Le Roi Lion (2/2) : Et Le Fils Deviendra Le Père


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Réunion préliminaire sur la production du Bossu De Notre Dame. Michael Eisner tente de galvaniser les troupes en s’extasiant sur la cathédrale et le roman de Victor Hugo. Présent dans la salle, Jeffrey Katzenberg lui demande comment il peut savoir tout ça. Eisner lâchera juste un méprisant « je suis allé à l’université ». Il est probable que quantité d’exécutifs officiant à Hollywood se traîne des anecdotes similaires. Le fait que Katzenberg ait réussi à gravir les échelons de la hiérarchie au fil de sa carrière doit probablement moins tenir à de véritables capacités créatives qu’à une certaine forme d’instinct. Comme relaté dans notre descriptif de ses années de service à Disney, sa réputation de rustre sans éducation n’entache pas la reconnaissance de ses facultés de supervision. Certes, celles-ci le conduiront souvent à des raisonnements par l’absurde plus ou moins féconds. Si on prend juste l’exemple de La Petite Sirène, il sera tout aussi capable d’inspirer les animateurs (le conseil de faire une héroïne qui ne ressemble pas à Blanche Neige ou Cendrillon mais à Julia Roberts) que de les démoraliser (la passade où il souhaitera couper le cultissime Part Of Your World). Toutefois, cet instinct tend également vers l’exploration de sentiments aussi inconscients qu’universels. Lorsqu’il soumet au studio les bases du Roi Lion, soit une histoire de passage à l’âge adulte se situant dans le milieu animal africain, il instaure d’office ce que l’on pourrait appeler la force élémentaire du film.

BORN TO BE WILD

Le choix du contexte lui est venu par rapport à une fascination pour l’Afrique. Celle-ci est née après avoir participé il y a bien des années à une production prenant place au Kenya. On aurait là envie de dire : même Katzenberg a été frappé par la vision du berceau de la vie. Une nature pure et vierge de toute intervention humaine, ce qui tend d’office un merveilleux tremplin au domaine de l’animation. Pourtant, le studio Disney ne s’était jusqu’alors lancé qu’une seule fois dans une telle entreprise et c’était il y a bien longtemps. 1942 pour être précis et la sortie sur les écrans de Bambi. Entre les deux productions, les films avec pour personnages principaux des animaux incluaient toujours des humains en arrière-plan comme dans La Belle Et Le Clochard, Les Aristochats ou Oliver & Compagnie. Les rares qui ne comportaient pas d’humains présentaient les animaux sous des formes caricaturales. Tel est le cas de Robin Des Bois ou La Bande A Picsou : Le Trésor De la Lampe Perdue. Le Roi Lion est le premier depuis à vouloir réinvestir une vision respectueuse de la nature et de sa faune.

En ce sens, la promotion se chargera de mettre en exergue ce parallèle entre les deux œuvres. Ça n’est pas la première fois que le studio tente cette sorte de pont précaire entre l’ancien et le nouvel âge d’or. Pour La Belle Et La Bête, les réalisateurs se vanteront d’avoir inclus dans leur travail d’orfèvre technologique des morceaux d’animation issus de La Belle Au Bois Dormant (la danse finale) ou justement de Bambi (les oiseaux dans l’ouverture). Quelque soit la motivation de cette démarche respectueuse un brin zélée, le parallèle entre Bambi et Le Roi Lion reste assez évident. Bambi nous contait la vie d’un faon de sa naissance à l’âge adulte. Par ses yeux et son existence, c’est le miracle de la vie qui se déploie. La majesté d’un paradis terrestre duquel l’homme est exclu soutient un récit retranscrivant le parcours intérieur de tout individu. Appréhender le monde, communiquer avec les êtres y habitant, rompre avec le support parental, connaître l’amour, atteindre la maturité… Le film se clôturait alors là où il avait commencé avec une naissance. Le personnage titre contemple l’événement du haut de la montagne. A ses côtés se trouve son père qui finit par se retirer, faisant définitivement de Bambi le seigneur et protecteur de la forêt. Une fin en forme de passation que l’on retrouve pratiquement stricto-sensu dans Le Roi Lion. Le film annonce clairement la couleur avec sa chanson d’ouverture Circle Of Life. Cette réutilisation d’une structure cyclique pourrait être un moyen de marquer les limites du nouvel âge d’or où le travail d’expérimentateurs cède la place à celui de suiveurs (géniaux quand même les suiveurs). Il demeure de toute façon difficile d’imaginer un meilleur axe narratif pour rendre justice à la beauté d’une nature à la fois fluctuante et immuable.

