Star Trek – L’intégrale (1/2)

Ce sketch résume assez bien ce que représente Star Trek dans notre inconscient collectif local. Décors en carton-pâte minimalistes, dialogues abscons et prises de tête, intrigue molle et rébarbative… Un triste constat pour la création de Gene Roddenberry misant sur l’ouverture d’esprit et la communion des peuples. Sans se prononcer sur sa qualité, on ne peut qu’accorder au reboot mené par J.J. Abrams le mérite d’avoir bousculé ces clichés. Sa version sera ainsi le plus gros succès de la franchise dans l’hexagone. La méthode n’aura peut-être pas les faveurs des fans les plus endurcis de la série télé mais raye avec insistance l’a priori sur un univers chiant comme la pluie. Bien sûr, la franchise n’a pas attendu le créateur de Lost pour tenter de faire valoir ses qualités. Sur trois décennies, une dizaine de films verra le jour avec des tonalités diverses et variées. Des explorations cinématographiques plus ou moins ambitieuses qui réussiront ou échoueront mais qui ont toujours su susciter l’intérêt dans ce qu’elles évoquent pour peu qu’on accepte d’y être attentif. C’est ce que nous vous invitons à faire par cette incursion dans les méandres cinématographiques de la franchise.

1979 : UNE AUTRE ODYSSÉE DE L’ESPACE


Artwork du projet avorté Planet Of The Titans

Entre l’arrêt de la série télé et le premier long-métrage, une décennie se sera écoulée. Pour autant, Star Trek fut loin d’avoir été laissé à l’abandon durant cette période plutôt longue. Suite à des rediffusions enregistrant d’importants scores d’audience, il apparaît que l’univers est plus populaire que jamais. Reste à savoir comment l’employer. Des romans voient le jour ainsi qu’une série animée, mais la vraie exploitation se trouve avant tout dans une longue gestation en coulisses. Que faire avec Star Trek ? Une nouvelle série télé ? Un téléfilm ? Une superproduction ? En 1976, le choix se porte plus vers cette dernière option avec Planet Of The Titans. Confié à Philip Kaufman (L’Invasion Des Profanateurs), le projet se concentrait sur la découverte d’une planète pouvant abriter une race extraterrestre correspondant aux titans de la mythologie grecque. Ambitieux, le projet l’est assurément. Bien que le scénario ne soit pas finalisé, Ken Adam (Goldfinger) et Ralph McQuarrie (Les Aventuriers De L’Arche Perdue) sont déjà embauchés pour plancher sur la direction artistique. Désireux de structurer le récit autour de la relation entre Spock et un klingon, Kaufman rêve d’obtenir Toshiro Mifune pour le rôle. Le studio Paramount n’est toutefois pas très chaud pour le projet, surtout lorsque celui-ci finit par nécessiter un budget fort conséquent. Le réalisateur de L’Etoffe Des Héros n’est également pas à l’aise dans ses rapports avec Gene Roddenberry. Car si le créateur de la série souhaita un temps prendre ses distances, il choisit finalement d’accepter son rôle de gardien du temple. Le projet est finalement ajourné juste peu de temps avant que ne sorte un certain Star Wars (sur lequel officia McQuarrie ironiquement).

Avec le phénomène généré par George Lucas, tous les studios veulent faire leur space opera. Paramount a un avantage en disposant déjà d’une franchise. Il n’y a plus qu’à redoubler d’efforts pour la ressusciter. Mais le comment reste toujours d’actualité. Avant Planet Of The Titans, d’autres histoires furent évoquées. Il y a eu notamment un voyage dans le temps pour empêcher l’assassinat de Kennedy et la menace d’un trou noir s’apprêtant à engloutir la galaxie. Il y eut également The God Thing, un script signé par Roddenberry lui-même. L’équipage de l’Enterprise s’y retrouvait aux prises avec une entité aux pouvoirs divins qui ne s’avérera être qu’un ordinateur surpuissant. Rien n’aboutit mais offre une matière qui sera recyclée dans le futur aussi bien pour le cinéma que la télévision. Pour l’heure, l’option est mise sur une nouvelle série télé. Sous-titré Phase II, ce nouveau départ réunira l’intégralité du casting original à l’exception de Leonard Nimoy. L’interprète de Spock est en effet en froid avec le studio par rapport à l’exploitation de son image pour le merchandising. Cela n’empêche pas la série de se développer tranquillement dans les mois suivants. Plus d’une dizaine d’épisodes est écrite, dont le pilote In Thy Image. Bien que le concept soit issu d’une série avortée de Roddenberry, le sujet est sensiblement proche de The God Thing : un satellite retourne sur Terre après un long voyage qui l’a conduit à prendre conscience de son existence. Lorsque l’histoire est présentée à Michael Eisner, alors président de Paramount, il considère qu’il y a là le parfait potentiel pour un long-métrage (et accessoirement de s’en mettre plein les fouilles). Phase II est mort, longue vie à Star Trek : Le Film ! On pourrait alors croire que cette genèse contrariée trouve ici sa résolution… sauf que ça n’est que le début des emmerdes.

