Visage

Les nanars, c’est un peu comme les sexes : il y en a de tous les types, de toutes les tailles, des vrais, des faux, des durs, des mous, des qui servent à rien, des qui font rire à défaut de savoir faire autre chose et des trop bizarres pour piger ce qui se passe à l’intérieur. Mais dès qu’il s’agit de parler de Visage, l’exercice critique de ce genre souvent indéfendable prend tout de suite un autre relief. Non pas qu’on se retrouve forcément face à un spécimen de choix en matière de n’importe quoi, mais, au vu du potentiel artistique de son cinéaste jusque-là célébré et reconnu, le cinéphile risque de recevoir un sacré coup de massue. Comprenons par là que la déception ne se résume à rien d’autre qu’un vaste sentiment de vacuité. Déjà, il convient de rappeler à quel point le cinéma de Tsaï Ming-liang avait su, dans ses meilleurs moments (The Hole, La saveur de la pastèque…), opérait un mariage assez harmonieux et barré entre le filmage à la Nouvelle Vague et la création d’une atmosphère moite, le long de plans fixes brillamment filmés et élaborés. Ensuite, ce n’est pas la première fois que le cinéaste tourne en France, même si, bien qu’il y ait déjà réalisé un film (Et là-bas quelle heure est-il ?), jamais n’avait-il bénéficié d’un casting aussi imposant, réunissant la crème des acteurs hexagonaux. Or, ici, en acceptant une commande du musée du Louvre, le réalisateur taïwanais touchait à du lourd, peut-être même un peu trop. Pensez donc : rendre hommage au cinéma de François Truffaut, fusionner l’art pictural avec le slapstick musical, laisser libre cours à l’improvisation, brouiller la frontière entre mythe et incarnation, décrire de façon métaphorique la difficulté du processus de création artistique, et j’en passe… Tout cela a beau être ambitieux et, avouons-le, réellement intriguant, Tsaï Ming-liang n’avait définitivement pas les épaules pour aboutir à un résultat correct, et son style, trop difficile d’accès pour les néophytes et trop enclin à la pose auteuriste en cas de répétition programmée, avait toutes les chances de flinguer le potentiel du projet. Nul doute qu’avec un plantage aussi magistral, le festival de Cannes (où le film était présenté en compétition officielle) venait de trouver son plus beau nanar involontaire de 2009.

Bon, déjà, puisque c’est la chose la plus difficile à aborder, de quoi ça parle ? Alors, très vite, on pige qu’un réalisateur tourne un film sur le mythe de Salomé au musée du Louvre, que deux stars (Léaud et Casta) ont été choisies pour les rôles principaux, qu’un événement tragique finit par retarder le tournage, que le langage n’est pas facilité (l’un parle en taïwanais, les autres en français, et seul le cinéma reste le langage commun), que tout le monde semble faire un peu n’importe quoi… et que, finalement, le scénario ne veut plus dire grand-chose à force de partir dans tous les sens. Disons simplement qu’au fil des minutes (le film en dure plus de 140, soyez prévenus), le film se délite au fil de ses interminables plans fixes, ne sachant pas toujours comment construire autre chose qu’un défilé de plans certes assez jolis mais prétentieux. Le début du film en donne un exemple édifiant : un homme fait à manger dans sa cuisine, prépare son thé, ouvre le robinet, et voilà que l’eau jaillit comme un geyser, inondant la cuisine sous un déluge incontrôlable. La scène ne sert strictement à rien, n’a aucun rapport avec l’intrigue (si tant est qu’il en existe réellement une), mais les intentions du cinéaste restent malgré tout assez limpides : Tsaï joue sur l’invitation de l’absurde dans le quotidien de ses personnages, renoue avec l’immixtion violente de l’élément liquide dans le réel, et se plait à faire intervenir un événement illogique qui agit comme la mise en abyme d’un tournage de film qui part en sucette (la scène serait donc un clin d’œil à ce qui se déroule par la suite durant tout le film).

Dans les deux cas, le cinéaste se plante lamentablement. D’une part, parce que la mise en scène de l’incongru tourne rapidement à vide, et d’autre part, parce que la cohérence narrative de l’ensemble laisse à désirer. Tsaï a beau nous ressortir ses clins d’œil cinéphiles et autres plans fixes étirééééééés à n’en plus finir, son film n’est que la caricature d’un style autrefois fort et intéressant, et qui, désormais, ne mouline plus que du vide. D’autant que, question références, tout ça confine très vite à l’agacement, car, dans le genre « J’aime Truffaut, et je le prouve », Tsaï Ming-liang franchit les limites du supportable : Jeanne Moreau qui chantonne l’air de Jules & Jim, Fanny Ardant qui lit un bouquin sur le réalisateur des 400 coups, et surtout, Jean-Pierre Léaud et Lee Kang-sheng qui récitent la liste des cinéastes admirés par Truffaut (Murnau, Welles, Mizoguchi, Dreyer : la liste est beaucoup trop longue) comme deux cinéphiles branchouilles qui chercheraient à se flatter mutuellement. L’excès n’est pas frôlé, il est atteint. Ce n’est plus de l’hommage, c’est la vanité d’un artiste qui, faute de n’avoir rien à filmer, se contente d’inviter le spectateur à un jeu cinéphile dont il se sent très vite exclu.

