Justice League : Mortal – Le paradis perdu

UNE BRÊVE HISTOIRE DE TEMPS ET D’ARGENT

Sur le plan cinématographique, le milieu des années 2000 va marquer un tournant dans l’éternelle bataille entre DC Comics et Marvel. Sur les décennies précédentes, DC aura globalement récolté en la matière plus de succès que Marvel. Si chacun a eu droit à son lot de désastres artistiques et de productions de troisième zone, DC bénéficia au moins de deux gigantesques succès dont il aura su tirer parti : le Superman de Richard Donner et le Batman de Tim Burton. A l’aube du nouveau millénaire, la tendance s’inverse. Là où la gestation des films DC prend souvent un temps considérable (il faudra près de dix ans pour réactiver Superman et Batman depuis leurs dernières apparitions), Marvel se met à exploiter son catalogue à tour de bras. Les résultats sont disparates mais le succès est présent et même colossal dans certains cas. Nous sommes en 2007 et la maison des idées ne semble guère vouloir s’arrêter en si bon chemin. Elle s’apprête à sortir Iron Man l’année suivante et inaugurer à cette occasion son univers cinématographique. Tout est brillamment calibré. Le planning est fixé et prévoit dans quatre ans Avengers, où se réuniront tous les super-héros des précédents long-métrages. De son côté, DC sort tout juste de Superman Returns qui n’a pas eu le succès escompté. L’organisation spartiate de Marvel s’analyse comme une menace évidente et une seule réponse s’impose : la contre-attaque. Il s’agit de leur couper l’herbe sur le pied. Le projet de Marvel allant mettre plusieurs années avant d’atteindre son apothéose, DC choisit d’élaborer immédiatement le grand film collégial réunissant leurs figures phares : la ligue de justice. L’entreprise prévoit une sortie vers 2009-2010… occultant sa manie à sombrer dans les tréfonds du development hell.

Le couple Kieran et Michele Mulroney est embauché pour écrire le scénario au début de l’année. Quelques mois plus tard, George Miller s’affilie au projet. Sortant de l’exceptionnel Happy Feet, l’arrivée du réalisateur australien fait exploser toutes les attentes. De par ses connaissances sur la nature du mythe et son application artistique, on s’impatiente quant à savoir ce qu’il apportera au genre. L’autre élément qui enflamme les esprits est la possibilité d’un tournage en performance capture. Pour Miller, l’évolution serait naturelle après son incursion dans le cinéma d’animation où sa virtuosité de metteur en scène était totalement désinhibée. Comme le prouvera Tintin quelques années plus tard (Weta devait d’ailleurs se charger des effets spéciaux de Justice League), la performance capture est le parfait outil de jonction entre le septième et le neuvième art. Un tel choix pourrait également arranger le studio. Que ce soit à cause de contraintes (l’agenda surchargé de Christian Bale le rend indisponible pour une incarnation supplémentaire de Batman) ou de choix purement volontaires (qui veut encore plus de Brandon Routh en Superman ?), le casting des précédents films live ne peut être réuni de nouveau. Afin d’éviter une confusion dans l’esprit du spectateur, la technique permettrait de dissocier clairement Justice League de ces autres représentations. Ce souci de coexistence de plusieurs visions sera pourtant un des motifs du naufrage de Justice League.

Si la production est lancée rapidement, ça n’est pas seulement pour griller la politesse à Marvel. La grève des scénaristes à Hollywood débutera fin 2007 et le studio espère pouvoir démarrer le tournage avant. Sentant que le scénario doit être encore travaillé, il attendra cependant la fin de la grève début 2008 pour réclamer des retouches aux Mulroney. Estimé initialement à 220 millions de dollars, le budget commencerait à frôler en réalité les 300 millions. Afin de limiter les coûts, le tournage prévu chez Miller en Australie est rapatrié au Canada. Celui-ci est donc de nouveau retardé jusqu’à ce qu’arrive la période estivale. Warner Bros et DC touchent le jackpot avec The Dark Knight. Du coup, performance capture ou pas, l’existence d’une Justice League parallèle aux autres films doit être reconsidérée. D’un côté, il y a un projet avec un budget astronomique sur lequel l’adhésion du public est incertaine. De L’autre, un succès monumental duquel il est possible de retirer encore plus de profit. Petit à petit, Justice League (désormais sous-titré Mortal) va être mis au placard pendant que s’implante la logique d’un planning à la Marvel. Le projet de George Miller devient l’un des plus cruels rendez-vous manqués des années 2000. Lorsque le manuscrit émerge sur internet en 2013, l’énormité du gâchis apparaît comme une évidence.