Adapter une série télé au cinéma n’est jamais une mince affaire. Il y a bien sûr la difficulté à respecter l’univers apprécié par les fans tout en rendant le film accessible aux néophytes. Mais il faut également réussir à justifier sa démarche parce que “faut être un gogo pour payer une place de cinéma afin d’assister à ce qu’on peut voir gratuitement à la télévision” (© Homer Simpson). Il n’est en effet guère intéressant de voir sur grand écran juste un épisode de la série. C’est d’ailleurs ce point précis qui désagrégea la collaboration entre Kaufman et Roddenberry sur Planet Of The Titans. Eisner met ainsi un point d’honneur à ce que le projet soit confié à un réalisateur apte à transcender le matériau de base. Logiquement, il tourne ses choix vers les membres du nouvel Hollywood tels Steven Spielberg, William Friedkin et même George Lucas tant qu’à faire. Face à leur refus, il conviendra de changer son fusil d’épaule et d’engager ce bon vieux briscard de Robert Wise. Le choix est fort judicieux tant le cinéaste a excellé dans la science-fiction par le passé. L’ambiance du Jour Où La terre S’Arrêta ou du Mystère Andromède s’accorde parfaitement avec ce qu’on peut attendre d’un film tiré de Star Trek. Par ailleurs, Wise n’est guère consommateur des productions télévisuelles. Si il accepte de voir des épisodes pour bien saisir la teneur du projet, il se pose immédiatement comme le maître d’œuvre d’une vision cinématographique digne de ce nom. Ainsi émet-il d’office sa volonté de faire un film quasi-intégralement situé dans l’espace. La situation est définitivement trop idyllique et se doit de dégénérer.

D’une certaine manière, Star Trek : Le Film intègre un peu trop bien sa nécessité d’explorer de nouveaux horizons en s’affranchissant des contraintes matérielles de la télévision. La production se définit d’emblée comme gigantesque avec une précieuse carte blanche pour concrétiser le projet. Pour éviter que les coûts enflent trop, certaines mesures sont toutefois prises comme la réutilisation des recherches artistiques et des éléments construits pour la série Phase II. Néanmoins, la décision la plus radicale est de débuter le tournage alors que le script même n’est pas finalisé. Pas trop gênant théoriquement en raison de ladite carte blanche octroyant le luxe de l’expérimentation. Enfin, ça serait le cas si elle n’avait pas une date de péremption puisque la date de sortie est déjà fixée ! Logiquement, le chaos commence à s’installer dans une organisation fragile. Le point de départ, à savoir le scénario, évolue ainsi au gré de l’avancement du projet. Pour parer au plus pressé, c’est là encore la logique de la récupération qui prédomine. L’histoire finit par combiner des aspects de In Thy Image et de The God Thing. Si le récit parle toujours d’un satellite devenu conscient en direction de la planète bleue, sa nature constitue une révélation finale. Le reste du film le montre comme un objet inconnu aux pouvoirs destructeurs imparables. Comme pour le visuel, des éléments de Phase II sont aussi récupérés tels les nouveaux personnages secondaires Dekker et Ilia. Il en va de même pour Xon, vulcain censé remplacer Spock face au perpétuel refus de Nimoy pour reprendre le rôle. Ce personnage sera finalement écarté lorsque Wise réussira tardivement à convaincre l’acteur de réintégrer le casting, ce qui obligera les scénaristes à revoir de nouveau leurs plans en précipitation. Bref, c’est la surexcitation alors que de son côté, l’équipe technique pressée par le temps ne sait pas jusqu’où va sa capacité à user de la carte blanche. Pas très étonnant qu’au final, le réalisateur La Maison Du Diable qualifie cette entreprise de plus grande déception de sa carrière.