Cette vision immaculée et hors du temps participe bien sûr au pouvoir de fascination du film. Celle-ci est grandement renforcée par l’impression de se situer au sein de ce monde pourtant hors de portée. Dans cette optique, les réalisateurs feront des choix pertinents en utilisant la technologie à leur disposition. Visuellement, Le Roi Lion se détache là très nettement de Bambi. Après des premières recherches, Walt Disney et son équipe découvriront qu’il est impossible de reproduire fidèlement une forêt. Les dessins deviennent en effet tellement complexes que le film risquerait de devenir illisible (et fort couteux). Au bout du compte, c’est la voie de l’épure qui sera privilégiée, forçant ainsi à jouer sur le pouvoir d’abstraction du média pour saisir l’essence de la nature. A l’exception de deux séquences musicales I Just Can’t Wait To Be King et Be Prepared épousant le point de vue de ses interprètes, Le Roi Lion refuse l’épure ou quelconque forme de stylisation. Au contraire, il mise sur la complexité et une certaine forme de réalisme.

Par là, il faut comprendre que la production utilisera des moyens pour insinuer un sentiment de réalisme dans l’esprit de son spectateur. La capacité des ordinateurs permet ainsi des composites d’images dévoilant un monde s’étendant à perte de vue. Les jeux constants sur les perspectives font en ce sens du film un candidat parfait pour une conversion en 3D. Mieux, la caméra peut se permettre des mouvements de caméra compliqués grâce à cette assistance. La capacité de la caméra à se mouvoir dans cet univers insinue l’idée que celui-ci nous englobe dans son intégralité et ne correspond pas juste à un dessin plat. Cela renforce la croyance en la véracité de l’environnement. Quitte à jouer les manipulateurs jusqu’au bout, l’équipe ira jusqu’à reproduire des défauts inhérents à un tournage traditionnel. Dans la scène d’ouverture, un plan simule ainsi la mise au point de la caméra en floutant les fourmis au premier plan au profit des zèbres en arrière plan et vice-versa. Le spectateur ayant assimilé (souvent sans le savoir) ce genre de détails, on lui communique ainsi l’idée d’une scène prise sur le vif. Rajouté à des effets comme des ombres ou des poussières, Le Roi Lion se constitue un large panel d’artifices. Enumérés en tant que tels ils paraissent grossiers mais leur utilisation soigneuse et judicieuse assure leur réussite.

LE ROI EST MORT, LONGUE VIE AU ROI

De manière assez prévisible, le choix du naturalisme déteint sur l’histoire. Lorsque la production du Roi De La Jungle est lancée (le titre changera lorsque les auteurs se rendront compte que ce surnom populaire est mensonger), Roger Allers partageait le poste de réalisateur avec George Scribner. Ce dernier désire apporter une vision véritablement documentaire. Un choix apparemment normal de la part du réalisateur d’Oliver & Compagnie qui avait décrit les bas fonds de New York dans tout leur misérabilisme. L’histoire est alors centrée autour d’un conflit entre les lions et des babouins. Selon Allers, l’ambiance était terriblement sérieuse et sanglante. C’était trop pour lui et probablement pour la hiérarchie supérieure. Scribner est donc débarqué et remplacé par Rob Minkoff avec ordre de ne pas se focaliser sur ce qui a été fait précédemment. Il s’agit donc de trouver une nouvelle histoire. La nouvelle orientation se fera là encore sous l’impulsion de Katzenberg. Suite à ce raté, il se lâche en réunion sur la conception qu’il a de l’histoire. Un animateur le reprend en déclarant qu’il est entrain de refaire Hamlet. Et Katzenberg s’exclamera que c’est exactement ça qu’il faut faire. Le film se construit alors une intrigue shakespearienne qui creuse un peu plus le fossé entre Le Roi Lion et Bambi. On peut même dire qu’il s’en désolidarise complètement. Dans Bambi, la nature était à la fois le sujet et l’histoire construisant par là une expérience particulièrement sensible. Malgré ses thématiques universelles et son contexte, Le Roi Lion opte pour un récit à la dynamique plus traditionnelle avec d’identifiables attributs manichéens.