QUELS RÊVES PEUVENT VENIR

On pourra penser beaucoup de choses du manuscrit des Mulroney qui se sont depuis illustrés en signant le script de Sherlock Holmes : Jeux D’ombres (oui, bon, on a tous nos mauvais jours). Celui-ci offrait néanmoins une parfaite base de travail pour Miller et son équipe. En terme de spectacle pur, il ouvrait des possibilités assez extraordinaires avec des scènes d’action excitantes. On pense particulièrement au climax qui avait tout pour devenir un moment d’anthologie. Contaminé par une nanotechnologie, Flash tente d’échapper à cette emprise en courant à travers le monde. Atteignant l’extrême limite de la vitesse, il finira par détruire ces microscopiques robots en disparaissant par-delà l’espace et le temps. Miller ayant allègrement prouvé son expertise dans l’utilisation de la vitesse au cinéma, nul doute qu’une telle séquence aurait pu figurer parmi les instants les plus hallucinatoires du cinéma aux côtés de la porte des étoiles de 2001 : L’odyssée De L’espace. À travers la lecture du scénario, on sent même déjà pointer la musicalité inhérente à ses mises en scène. Dans l’introduction de son documentaire 40 000 Years Of Dreaming, le réalisateur de Mad Max rappelait que le cinéma s’appréhende pour partie comme de la musique visuelle. Cela se traduit par l’extrême précision de son découpage créant une harmonie de formes et de mouvements. Évidemment, il est impossible de ressentir une telle chose avec un texte écrit. Le souvenir des précédents travaux de Miller allié à la fluidité narrative du scénario permet quelques spéculations assez folles. Le script trouve en effet un équilibre entre ses personnages, passant de l’un à l’autre avec habileté et efficacité. Par exemple, le groupe de super-héros discute de la menace dont il fait l’objet. Ceux-ci s’avèrent surveillés à distance par Batman… qui est lui-même surveillé par le méchant de l’histoire. Uniquement par le visuel et par un même leitmotiv, il est ainsi permis de spécifier la position de chacun dans l’intrigue.

Une telle faculté est opportune pour faire fonctionner le film en tant qu’œuvre individuelle. Si tout le monde connaît Superman et Batman, il n’en va pas de même de Martian Manhunter ou de Green Lantern (le long-métrage de Martin Campbell n’est pas encore sorti à l’époque). Le scénario se doit de faire preuve d’esprit de synthèse pour introduire chacun des protagonistes et caractériser leurs capacités. Sur cet ordre pratique, le choix du comic qui servira de base à l’intrigue aura été judicieux. De manière globale, les Mulroney auront eu l’intelligence de puiser leur inspiration au bon endroit. Afin de donner corps à l’univers, ils puiseront plusieurs détails dans le Kingdom Come de Mark Waid. L’un des emprunts les plus savoureux sera celui de Planet Krypton, un fast-food à thème autour des super-héros. Les auteurs lui octroieront une utilité narrative dont on se demande si elle ne vise pas directement la concurrence (hmm des ersatz de super-héros qui refilent de la nourriture frelatée aux masses)… ce qui était déjà un peu le cas de la BD (Marvel planchait sur un partenariat avec Planet Hollywood pour ouvrir de réelles chaînes de restauration au moment de l’écriture de Kingdom Come).