Inévitablement, tout ceci déteint sur le projet et son ambition. En accord avec les principes de la série, Wise voulait mettre sur pieds une réflexion métaphysique plus proche de 2001 : L’Odyssée De L’Espace que de l’aventure périlleuse à la Star Wars. Le bordel ambiant a dû l’obliger à remanier temporairement sa copie. Le résultat est une première heure synthétisant tout ce que le néophyte reproche généralement à Star Trek, autrement dit des discussions d’intérieur employant un vocabulaire plus ou moins hermétique. Le film évite de prendre l’eau par tous ses efforts pour rendre accessibles les règles de l’univers au non-initié. Il capte l’attention en redétaillant les relations entre les différents personnages au travers de l’inauguration d’un nouveau vaisseau. Ce concept directement issu de Phase II justifie ainsi une production design plus recherchée et éprouvant une certaine fascination. Des qualités qui ressortent d’autant plus dans une seconde moitié rappelant qu’en dépit d’un tournage marathon, Wise et son équipe sont encore libres de raconter ce qu’ils veulent.

Si le pitch initial rejoignait déjà le chef-d’œuvre de Stanley Kubrick (une mission spatiale rejoint un objet intersidéral d’origine indéterminée), les thématiques déployées ne font que rejoindre la comparaison. Star Trek : Le Film s’interroge donc sur la place de l’humanité dans le monde, ainsi que sa nature profonde. Sur ce point, on ne peut que s’enthousiasmer de l’inclusion de Spock dans l’intrigue, le parcours de ce dernier étant probablement le plus passionnant de tous. Sa rencontre avec un être à la logique suprême ne fait que ressortir son insatisfaction vis-à-vis de ce mode de pensée dont il est un fervent adepte. Cette interrogation sur la toute puissance logique des ordinateurs en rajoute une couche dans le rapprochement avec 2001. Pour l’anecdote, l’écrivain Isaac Asimov fit office de conseiller sur tout ce qui avait trait à l’intelligence artificielle. Le long-métrage poussera le vice jusqu’à se conclure par une séquence de naissance et l’émergence d’une nouvelle entité. A tout ceci, se rajoute une sous-intrigue à la Solaris où un capitaine se retrouve épris de la copie de sa dulcinée. Un sacré cocktail donc, dont Wise réclame la même puissance philosophique et contemplative.

Cet esprit contemplatif lui fut d’ailleurs reproché à sa sortie. Pourtant, la magie se dégageant de sa mise en scène lorsqu’il dépeint cette incursion dans l’inédit constitue une des plus grandes qualités du film au final. Face à la masse de travail à accomplir en matière d’effets spéciaux, l’équipe initialement engagée fut remerciée. La production appela deux cadors du genre qu’elle n’est pas allée chercher bien loin : John Dykstra et Douglas Trumbull, soit les responsables respectifs de Star Wars et 2001 : L’Odyssée De L’Espace. Malgré l’immense compétence des deux spécialistes, les complexes effets spéciaux réclamés par ces scènes ne sont pas toujours convaincants. Un souci de finition résultant du manque de temps et, par certains aspects, de motivation. Trumbull ne s’enrôla ainsi dans l’entreprise que pour se libérer d’un contrat le liant avec la Paramount. Il considérera son travail comme une simple corvée à remplir. Pour autant, ces effets suscitent bel et bien l’émerveillement par la manière dont ils apparaissent à l’écran. La découverte du nouvel Enterprise, le ballet des différentes stations spatiales, l’incursion dans l’atmosphère vaporeuse entourant le vaisseau V’Ger et la découverte de l’intérieur dudit vaisseau… Autant de passages rendus fascinants par la mise en scène qui en est faite, détaillant toute la richesse de cette imagerie. Le soutien apporté par la musique de Jerry Goldsmith n’est pas non plus étranger à ce caractère hypnotique. Une preuve du génie du compositeur à qui on réclamait surtout une partition capable de masquer le manque de soin accordé au reste de la bande son. On notera en ce sens que le film ne fut au bout du compte finalisé que vingt ans après sa sortie. En effet, un certain nombre de plans à effets n’auront jamais pu être terminés dans les délais. Pour la sortie DVD en 2001, le studio débloquera des moyens pour que Wise finalise son director’s cut. Ce nouveau montage permettra d’arranger le caractère inachevé de certaines séquences, tout en ayant le bon goût de rendre ses ajouts indétectables par rapport au reste du film (on est loin du révisionnisme à la Lucas).