Néanmoins, le recours à une intrigue à la Shakespeare reste là encore une belle idée instinctive. Son écriture avait réussi à marquer le peuple de son époque et permit à son œuvre de traverser les siècles. A travers un sens aiguisé de la dramaturgie et une iconisation de ses personnages, il véhiculait des thèmes fondateurs touchant chaque individu. Ce désir d’universalité ayant motivé la conception du Roi Lion, ce choix narratif est des plus évidents. D’autant plus qu’à l’instar de Shakespeare qui réinvestissait des personnages et évènements historiques, l’histoire en conception se rapproche désormais de la légende d’Osiris ou de l’histoire de Soundiata Keïta. Le projet tend alors vers la fresque tragique. Le film se trouve là une identité propre au sein des productions Disney malgré le poids de l’héritage. La sublime séquence d’ouverture où les animaux vont célébrer la naissance de Simba peut alors se voir tout autant comme un hommage à Bambi pour son visuel animalier qu’à La Belle Au Bois Dormant pour son caractère impérial.

Que raconte désormais Le Roi Lion ? L’histoire d’un royaume gouverné par un roi modèle de sagesse. Alors qu’il transmet à son fils les préceptes d’une responsabilité qui lui incombera, son frère avide de pouvoir montera une machination pour le tuer et faire exiler son fils. Des années plus tard, le royaume est au bord de la destruction et le fils y revient pour reprendre le trône qui est sien. Un récit de meurtre, de doute, de moralité agencée dans une habile série de quiproquos et de rebondissements magnétiques, le tout avec un pur respect des préceptes shakespeariens. L’un des mérites des scénaristes fut d’ailleurs en ce sens de ne pas se limiter à la seule pièce d’Hamlet (demeurant certes l’inspiration première de l’intrigue) mais à l’ensemble de l’art de l’auteur britannique. Ainsi, le vil Scar évoque bien volontiers le sinistre Richard III. Leurs introductions sont d’ailleurs similaires. S’apprêtant à dévorer une souris seul dans son coin, Scar se lance dans une triste tirade sur l’injustice de la vie. De son côté, Richard éructe un monologue plaintif sur la manière dont « l’hiver de notre mécontentement s’est changé en été glorieux par le soleil d’York ». Les deux personnages ont également une manie de se complaire dans leur monstruosité. Scar obtient classiquement un attrait détestable doublé d’un sadisme pour le moins inquiétant (voir l’ultime échange avec son frère avant l’assassinat). Un sens de l’exagération typiquement théâtral qui déteint sur de nombreuses séquences de dialogues et même la manière d’agencer les personnages au sein de certains décors. L’aspect est juste proportionné comme il faut et ne dépareille pas au sein d’un si délicat cocktail.