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Au-delà de ces reprises qui caressent les fans dans le sens du poil, les Mulroney n’hésitent pas cela dit à manipuler leurs propres connaissances. Dans la mini-série Le Projet OMAC, Maxwell Lord prenait le contrôle mental de Superman et le retournait contre ses compagnons. Face à une telle situation, Wonder Woman ne voyait d’autre solution que de tuer Lord. Le dilemme est repris dans Justice League : Mortal mais sa résolution est bouleversée. Bien que tenant Lord à sa merci, Wonder Woman ne peut se résoudre à prendre une vie et renier tous ses principes. C’est finalement Batman qui franchira cette ligne. Pour accompagner ces derniers instants de vie, le dark knight ne lâchera qu’une réplique : « ce qu’un homme peut faire, Max… ». Car comme son sous-titre l’indique, le scénario a pour cœur la frontière entre le mortel et l’immortel, entre l’homme et le divin.

LE CRÉPUSCULE DES DIEUX

Pour alimenter son propos, le scénario va s’inspirer d’un comic en particulier : La Tour De Babel de Mark Waid et Howard Porter. Cette bande dessinée marquera les débuts de Waid sur la série Justice League. Il succède à Grant Morrison qui aura dépeint toute la grandeur de ces dieux modernes. En une seule histoire, Waid va leur ramener les pieds sur terre. Comme son titre l’indique, il va s’agir d’une relecture moderne du mythe biblique. Dans l’ère suivant le déluge, les hommes se lancent dans l’édification d’une tour qui touchera les cieux. Dieu est courroucé en voyant sa création se prétendre comme son égal. Afin de ruiner leur entreprise, il va brouiller leur langage. Incapable de se comprendre entre eux, les hommes ne peuvent plus poursuivre la construction et se dispersent à travers le monde. C’est ce même sort que Ra’s Al Ghul et sa ligue des assassins réservent à la société moderne. Grâce à un réseau de satellite, ils vont pouvoir influencer le cerveau de la population mondiale et plus spécifiquement le centre du langage. L’attaque commencera par une dyslexie extrême avant de s’étendre au langage oral. Par cette incapacité à communiquer, Ra’s Al Ghul espère générer un chaos suffisant pour purifier la planète. Un tel plan ne peut bien sûr pas marcher en temps normal. La ligue de justice veille au grain et aurait tôt fait de neutraliser le mécréant. Mais Ra’s Al Ghul a trouvé le moyen de les mettre tous hors d’état. Un par un, les membres de ligue succomberont à des attaques ciblant leurs points faibles : Martian Manhunter s’embrasera continuellement, Green Lantern devient aveugle, Aquaman souffre d’aquaphobie et ne peut plus approcher son milieu naturel, Wonder Woman est plongée dans un éternel combat virtuel, Flash vibre jusqu’à l’épuisement total… Comment Ra’s Al Ghul a-t-il pu mettre au point des procédures si parfaitement huilées ? Il ne l’a tout simplement pas fait. Il les a empruntées à quelqu’un. Et ce quelqu’un n’est autre que Batman.

Au sein de la ligue de justice, le caped crusader est à part. Il n’a aucun super pouvoir, aucune force surnaturelle, aucune maîtrise de la magie… Il n’est qu’un homme dont la force de caractère l’a amené où il est. Batman puise sa puissance de ses convictions. Celles-ci incarnent également sa faiblesse. Sa soif de justice le fait progresser à la lisière des ténèbres et son obsession conduit ce détective à considérer avec suspicion le monde qui l’entoure. En tant que simple mortel, Bruce Wayne a conscience de cette fiabilité mais il accepte ce fardeau au nom de son inflexible croisade. Côtoyant quotidiennement les extraordinaires membres de la ligue, il ne peut empêcher une interrogation de venir à son esprit : Et si ? Et si ces super-héros devenaient volontairement ou involontairement un danger pour l’humanité ? Et s’ils décidaient de ne plus se mettre au service du monde mais de mettre le monde à leurs services ? Et s’ils désiraient le remodeler à leur image ? Alors qui pourrait arrêter des êtres si puissants ? Certes, personne ne pourrait croire qu’un modèle de moralité comme Superman pourrait porter atteinte à la planète. Tout auréolés de leur bienveillante dimension divine, les principaux intéressés ne paraissent eux-mêmes pas considérer cette possibilité. Témoin privilégié des aptitudes de la ligue, Batman ne peut pas l’écarter. Sans consultation de la ligue, il s’applique à un rôle de garde-fou en trouvant les moyens pour immobiliser ses compagnons au cas où… ne se doutant pas que ses ennemis pourraient en pervertir l’utilisation.