Si cette version avait pu voir le jour à l’époque, elle n’aurait néanmoins pas changé grand chose à la réception du film. Malgré un certain succès à sa sortie (difficilement appréciable cela dit vu les énormes sommes engagées dans les divers projets), le public ne semble pas prêt à suivre la franchise sur la voie empruntée par Wise. Cela obligera le studio à procéder au premier des nombreux changements de politique qui égayeront la franchise. Pour autant, en dépit de toutes les adversités et de la perfectibilité de certains aspects, ce premier opus se montre comme un film enchantant et probablement le plus enthousiasmant de toute la franchise.

GENESIS : C’EST PLUS FORT QUE TOI

Avec La Colère De Khan, la franchise renoue drastiquement avec ses origines télévisuelles. Ce second film est ainsi la suite d’un épisode de la série télé et surtout met en place le premier chaînon d’un arc narratif qui s’étendra sur trois longs-métrages. Une logique feuilletonesque qui, si elle se montre intéressante sur la durée, va s’accomplir au détriment du fonctionnement des films en tant qu’entités propres. Du strict point de vue de l’histoire, il est déjà pratiquement impossible d’en regarder un sans être passé par ses prédécesseurs. A La Recherche De Spock ne peut être parfaitement abordable que si l’on a vu La Colère De Khan. Pour se prémunir d’un tel problème, Retour Sur Terre débutera même par un montage résumant les deux derniers volets. Toutefois, au-delà de la stricte compréhension de l’histoire, l’intérêt de l’arc narratif ne prend toute son importance que par son tableau général. En effet, sur les trois films, il va se créer un vaste réseau thématique. Cette trilogie au sein de la série va se concentrer sur la fuite inéluctable du temps, la manière d’appréhender une fin inévitable, les conséquences de nos actes, les sacrifices pouvant déboucher sur une renaissance, l’appréhension de notre nature vis-à-vis de notre expérience passée… Sans paraître aussi ouvertement métaphysique que le film de Robert Wise, les péripéties entourant la planète Genesis creusent un sillon passionnant. Mais celui-ci ne peut donc s’apprécier qu’en interconnectant le propos contenu dans chaque épisode. Pris individuellement, ce travail thématique paraîtra incomplet, inachevé et donc insatisfaisant.

Pourtant, cette décision de relier les épisodes arrivera tardivement dans la production de ce second volet. Elle constituera même une source de conflits entre le studio et le réalisateur Nicholas Meyer (C’était Demain). Pour ce dernier, le film devait tout simplement se terminer sur la mort de Spock. Suite à des projection-tests, le studio demande à ce que plusieurs plans soient rajoutés pour laisser une porte ouverte à son retour dans le prochain épisode. Cette mésentente conduira Meyer à refuser la réalisation d’A La Recherche De Spock au profit de Leonard Nimoy. Cet incident de parcours final ne l’empêche pas de parfaitement remplir le cahier des charges soumis. A l’image de la musique de James Horner (son premier travail pour une major), l’objectif est bien d’offrir un spectacle d’aventure plus enlevé que son prédécesseur. Une optique qui conduira Paramount à se séparer de Gene Roddenberry (qui aurait bien voulu réutiliser le pitch sur l’assassinat de JFK pour cette suite) et à élire Harve Bennett en nouveau garant de la série pour les années à venir.