L’HIVER DE NOTRE MÉCONTENTEMENT

Finalement, le succès artistique et public du Roi Lion fut à double tranchant. Comme Don Hahn le démontrera en clôturant son documentaire Waking Sleeping Beauty sur sa sortie triomphale, celle-ci marquera officieusement la fin de l’âge d’or ou en tout cas son apogée. Si le succès se prolongera jusqu’à la fin des années 90, ça sera en glissant sur une pente descendante. Certes, cette chute reste intimement liée aux évènements précédemment exposés (lire la première partie du dossier), du décès de Frank Wells au départ fracassant de Katzenberg, en passant par la mégalomanie désormais sans restriction de Michael Eisner. Mais d’une certaine manière, Le Roi Lion est à incriminer car il correspond à l’aboutissement d’une période. Il est tout ce que l’équipe créatrice pouvait donner de meilleur et tout ce qui suivra subira forcément une désavantageuse comparaison. Et lorsque le meilleur a été servi, il n’y a plus que deux solutions : soit on repart à zéro pour trouver une nouvelle voie d’exploration, soit on ressert à nouveau le meilleur. Au regard d’un studio fait moins d’innovateurs que d’artistes déférents envers les dits innovateurs, le second choix semble le plus évident… malheureusement.

Tel Rocky dans le troisième opus de la saga, les artistes se retrouvent face aux dangers de l’encroutement. Si la répartition des mérites a toujours été un problème depuis l’époque d’oncle Walt, il est facile de se laisser porter par le courant lorsque le public acclame votre travail, votre patron augmente vos salaires et qu’on vous invite à la télévision pour parler de votre oeuvre. Dans Waking Sleeping Beauty, l’animatrice Lisa Keene résume la situation comme suit : « en tant qu’artiste, quand nous avons été augmentés, qu’on est devenu des rock stars, on a cru que ça durerait toujours ». Une croyance bien sûr erronée et qui se confirmera dès le long-métrage suivant. La qualité du Roi Lion est telle que la perspective d’en émuler la formule est plus que tentante. Or Le Roi Lion fonctionnait sur un subtil équilibre de ses ingrédients. Les précédents dessins animés marchaient déjà sur des recettes classiques du cinéma disneyen aux dosages savamment orchestrés et n’oubliant jamais d’explorer le pouvoir surréaliste de l’animation. Assaisonné avec la représentation de la nature et l’intrigue shakespearienne dont nous avons parlé ci-dessus, le plat n’avait jamais paru si succulent. Comme le notera Don Hahn dans le making of disponible sur le blu-ray, Le Roi Lion fait cohabiter des choses comme la mort d’un parent avec des gags sur un phacochère qui pète. Il omet toutefois d’indiquer que dans cette variété, aucun élément ne cannibalise un autre.

Les films suivants du studio tomberont de haut puisqu’incapables de reproduire le phénoménal mélange du Roi Lion. La cohabitation d’éléments variés conduira inéluctablement l’un ou l’autre à se détruire. Le premier qui en fera les frais sera bien sûr Pocahontas. Il est intéressant de noter que ce projet préoccupant les plus hautes autorités artistiques du studio entretient des similitudes avec un Roi Lion considéré alors comme une série B. Les deux films jouent sur le lien avec la nature et brassent des thèmes universels (la socialisation et le contact avec l’autre dans le cas de la réalisation de Mike Gabriel et Eric Goldberg). Toutefois, Pocahontas jouera la carte de l’intellectualisation plutôt que de jouer sur une force élémentaire. C’est là la plus grande erreur à faire lorsqu’on croit qu’un miracle est reproductible. On réemploie encore et encore la même formule en croyant tomber juste mais on n’arrive qu’à faire ressortir un peu plus son côté mécanique. Les méthodes de travail deviennent de plus en plus perceptibles et grossières, construisant un barrage à l’émotion. Il faudra attendre le début des années 2000 avec des œuvres comme Kuzco ou Atlantide pour que le studio commence à comprendre la nécessité de revoir la formule. Une démarche plus résignée que motivée au vue des timides résultats.

Elle s’est perdue cette inspiration primordiale ayant permis au Roi Lion de devenir le grand film qu’il est. Elle a conduit à la création de plusieurs films en état de grâce puis s’est évanouie. Déprimant ? Pas vraiment car les films, eux, demeurent. Ils seront toujours là pour nous permettre de savourer encore et encore ce si précieux et unique moment de miracle. Là est le principal.

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