Grâce à l’esprit d’entraide, la ligue de justice surmontera ces épreuves physiques et arrivera à défaire Ra’s Al Ghul. Reste l’épreuve éthique avec le jugement de Batman. Qu’importe ses raisons, il aura trahi la confiance de ses partenaires. A mi-parcours de la bande dessinée, Waid cède la plume à Dan Curtis Johnson pour un interlude qui prépare cette problématique. Tandis qu’elle s’infiltre dans la tour de garde pour dérober les fameux plans, Talia Al Ghul s’interroge sur les agissements de son ancien amant. À travers une série de courts flashbacks, on apprend comment Batman a pioché dans des conversations banales et amicales les méthodes pour défaire ses alliés. On le voit concocter ses stratégies avec un méthodisme extrême (il se conditionnera mentalement afin que Martian Manhunter ne puisse pas sonder cette part de son esprit), en éprouver un certain dégoût (il répugne la perspective de contempler les effets imprévisibles de sa kryptonite de synthèse sur l’homme d’acier) mais s’appliquant dans cette voie nécessaire. A l’issue des événements de La Tour De Babel, il n’admettra aucunement avoir mal agit. Devant voter sur son exclusion, plusieurs membres de la ligue ne peuvent en ce sens que s’accorder le fondement de son raisonnement. À quatre voix contre trois, le sentiment de trahison l’emporte toutefois. Ce vote très serré les pousse à reconsidérer leur perception commune de la ligue de justice. De plus, les actions de Batman et son renvoi auront déteint sur l’ensemble de la Batfamily. Robin et Nightwing sont mal considérés pour les autres super-héros. Bien que gérant la base de données informatique de la ligue, Oracle n’est plus guère sollicitée. L’ultime image du comic laisse Superman seul et accablé dans la tour de garde après sa discussion avec Oracle. Devant lui, il y a un écran avec un court message : fin de transmission. C’est là où en est la ligue. Ils ne communiquent plus et ils se sont dispersés… comme ces hommes des temps anciens qui se rêvaient égaux aux dieux.

L’ERREUR EST HUMAINE

Holà holà ! Ça veut dire que le film chargé de raconter la constitution de la ligue de justice se base sur une histoire autour de son désagrègement ? Il n’y a pas une couille ici ? Il convient de souligner que Justice League : Mortal n’est pas une adaptation de La Tour De Babel. Offrant un certain nombre de possibilités narratives (l’exploitation des faiblesses de chaque personnage permet d’introduire chacune de leurs caractéristiques), elle constitue l’influence majeure du scénario mais celui-ci ne s’y emprisonne pas. La fin va donc changer de façon tout à fait logique par rapport à la nature du projet. Par son simple statut d’origin story, la ligue de justice n’existe pas au début de l’intrigue. Certains super-héros se connaissent entre eux mais ils n’ont jamais travaillé ouvertement en équipe. De ce fait, le principe de trahison est pour le moins relativisé et les conséquences a en retirer sont différentes. De La Tour De Babel, les Mulroney vont reprendre une bonne partie de la trame et des thématiques en les inscrivant dans un environnement vierge. Cela permet de développer une réflexion d’équivalente qualité tout en la conduisant vers sa propre conclusion.