Malgré toutes ses thématiques, La Colère De Khan se veut avant tout un divertissement plus direct et entraînant. Pour satisfaire cela, Meyer choisit ainsi de représenter l’univers par des artifices succincts à l’efficacité exemplaire. Wise prenait tout un acte pour introduire l’équipage. Meyer utilise son plan d’ouverture pour resituer immédiatement la place de chacun. Chez Wise, on s’interrogeait à foison sur la nature de l’antagoniste. Ici, on laisse le bad guy expliquer lui-même ses origines et motivations par des monologues où éclate sa nature extravagante. Khan est d’ailleurs l’une des grandes qualités du film et la raison pour laquelle le film est profondément admiré par les fans. Il est assez difficile en voyant le film de croire que Ricardo Montalban hésitera à reprendre le rôle. Après des années à jouer le gentil hôte de L’Ile Fantastique, il se voyait mal se replonger dans un tel méchant. Il offrira pourtant une prestation endiablée faisant ressortir la folie d’un homme qui a passé trop de temps à lire Moby Dick et Le Roi Lear. La grandiloquence du personnage donne toute sa saveur réjouissante à son affrontement avec Kirk. Cette bataille entre les deux hommes n’est d’ailleurs pas tant une démonstration pour savoir qui est le plus grand stratège qu’un pur combat d’égos. Meyer apporte certes un soin aux batailles spatiales, calquant celles-ci sur des stratégies de combats navals (il s’inspirera notamment de Capitaine Sans Peur et de Torpilles Sous L’Atlantique pour leurs constructions), mais le cœur du duel se situe avant tout dans l’obsession des adversaires l’un envers l’autre. Tel Achab, Khan n’a d’autre but que la destruction de sa baleine blanche quitte à sacrifier son équipage pour y arriver. Quant à Kirk, il refuse purement et simplement que les choses n’évoluent pas comme il le désire. Par cet aspect se dessinent ainsi les fondements narratifs de l’histoire à venir.

Le film s’ouvre sur le test du Kobayashi Maru. Il s’agit d’un simulateur où l’équipage doit secourir un vaisseau en détresse. Le test est programmé pour ne pas avoir de solution et se conclut forcément par la mort de l’équipage. Il s’agit donc d’une sorte de gigantesque test de rorschach visant à voir les réactions du capitaine face à la mort. Seul Kirk a pu réussir le test et pour une raison simple : il a triché et reconfiguré les composantes du programme. Il a refusé la marche des événements et les a retournés à son avantage. Cette conduite à base de duperie trouvera ses limites lorsque Spock choisira de se sacrifier pour sauver l’Enterprise. Kirk relève la vacuité avec laquelle il a mené sa vie lorsque son ami accepte de relever le défi dont il s’est toujours détourné. Cette conclusion amène ainsi le personnage à un triste constat sur son existence, lui qui a vu resurgir un démon du passé et qui s’est découvert un fils dont il ignorait l’existence. Mais ce triste constat ne se prolongera en profondeur que dans A La recherche De Spock.

Débutant là où s’achevait La Colère De Khan, le troisième épisode va donc tenter l’impossible en ressuscitant le personnage décédé. Postulat idiot mais trouvant tout son sens par l’exploitation des bases thématiques précédemment posées. A La Recherche De Spock tourne ainsi autour de la frontière entre la vie et la mort, comment l’instabilité de la première peut conduire à la seconde mais aussi comment la seconde peut déboucher sur la première. L’enjeu du film concentre à lui seul ce thème. Il s’agit de la planète Genesis. Celle-ci est issue d’un projet scientifique consistant à créer une planète habitable à partir du néant. Cet élément était une sous-intrigue de La Colère De Khan : un vaisseau tombait par hasard sur Khan alors qu’il cherchait une planète entièrement désolée pour procéder à des tests. Car il s’avère que lancer le processus sur une planète contenant déjà la vie entraînerait sa destruction au profit de la nouvelle configuration. Si l’expérience Genesis apporte la vie, elle a donc également un pouvoir de mort. C’est d’ailleurs celui-ci que convoite un commandant klingon (Christopher Lloyd, aussi haut en couleur que Montalban). Si Starfleet y voie une ouverture vers de nouveaux mondes, les klingons y voient surtout une arme à récupérer par tous les moyens. La planète créée reflète ce paradoxe. Il s’agit d’un endroit fertile et exotique mais souffrant d’un vieillissement accéléré le conduisant prématurément à sa désintégration. La planète permet néanmoins de réanimer le corps de Spock (son esprit ayant, lui, été transféré dans le corps de McCoy à la fin du second film). En cherchant à le secourir pour permettre à son ami de renaître, Kirk devra procéder aux sacrifices qu’il se refusait jusqu’alors entre la destruction de l’Enterprise et la mort de son fils. L’obtention de la vie ne peut décemment pas s’obtenir sans une mort pour s’équilibrer.

