Les Minichroniques de Goscinny

Les Minichroniques de Goscinny sont des saynètes humoristiques de 13 minutes qui ont été diffusées sur TF1 pendant les vacances de Noël en 1976 et 1977. Créés par René Goscinny et Jean-Marie Coldefyes, ces petits portraits satiriques dépeignent les français des années 70 à la manière de Un Gars, Une Fille dans les années 2000. À chaque début d’épisode, Goscinny lui-même présente et commente face caméra (façon Hitchcock) les situations qui agiteront le quotidien de son couple phare : Monsieur et Madame Bouchard. Cette mise en scène de la classe moyenne petite bourgeoise reprend une tradition qui a véritablement construit l’art de la B.D. européenne. En effet, Töpffer que l’on considère généralement comme son père ou même Gustave Doré qui s’est également amusé à la narration séquentielle nous racontaient légèrement les aventures de M. Jabot ou M. Plumet. Ici, c’est dans la vie d’un homme d’affaires qu’on nous plonge et c’est tout aussi truculent. Le point de vue est satirique mais bienveillant, tout comme dans les Désagréments d’un Voyage d’agrément de Gustave Doré. Si Goscinny cerne aussi bien les travers de ses contemporains français, c’est surtout qu’il a grandi à l’étranger et qu’ils sont toujours source de dépaysement pour lui. Il le dit en interview, ayant connu l’Amérique (du Sud puis du Nord), ce n’est pas dans notre ailleurs qu’il trouve de l’exotisme mais dans nos bonnes vieilles régions traditionnelles telles que la Corrèze. Ce qu’on ne remet jamais en question par habitude, il le cerne immédiatement et scrute ainsi chacune de nos manies avec une acuité déconcertante. Dans « La Méchanceté des choses » (saison 1), M. Bouchard est accablé par bien des ennuis : le pauvre doit affronter les chemises tâchées de sauce, les clous difficiles à planter dans des cloisons trop solides, la dernière allumette de la boîte qui ne fonctionne jamais, la tartine qui tombe toujours du côté beurré, etc. Cette dérision répond à Doré qui se moque du pauvre Monsieur Plumet quand il cède aux souhaits de sa femme et accepte cette terrible épreuve que de partir en vacances. Que de tracasseries ! Quand la voix-off de Goscinny raille les Bouchard, les narratifs de Doré ironisent allègrement ; on sent chez le créateur d’Astérix une jubilation à jouer les acteurs et surtout à jongler avec le langage. Quand tendresse il y a, c’est chez l’un comme chez l’autre avec une légère dose de surréalisme qui mêle au réel des rêveries variées : du souhait d’en finir avec les convenances sociales et d’écraser les casse-pieds anonymes dans « Les Ennemis » – qui se conclut d’ailleurs par de sanglants meurtres – aux cauchemars qui succèdent aux soirées trop arrosées (de vin rouge, bien entendu).

N’oublions pas que c’est le succès de sa B.D. culte qui l’a mené à la télévision et qu’avant tout, les aventures de nos Gaulois préférés traduisaient l’imaginaire collectif de cette époque et non un ancrage dans le peplum ou autre conte historique. En outre, même ses jeunes années imprégnées de cinéma hollywoodien étaient teintées d’un esprit malicieux puisqu’il dessina une série de caricatures des stars que vous pouvez retrouver dans l’exposition de la cinémathèque qui lui est consacrée. Érudit, il ne put jamais se détourner des références cinématographiques transmises par son père.

« Quand j’étais gosse et que j’avais de bonnes notes, mon père, pour me récompenser m’emmenait voir Keaton. Et quand je n’étais pas sage, pour m’encourager, il m’emmenait encore voir Keaton. »

Comme Hergé, il prend ses sources dans l’art burlesque mais ose davantage et n’hésite pas à se mettre en scène lui-même à la télévision.

« Ce que j’ai fait aujourd’hui, Hergé ne l’aurait pas fait… Il a bien trop de dignité. » déclare-t-il dans Deux Romains en Gaule en 1967.

Quand il se lança dans Lucky Luke, ce fut en parodiant les westerns, par conséquent il est logique qu’en dépeignant le français des années 1970, il en fasse un personnage burlesque (maladroit et naïf) mais le paradigme est perverti : point de lutte des classes ici, c’est le bourgeois qui se voit malchanceux et persécuté par le fatum alors même qu’il vit les situations les plus privilégiées qui soient.

Les Minichroniques en 2017

C’est à la fois avec nostalgie et amusement que le spectateur de 2017 découvre les péripéties de M. Bouchard. L’édition DVD des Minichroniques est précieuse car elle les rendra accessibles aux nostalgiques comme aux curieux et permet d’appréhender les sillons de notre propre culture et principalement de la classe moyenne. Son égocentrisme, sa volonté de percevoir en toute chose du sens, y compris dans les éléments les plus aléatoires de l’existence, sa peur de l’autre, son irascibilité, mais aussi l’importance qu’elle accorde à la famille ou au collectif, érigés en socle identitaire. Le couple est bien sûr l’antre du quotidien et de son usure oui mais aussi d’une complicité touchante, d’une tendresse infinie, d’un espace indétrônable, on comprend facilement le succès du format à l’époque et on se demande s’il n’a pas fait des émules sur nos chaînes actuelles (nous citions Un Gars Une Fille mais nous pourrions également citer Caméra Café). Evidemment, la perception de la famille est très traditionnelle dans les années 70 (d’ailleurs, a-t-elle tant évolué jusqu’aux années 2000 ?) et articule les valeurs françaises selon des axes plutôt conformistes, un éclairage bien utile pour mesurer le chemin parcouru ( et à parcourir). Cependant, la primauté des apparences pour ses protagonistes qui se soucient chaque seconde du qu’en dira-t-on a de quoi résonner avec notre présent, tout comme la nécessité absolue d’appartenir à des cercles sociaux et de s’y forger une image maîtrisée et construite. On scrute donc les changements de mentalité, de téléphonie, on s’amuse à jouer les anthropologues d’une société à la fois si proche et déjà abolie. La restauration de l’image ET du son permet de rétablir la proximité avec ce temps que les plus jeunes imaginent à peine et de questionner notre identité. Quelles traces ce passé a-t-il laissé et que dit-il encore de nous ?
Il ne faudra pas être trop gourmand en bonus car L’Atelier d’images n’a inclus au coffret qu’une interview de l’acteur principal, Jean-Claude Arnaud (de la Comédie Française) nous laissant sur notre faim puisqu’il est si délicieux d’entendre son phrasé. Le livret de 20 pages comblerait peut-être cette lacune mais nous ne pouvons en juger puisque nous ne l’avons pas eu en main. En tout cas, voici un coffret à découvrir en famille et pourquoi pas lors des prochaines vacances de Noël à l’instar des téléspectateurs originaux !

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