Par l’évolution particulière donnée aux protagonistes, la séquence finale de Justice League : Mortal se permettra d’inverser les rôles entre Batman et le reste de la ligue. Dans la forteresse de la solitude, nos super-héros se sont réunis afin de décider s’ils rejoindront ce qui va devenir l’officielle ligue de justice. Chacun donne son accord… sauf Batman, qui refuse. Il refuse non pas parce qu’il demeure ancré dans ses convictions qu’un tel groupe présente un danger potentiel, mais parce qu’il ne s’en considère pas digne. Architecte malgré lui d’une catastrophe mondiale, il aura été conduit à franchir la ligne en commettant un meurtre et à en payer les conséquences (son acte fera de Lord un pur esprit qui commencera par posséder et tuer Talia). Il accompagne sa décision en dévoilant son identité secrète avec un simple commentaire : « J’ai une faiblesse. Je suis humain ». Wonder Woman lui rétorque : « Non Bruce. C’est ta force. NOTRE force ». En accueillant Batman, la ligue marque l’acceptation de sa propre humanité. Aussi surpuissants soient-ils, ils ne sont pas pour autant infaillibles et accueillent désormais cette facette de leur personne. Elle devient le ciment de leur groupe. C’est soudés qu’ils se jettent face à leur nouvel ennemi dans une ultime image aussi jubilatoire et frustrante que pouvait l’être celle des Indestructibles.

L’esprit du bijou réalisé par Brad Bird pourrait aussi se trouver dans le choix du méchant. Ra’s Al Ghul ayant été envoyé ad patres dans Batman Begins, il a été décidé de ne pas compliquer les choses et de le remplacer par Maxwell Lord. Comme indiqué plus haut, l’intrigue entourant le personnage lorgnera du côté de Projet OMAC. Dans ce dernier, Lord contamine une grande partie de la population mondiale avec une nanotechnologie pour les transformer en cyborg OMAC. Son objectif est de les utiliser pour détruire les méta-humains. A l’instar de Batman, il les considère comme une menace mais il ne va pas attendre que l’éventualité devienne une certitude. Lier cette histoire avec celle de La Tour De Babel se montre une idée plutôt judicieuse. Les Mulroney ne se contentent toutefois pas d’une simple addition et apportent des modifications qui enrichissent le personnage de Maxwell Lord. Plus que de juste considérer les super-héros comme un risque, il éprouve une rancœur toute personnelle à leur encontre.

Au cours de l’histoire, on découvre que Maxwell Lord s’appelait auparavant Jonah Wilkes. Durant son enfance, il a été l’un des nombreux cobayes d’expérimentations gouvernementales. Il en sera le seul survivant. Au sein d’une immense chambre circulaire tapissée d’écrans, il diffuse en permanence les vidéos de tests pour commémorer la mémoire de ces enfants tués dans le plus grand anonymat. Juste avant que Batman ne lui brise la nuque, Lord invective une ultime fois la ligue : où étaient ces prétendus héros lorsqu’il avait besoin d’eux ? Où était-il lorsque des centaines d’enfants étaient torturés au nom de la science ? À l’instar de Syndrome dans Les Indestructibles, Lord se sent comme trahi par la figure du super-héros. Il ne les considère pas à la hauteur de ce qu’il prétend incarner et veut le prouver au monde. Ironiquement, ce sera en tentant de briser cette image illusoire qu’il en fera ressortir la fondamentale beauté. Conjuguant quelques uns des plus grands talents actuels autour d’un scénario d’une telle envergure dramatique et mythologique, Justice League : Mortal avait toutes les chances de devenir un fleuron du genre.