La Colère De Khan et A La Recherche De Spock arrivent ainsi à proposer un bon compromis entre le film d’aventure à la Star Wars et les préoccupations réflexives de la série. La production réussit donc son pari, ce qui n’était pas forcément gagné en raison de sévères coupes budgétaires. Décidé à ne pas reproduire les folles dépenses de Star Trek : Le Film, le budget est revu à la baisse. Bien que les effets spéciaux soient confiés aux bons soins d’ILM (dont la division Pixar se chargera de la célèbre simulation par ordinateur du projet Genesis), la filiale de Lucasfilms ne peut pas non plus faire de miracle. Le résultat est une réutilisation d’un certains nombre de plans issu du premier film. Un recyclage pas gênant dans certains cas comme les vaisseaux klingons pour le test du Kobayashi Maru (après tout, ce que l’on voit est fictif) mais plus ennuyeux dans d’autres (la reprise quasi-identique du départ de l’Enterprise). Mais ce sentiment d’économie altère fort peu le prestige d’ouvrages à l’esthétisme recherché. Et on ne retrouvera pas forcément cela dans l’épisode suivant.

LES DÉBILES DE L’ESPACE

En parlant du reboot de J.J. Abrams, Yannick Dahan rappelle que, contrairement aux apparences, la série n’a jamais manqué une occasion de s’amuser d’elle-même. On en aura d’ailleurs eu un exemple avec le Kobayashi Maru au début de La Colère De Khan. Ne disant rien sur sa nature factice, on voit les acteurs se projeter au sol entourés de fumigènes et d’étincelles comme cela pouvait arriver traditionnellement dans la série. En révélant in fine la supercherie, Meyer tend à montrer le caractère risible de cette mise en scène. Ces écarts ne sont pas isolés et se reproduiront régulièrement à l’avenir. Trois épisodes plus tard, on pourra voir ainsi des choses aussi bizarres que Kirk tabassant nul autre que Kirk. Pour autant, rien ne prédisposait le quatrième épisode à devenir ce qu’il est devenu. « A La Recherche De Spock se caractérisait par sa passion. Il me faisait penser à un opéra, ce qui me plaisait car je l’avais imaginé très passionnel et impressionnant. Dans Retour Sur Terre, il était temps de s’amuser et de faire une pirouette » déclare Leonard Nimoy dans une featurette d’époque. Il s’agit d’une légère simplification de la part de l’acteur rempilant au poste de réalisateur. Tout comme A La Recherche De Spock, Retour Sur Terre devait se construire comme le parfait prolongement de son prédécesseur. On retrouvait donc l’équipage considéré par Starfleet comme renégats après avoir détourné l’Enterprise. Réfugié sur Vulcain où ils ont pu ressusciter Spock, ils remettent en état leur vaisseau et s’apprêtent à rentrer à la base pour répondre de leurs actes. Quant à Spock, il éprouve quelques difficultés à se reconstituer (il peut répondre aux questions intellectuelles les plus complexes mais ne sait que dire si on lui demande comment il va). Loin de là sur Terre, la destruction de Genesis provoque différents remous politiques dont, notamment, l’exigence des klingons à ce que Kirk et son équipage soient traînés en justice. La première ébauche du script se concentrera intégralement sur cette base. Au final, elle ne servira que pour le premier acte de Retour Sur Terre. L’idée du voyage dans le temps précédemment envisagé est alors ressortie mais sans l’histoire sur l’assassinat de Kennedy. A ce stade, il est définitivement décidé que le film versera dans la légèreté.

