu’on a des personnages archétypaux qui nous sont propres, on n’a pas non plus envie de faire toujours le même film. Une façon de s’en échapper, ça peut être de trouver une nouvelle forme.
Après, il y a aussi le fait que – peut-être plus encore sur les femmes que sur les hommes – il pèse un certain nombre de mythologies qui nous empêchent d’être libres. Certaines viennent de la Bible, certaines de l’idée qu’on se fait d’une bonne épouse ou d’une bonne mère, et d’autres viennent mine de rien des contes, qui continuent de nous accompagner au-delà de l’enfance. J’ai moi-même été frappée de constater, à un certain moment dans ma vie, que j’attendais le prince charmant, que j’y croyais, et je suis frappée de constater que beaucoup de jeunes filles soient encore dans ce schéma-là, dont je ne pense pas qu’il soit le meilleur. Ça nous a donc paru amusant de voir ce qu’il restait de pertinent de ces contes qui continuent d’être présents dans les imaginaires quand bien même ils viennent du Moyen-Âge voire de temps plus anciens. Beaucoup de choses semblent le rester, et notamment l’idée de base : la peur de la mort.

JPB : Ce qu’on fait à chaque film et qui reste valable pour celui-là, c’est de traiter des croyances, des superstitions. Or, on est passé ici par le conte, qui est une croyance par excellence. C’est lié au fait qu’Agnès avait vu, sur un conseil d’Alain Resnais, une pièce de Stephen Sondheim, « Into the Woods », qu’elle avait adorée et qu’elle m’a ensuite montrée. Des personnages de conte se croisaient dans les bois comme dans une sorte de métaphore de l’inconscient et discutaient de ce qui se passait après la fin des contes dont ils étaient les héros et les héroïnes. C’est vrai qu’il est bien commode de finir une histoire sur « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » lorsque les personnages sont jeunes, mais il est moins évident d’évoquer tout ce qui suit, tout ce qui a rempli nos vies à nous, qui avons atteint la cinquantaine. On s’est donc dit : parlons de la suite, parlons du bout du conte.

On sent que les décors ont été très travaillés pour plonger le film dans une atmosphère proche de celle du conte…

AJ : Ça a été l’une de mes grosses préoccupations, oui. J’ai beaucoup relu de contes et revu d’adaptations cinématographiques que j’aime, comme La Belle et la Bête de Cocteau (1946), le Peau d’Âne de Demy (1970) ou le Cendrillon des studios Disney (1950). Et après, avec l’équipe, il y avait à élaborer une esthétique, à créer des choses auxquelles mes collaborateurs croyaient plus ou moins, comme ces sortes de titres de chapitres très stylisés. Comme c’était la première fois que je tournais en numérique, cette stylisation était une vraie recherche artisanale pour moi, un moment très agréable de l’élaboration du film. J’essayais des choses qui ont fini par ressembler à peu près à ce que j’avais dans la tête. Après, il est clair que tout n’a pas plu à tout le monde… Il y avait également, dans le choix des décors naturels, une approche « enchantée » à avoir de Paris, avec par exemple le Pont Alexandre III qui a quelque chose de féerique ou comme ce Bal des Princes qui existe réellement. C’est aussi la première fois que je m’amuse autant au mixage : j’ai pu relever le son par exemple lorsque le Loup [le personnage interprété par Benjamin Biolay, NdlR] parle, ajouter de petits effets, jouer avec les codes visuels et sonores du coup de foudre…

Comment avez-vous choisi le chef opérateur Lubomir Bakchev, qui a notamment collaboré avec Abdellatif Kechiche dont le style est pourtant aux antipodes du rendu visuel d’Au Bout du Conte ?

AJ : J’avais entendu de lui qu’il avait acquis auprès de Kechiche une capacité à travailler vite et je cherchais précisément quelqu’un qui soit capable d’être « dans la démerde », l’urgence, d’être très réactif. Il se trouve que je l’avais rencontré dans un tout autre cadre que la préparation du film. Je l’avais trouvé rassurant, très doux, très peu dogmatique : il n’a pas fait d’école parisienne et n’est pas dans un référentiel esthétique qui lui fera dire ce qui est de bon goût ou de mauvais goût. Il n’y a qu’à voir certains effets de style d’Au Bout du Conte, que certains trouveront de mauvais goût. Le zoom, par exemple, était toujours une idée que mes précédents chefs opérateurs rejetaient. Lubomir ne me disait jamais non à rien, pas même à des idées dont je me rendais compte moi-même, en le voyant faire, qu’elles ne marchaient finalement pas. Je savais qu’il savait que ça ne marcherait pas, mais il le faisait quand même !
Ce qui est aussi très agréable avec les nouvelles caméras numériques, c’est la liberté de tournage qu’elles donnent. On a par exemple tourné toutes les petites scénettes de la déambulation amoureuse de Laura et Sandro avant le début officiel du tournage. On était une toute petite équipe, Lubomir est venu avec sa propre caméra. C’était d’abord une très bonne manière de se connaître en tant que collaborateurs artistiques, et puis on a essayé tout un tas de choses…

Propos enregistrés puis retranscrits à Lyon le 14 février 2013. Merci aux cinémas Comoedia et UGC Ciné-Cité Confluence et à leurs équipes.

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