DE GRANDES ESPÉRANCES

N’existe-t-il donc aucun palliatif à cet immense cafouillage ? Et bien si. Pour cela, il faut se tourner vers le DC Universe Dessin Animé Original. Bénéficiant d’une certaine autonomie d’action, la branche animation s’est souvent posée comme un fertile champ d’expérimentations. Alors que certains projets cinématographiques sont juste au stade de l’étude, ces films animés peuvent déjà donner une petite idée du potentiel des films à venir. Avec son excellent Wonder Woman, la réalisatrice Lauren Montgomery aura montré par exemple ce que pouvait donner une aventure avec la princesse amazone en vedette. Il en va de même avec le Suicide Squad dans Assaut Sur Arkham. A contrario, il est arrivé que certains dessins animés concrétisent des films inachevés. Premier long-métrage conçu dans le cadre du DC Universe Dessin Animé Original, Superman/Doomsday était ainsi une adaptation de l’arc La Mort De Superman. Ce comic aura servi de base à plusieurs traitements pour réactiver le personnage dans les années 90. Le plus célèbre d’entre eux est le Superman Lives de Tim Burton. Sorti un an après Superman Returns, Superman/Doomsday proposait une version époustouflante du personnage que l’on croyait ne jamais voir. En 2012, Bruce Timm et son équipe s’engagent dans cette même voie avec Échec qui adapte La Tour De Babel.

Naturellement, en dépit d’une base commune, il n’est guère possible de trouver dans Échec tout le contenu et la richesse de Mortal. Ne serait-ce qu’en terme de moyens, les deux productions ne sont pas comparables. L’opulence de Mortal trouve difficilement sa place dans une branche d’activité qui n’a jamais eu les moyens de ses ambitions. Comme la majorité des films d’animation DC, Echec souffre quelque peu des limites de son animation télévisuelle. Montgomery palie à un tel défaut par l’extrême efficacité de sa mise en scène et l’utilisation d’un montage très habile mais on reste bien loin de la virtuosité d’un George Miller. Hors de l’aspect formel, il faut noter que les deux adaptations ne se posent pas les mêmes questions. Si Mortal se positionnait dans un univers où la ligue n’existe pas, Échec se rapproche du comic en présentant une ligue active dès le début. Ce seul fait suffit aux deux œuvres pour connaître une structure différente, d’autant plus que le film de Miller devait largement dépasser les deux heures là où celui de Montgomery se contente de soixante-dix minutes.

En conséquence, tout comme Mortal développait ses propres idées par rapport à la bande dessinée, Échec prend un déroulement et des réflexions identiques pour se diriger sur un chemin qu’il fait sien. En ouverture, Échec se crée par exemple une excellente scène d’action où la ligue combat le Royal Flush Gang. Outre le fait de constituer une introduction trépidante, la séquence met en relief le statut humain de Batman vis-à-vis de ses collègues. Voilà le genre d’idées qui prépare aux futures révélations tout en préservant la dynamique narrative. Échec fait également un apport pertinent en changeant de nouveau le méchant. Après Ra’s Al Ghul et Maxwell Lord, c’est Vandal Savage qui est maintenant aux commandes. Ce dernier nous vient de loin puisqu’il est né durant la préhistoire. Exposé aux radiations d’un météore, il acquit l’immortalité et une intelligence supérieure. Si le plan de Savage est simple dans cette version (détruire la moitié du monde pour gouverner la partie restante), ce qu’incarne le personnage en fait un choix ingénieux. Provenant de l’aube de l’humanité, Savage nourrit le rapport entre l’homme et le divin qui motive l’histoire.

Au final, Échec et Mortal se rejoindront surtout par leur fin. Échec s’écarte de l’épilogue déprimant de la bande dessinée. A l’instar de Mortal, il préfère opter pour une conclusion où le groupe accepte ses propres faiblesses et offre toute sa confiance à Batman. Une note finale qui se montre facile dans Échec précisément par rapport à l’univers où elle s’inscrit. Par ses ajouts, Mortal aura su rendre cette conclusion tout à fait cohérente. Cette déception serait-elle bien la confirmation que Justice League : Mortal est une œuvre perdue et irremplaçable ? La réponse tendrait vers l’affirmative. Alors que le genre est trop souvent circonscrit à des recettes balisées (tout ce qui provient du MCU) ou offert à des personnes en qui on place une trop grande confiance (mais puisqu’on vous dit que Zack Snyder est un réalisateur visionnaire !), il apparaît malheureux que nous ayons été si proches de profiter d’un grand spectacle en offrant une telle compréhension. Il n’y a décidément rien de plus triste que de voir un rêve mourir.

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