D’un point de vue commercial, ce changement d’orientation fut une idée de génie puisque Retour Sur Terre se posera comme le plus grand succès de la franchise sur le sol américain. Non content de rogner sur le coût de fabrication des décors et des effets spéciaux, le fait de situer l’action dans le San Francisco des 80’s permet une meilleure ouverture envers le public. Il en va de même pour les vertus ouvertement humoristiques de l’épisode. On peut néanmoins trouver celles-ci frustrantes après un premier acte en parfait accord avec ses prédécesseurs. L’apparition d’un objet stellaire mystérieux risquant de causer la destruction de la Terre pourrait même faire croire à un retour à certaines ambitions de Star Trek : Le Film. On notera en ce sens la belle note d’inspiration de l’objet tout droit sortie du roman Rendez-Vous Avec Rama d’Arthur C. Clarke. De même, le voyage dans le temps prend la forme d’un trip surréaliste renvoyant au voyage de Spock au cœur de V’Ger. Passé cette séquence, le soufflé retombe. Car en optant pour un contexte contemporain, le film assume sa volonté d’offrir un divertissement dans l’air du temps. Il est d’ailleurs dédié à l’équipage qui périra dans l’explosion de la navette Challenger quelques mois avant la sortie. Toutefois, c’est surtout au niveau du propos que le film fait dans le nivellement par le bas. Il ne s’agit plus de verser dans le métaphysique mais dans l’écologisme. Entre le second choc pétrolier et la catastrophe de Tchernobyl, le sujet interpelle le plus grand nombre. De toutes les possibilités envisagées, c’est celui de la sauvegarde des espèces qui est retenu. La sonde inconnue détruit la planète car elle cherche désespérément à renouer le contact avec ce qu’elle considère comme l’espèce supérieure : les baleines à bosse. L’espèce n’existerait plus dans le futur et aurait été intégralement exterminée au début du XXIème siècle. Si le sujet reste potentiellement intéressant (la survie de la planète passant par l’interdépendance des espèces), il demeurera traité au niveau de superficialité extrême et par des moyens balourds (une bonne grosse vidéo de massacre des baleines, c’est ça qui va sensibiliser la ménagère).

Quitte à envoyer du lourd, il fut d’ailleurs envisagé un temps que les membres du casting soient associés avec Eddie Murphy. L’acteur venant d’exploser avec Le Flic De Beverly Hills, la Paramount voyait là l’opportunité de fusionner ses deux franchises les plus lucratives. Murphy prend toutefois d’autres engagements, évitant ainsi de devenir à Star Trek ce que son idole Richard Pryor fut à Superman. Le soin est laissé aux autres acteurs de mener la comédie. Et il faut admettre qu’ils se débrouillent avec un certain enthousiasme. Tellement habitués à leurs personnages, ils arrivent sans sourciller à créer les réactions les plus justes à la découverte d’un monde antique à leurs yeux. C’est bien cette justesse qui donne toute sa saveur aux différents gags : l’équipage s’offusquant de l’utilisation stupide d’argent pour toute transaction, McCoy se scandalisant de la médecine barbare du XXème siècle, Scotty tentant de faire marcher un ordinateur en parlant dans la souris, Spock essayant de se conformer aux métaphores pittoresques constituant le langage des autochtones. Revenu au poste de scénariste, Nicholas Meyer en profite même pour inclure une idée coupée au montage de C’était Demain où H.G. Wells se retrouvait confronté à un punk dans un bus. Si la comédie reste bon enfant, il faut au moins admettre qu’elle fonctionne même si l’ancrage dans son époque a réduit l’impact de certains gags (Kirk parlant dans ce qui ressemble à un pager, Chekov demandant avec son gros accent russe où il peut trouver une centrale nucléaire). Cela tend à rappeler l’intérêt demeurant limité du film.

OH MY GOD !