Pour autant, on l’aura bien compris : nous sommes ici dans un univers de pure chorégraphie, où l’alchimie entre les visages et les corps devient geste artistique et gage de sublimation esthétique. En cela, Visage se compose donc de plusieurs tableaux où se croisent les mythes et les symboles, avec, en filigrane, la présence fantomatique du musée du Louvre comme terreau de la culture. En guise de pot-pourri esthétisant, on aura droit à une Laetitia Casta qui danse le tango face à un cerf dans une clairière enneigée, à un Mathieu Amalric qui s’offre une fellation dans un buisson pendant un quart d’heure en plan fixe, à une Fanny Ardant qui cherche sa chaussure paumée dans un décor inondé de neige artificielle, à un Jean-Pierre Léaud qui enterre un piaf mort à côté d’une sépulture en écoutant de la techno pourrie, à deux femmes qui remplissent et vident à tour de rôle un frigo surchargé pendant un dégivrage, à une scène atrocement intenable où Casta (encore elle !) recouvre une fenêtre de petits morceaux de scotch noir pour empêcher la lumière de rentrer, et, comble du portnawak, à un final involontairement hilarant où Casta (toujours elle !) joue les effeuilleuses érotico-sensuelles dans l’entrepôt frigorifique d’une boucherie tout en recouvrant son amant de sauce tomate ! Et ne parlons même pas de cette séquence sans queue ni tête où trois actrices vieillissantes (Ardant, Moreau et Baye), seules à une table où devait visiblement avoir lieu un dîner, trompent leur ennui (pas le nôtre !) en ne faisant rien du tout…

Pourtant, c’est à travers cette séquence que le projet initial de Tsaï Ming-liang peut paraître crapoteux : en voulant orchestrer les noces entre le musée et le cinéma, et y ajouter un hommage appuyé à la figure titulaire de François Truffaut, le cinéaste s’est heurté à un risque impossible à éviter, celui de la muséification du cinéma. Plus précisément, cette façon de faire le parallèle entre passé et présent à partir de simples postures physiques donne aux acteurs la dimension de pièces de musée défigurées et vieillissantes (à force de ne rien faire dans le film, Jeanne Moreau et Jean-Pierre Léaud ressemblent à des acteurs dépassés qu’on aurait sorti d’un vieux grenier verrouillé), tout comme les nouvelles têtes semblent avoir été choisies pour leur seule incarnation érotique et décorative (ici, aussi sublime et agréable à regarder soit-elle, Laetitia Casta ressemble moins à une actrice habitée qu’à une sculpture d’Aphrodite). Cette impression se renforce lorsqu’une photo des 400 coups, montrant Léaud à l’âge de 14 ans, contraste avec la posture désormais mortifère de cet acteur autrefois puissant qui, aujourd’hui, semble s’ennuyer terriblement sur un plateau. Il faut bien avouer que, depuis plusieurs années, on ne retrouve définitivement plus l’énergie d’improvisation qui habitait ce grand acteur français dans les années 50-60, et du coup, difficile de ne pas y voir un signe tout sauf rassurant.

Gage involontaire de cette maladresse, Tsaï aura au moins su révéler la muséification de la Nouvelle Vague, entreprise tellement porteuse d’avenir à l’époque qu’elle en est arrivée à se renfermer sur elle-même, au point de devenir quelque chose de terne et de mortifère, perdu au beau milieu d’un musée vide et poussiéreux. Cet état des lieux, drôle et tragique à la fois, constitue assez clairement le seul intérêt cinéphilique de Visage et évacue ainsi toute la portée symbolique de cette « intrigue » basée sur le mythe de Salomé, dont la seule caractéristique se résume vite à des chorégraphies assez belles mais totalement vaines, et à une avalanche de look vestimentaires dignes d’une publicité pour Christian Lacroix (coup de bol, c’est lui qui fait les costumes !). Pour autant, malgré une avalanche de casseroles artistiques accrochées au derrière et une sélection cannoise qui apparait de plus en plus comme une énigme insondable, Visage réussit tout de même à éviter le zéro de justesse. Deux raisons à cela : d’une part, aussi pesantes et interminables soient-elles, les séquences élaborées par Tsaï dégagent un vrai sens de la picturalité (preuve qu’il y a un vrai artiste derrière la caméra), et d’autre part, nul doute qu’avec un taux important de THC dans le sang, les gesticulations nonsensiques de la belle Laetitia Casta auront de quoi provoquer de jolis fous rires entre deux longues plages d’ennui. Résultat des courses : pour la pose auteuriste sans queue ni tête, c’est du super, mais pour l’expression esthétique et réflexive, c’est du sans plomb.

Réalisation : Tsaï Ming-liang
Scénario : Tsaï Ming-liang
Production : Jacques Bidou, Marianne Dumoulin, Tsaï Ming-liang, Joseph Rouschop
Bande originale : Jean-Claude Petit
Photographie : Liao Pen-jung
Montage : Jacques Comets
Origine : France/Taïwan
Date de sortie : 4 novembre 2009

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