Après une telle récréation, il est temps de revenir à un peu plus de sérieux. On peut s’étonner de ce que ce retour aux affaires soit confié à l’interprète de James Kirk, William Shatner. Il s’avère que l’obtention du poste de réalisateur pour ce cinquième opus était une des conditions pour qu’il accepte de reprendre son rôle dans le précédent opus. L’acteur voit cela dit les choses en grand en désirant critiquer la télévangéliste qui connaît son essor dans les années 80. Il concentre ainsi son histoire sur le parcours d’un faux prophète en quête de Dieu. Le sujet est risqué et il faut admettre qu’il est permis de ne pas avoir confiance en l’acteur-réalisateur pour le mener comme il faut. Rien que d’un point de vue technique, il n’a réalisé que des épisodes de série télé et n’a jamais touché à une production aussi importante. Cela dit, on pourrait en dire autant de Leonard Nimoy. Il demeure que ni Harve Bennett ni Gene Roddenberry n’ont confiance dans son projet. Comme c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, l’argument de The God Thing est réutilisé : la puissance divine n’en est pas une et s’avère une supercherie. Cela ne suffit pas à rassurer la Paramount qui n’entend pas ménager Shatner. Bien que la préparation prenne du retard suite à une grève des scénaristes, le studio exige que les délais soient respectés et le budget est revu à la baisse. Impossible alors pour Shatner de concrétiser certaines de ses idées. Adieu donc le plan d’ouverture débutant dans le cosmos et devant se terminer sur Kirk escaladant une montagne de Yosemit. Adieu également le climax où l’entité se faisant passer pour Dieu invoquait des monstres de pierre pour tuer Kirk. Le réalisateur doit également faire face à la démission d’ILM, (volontairement ?) trop occupé sur Retour Vers Le Futur II et Abyss. Il doit se tourner vers Associates And Ferren qui n’arrivera pas à égaler le niveau des précédents films. Le résultat ira du correct au carrément horrible (l’apparition ultra-kitsch de Dieu). Lors de la préparation de l’édition DVD, Shatner tentera de convaincre Paramount de lui débloquer les moyens de finaliser sa version comme il le fut permit à Robert Wise pour le premier film. Le studio ne veut rien entendre et on ne peut pas les blâmer de refuser de réinjecter de l’argent dans ce qui est considéré comme le nanar de la franchise.

Osons considérer le jugement comme extrême. Celui-ci n’est certes pas sans fondement, ne serait-ce que pour le traitement spirituel du film. Ironiquement, ce qui aurait pu permettre à la franchise de retrouver son sens de la réflexion s’avère l’aspect le plus raté du film. L’embarras causé par la rencontre avec le faux Dieu et son ahurissant « pourquoi Dieu a-t-il besoin d’un vaisseau spatial ? » suffit à résumer la débâcle du discours. Il demeure toutefois une scène maintenant une certaine attention envers le propos. Celle-ci fait d’ailleurs clairement le lien avec le télévangélisme. Sybok (rôle proposé à Max Von Sydow et Sean Connery avant d’échoir à Laurence Luckinbill) a convaincu l’intégralité de l’Enterprise de le rejoindre dans sa quête de Dieu. Seul Kirk, Spock et McCoy résistent encore et toujours à l’envahisseur vulcain. Sybok les soumet alors à son pouvoir qui demeurait évasif jusqu’à présent. Il met ses « victimes » face à leur angoisse profonde et leur apporte une solution pour les en libérer. Ce à quoi Kirk répond qu’il refuse de s’en séparer car elle constitue une part de sa personnalité. Bref, la séquence détaillant les tourments des personnages ramène à certaines dérives religieuses apportant une réponse trop facile et donc non viable aux tourments de notre existence. Seule cette scène laisse entendre clairement des intentions qui prendront des formes grotesques dans le reste du long-métrage.

Pour autant, L’Ultime Frontière fonctionne plutôt correctement dans sa première moitié, justement pour sa certaine modestie. Le film se structure ainsi en grande partie sous la forme d’un western. La scène d’ouverture montre un paysage désertique et dénué de technologie où un quidam cherche à recharger son arme alors qu’un cavalier menaçant s’approche. Une sorte de retour aux choses simples en quelque sorte, à l’image de Kirk embarquant ses compagnons dans les joies du camping. L’idée est bien sûr risible (surtout lorsqu’on tente désespérément d’apprendre à Spock à chanter « Row, Row, Row Your Boat ») mais fonctionne au moins en tant que concept. Le charme du spectacle se retrouvera plus particulièrement lorsque l’équipage de Enterprise doit régler une prise d’otage dans un fort reculé. Malheureusement, le public ne se laisse pas convaincre par cette ambiance préférant prendre en considération les différents détails absolument ratés du film. L’Ultime Frontière sera l’un des plus gros échecs au box-office de la franchise. Il y a donc du remaniement dans l’air et ce coup-ci, il va être radical.

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