The Virgin Psychics

REALISATION : Sion Sono
PRODUCTION : GAGA, Tv Tokyo
AVEC : Shôta Sometani, Erina Mano, Elaiza Ikeda, Motoki Fukami, Maryjun Takahashi, Megumi Kagurazaka, Ken Yasuda, Ami Tomite
SCENARIO : Sion Sono, Kiminori Wakasugi, Shinichi Tanaka
PHOTOGRAPHIE : Hajime Kanda
MONTAGE : Junichi Itô
BANDE ORIGINALE : Tomohide Harada
ORIGINE : Japon
GENRE : Comédie, Fantastique
DATE DE SORTIE : inconnue
DUREE : 1h54
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Dans une petite ville de la campagne japonaise, plusieurs habitants se réveillent un beau matin avec d’étranges pouvoirs : télékinésie, téléportation, télépathie, précognition… Alors qu’il décide d’utiliser ses pouvoirs pour sauver le monde, le lycéen Yoshiro se heurte à des personnes aux intentions moins charitables, dont certains « super-puceaux » qui visent à utiliser leurs pouvoirs pour faire exploser leur libido…

On le pensait enfin libéré suite aux réceptions élogieuses de Love Exposure en DVD et de The Land of Hope en salles. On l’imaginait enfin capable d’inonder les salles obscures de toute sa folie créative. Hélas, il faut bien l’avouer, c’était juste une heureuse parenthèse : même avec un talent désormais acté et reconnu par la sphère cinéphile, Sion Sono reste aussi confidentiel en France que ses films n’en finissent pas de voir leur carrière limitée à quelques présentations en festivals et – dans le meilleur des cas – à une sortie DTV totalement passée sous silence. Les distributeurs de France et de Navarre seraient-ils donc aveugles ? Aucune importance. Cessons de râler. Choisissons plutôt de les plaindre en assénant un constat sec comme un coup de trique : Sono jouit là où tant d’autres peinent. Sa filmo désormais vertigineuse le prouve chaque année : multiplier les projets aussi accomplis à une telle vitesse est tout sauf une preuve d’opportunisme (Miike, barre-toi de là !). C’est une passion qui s’entretient. Une jouissance qui se partage. Une philosophie de vie qui rejoint un vrai désir d’absolu. Ce qui cimentait le thème central des quatre heures de Love Exposure n’était pas juste une idée à exploiter, mais un élément fondamental qui allait se répercuter d’un film à l’autre. On ne peut désormais plus prendre de gants pour affirmer que Sono est actuellement le cinéaste de « l’absolu » au sens littéral du terme. Un grand taré qui tient fermement son sujet-phare, qui l’astique de haut en bas sans jamais s’arrêter (quitte à assumer ouvertement le fait de pousser le bouchon trop loin) et qui, au final, en fait jaillir une magnifique substance de vie, liquide et transgressive. Tout en nous laissant avec une sacrée gaule entre les jambes.

Qualifier The Virgin Psychics de tosatsu filmique n’est pas exagéré. Là encore, il faut revenir à l’un des éléments narratifs de Love Exposure – pièce maîtresse de la quête d’absolu sur pellicule – pour asseoir définitivement ce parallèle. Rappelons qu’il y était question d’un jeune adolescent désireux de trouver son âme sœur, et qui, pour y parvenir, rejoignait un groupe de pervers fétichistes spécialisés dans cette curieuse technique de photographie. Or, cette obsession à isoler sur cliché les culottes des passantes en jupe courte le faisait vite se frotter à un dilemme : s’il devait bander, c’était avec le cœur, du fond du cœur. Même verdict pour ce nouveau film, qui renoue d’emblée avec une problématique similaire : un adolescent nommé Yoshiro (Shôta Sometani, déjà vu dans Himizu et Tokyo Tribe) passe ses soirées à se masturber dans son lit en rêvant de la fille idéale. Sauf que c’est à plusieurs filles relatives à son quotidien de lycéen qu’il pense alors, incapable de déterminer laquelle lui est destinée. Une destinée qui n’a rien d’illusoire et que Sono évoque dès le départ par une idée sacrément hurluberlue : alors qu’il était encore dans le ventre de sa mère, la fille en question, également au stade de fœtus, s’était mise à lui parler du ventre d’une femme enceinte située juste à côté, lui faisant alors la promesse de le retrouver un jour au son d’une courte mélodie…

Bien évidemment, les moins alertes pourraient s’imaginer que Sono aurait sniffé un pot entier de colle Cléopâtre pour oser faire démarrer une intrigue à partir d’une idée pareille. Mais ce serait oublier qu’avec lui, même le pitch le plus improbable trouve a posteriori sa justification et sa crédibilité moins au travers du récit lui-même que des enjeux émotionnels qui le sous-tendent (ceux qui ont vu Love Exposure auront sans doute bien du mal à prouver le contraire…). Ainsi donc, sous ses airs de grosse poilade perverse dans le royaume magique des décolletés plongeants et des fétichistes de culottes d’écolières souillées, The Virgin Psychics joue à plein régime la carte du teen-movie sous hormones en surchauffe pour finalement remettre au premier plan la quête d’absolu préférée de Sono – à savoir l’amour avec un grand A qui s’atteint après avoir suffisamment maîtrisé les lettres Q et X.

On en oublierait presque de préciser qu’à la base, le projet The Virgin Psychics résultait d’une désillusion artistique de la part de Sion Sono. Cette adaptation du manga Minna ! Esper Dayo ! de Kiminori Wakasugi s’était déjà traduite en 2013 par le biais d’une série télévisée. Hélas, pour cause de réécritures incessantes et de producteurs prompts à charcuter la moelle du matériau d’origine, le résultat avait de quoi friser le sabotage dès son épisode pilote, quitte à trahir le sens initial du manga pour le transformer en pantalonnade bâclée. Réadapter au format cinéma ce mélange d’humour vicelard et de superpouvoirs n’allait pas être une mince affaire. Il aura fallu à Sono le soutien total de Wakasugi (ici intégré comme coscénariste) et une liberté d’action totale au vu de son rôle de producteur pour offrir enfin au manga l’écrin cinématographique qu’il méritait. Et surtout, hors de question de s’en donner à cœur joie dans l’humour en-dessous de la ceinture de Cauet sans une bonne idée poétique – voire un minimum subversive – derrière la tête. L’idée en question, on y revient, est celle d’un absolu romantique à atteindre dans un univers où la norme (au sens propre) semble avoir tout contaminé. Pour ce faire, Sono progresse ici en deux étapes très distinctes, la première étant un leurre diabolique dans lequel les lustreurs de courge ne manqueront pas de tomber fissa.

Dès son ouverture, entre branlette fiévreuse, rêves érotiques à base de jolies pépées en tenue légère et dîner hautement zarbi avec deux adultes qui enfilent les mimiques salaces comme des perles, le ton semble donné : du trash à gogo, certes, mais surtout un joyeux prétexte nippon ni mauvais à chatouiller les pulsions perverses du spectateur en épuisant le stock de lingerie fine dans chaque raccord de plan. La sensation d’investir un univers déjanté où l’obsession sexuelle régirait toute forme d’attitude sociale touche ici au faramineux : gros plans sur le décolleté en sueur d’une lycéenne en plein rêve érotique, érections brutales avec le coup de fusil en fond sonore, enseignante dominatrice qui interdit les jupes trop courtes dans le lycée pour rester la plus sexy, barman lubrique qui semble vouloir faire une partie d’Air Guitar avec son service trois pièces, sublimation ralentie de la pluie qui révèle le dessous des chemises blanches, fétichisme lesbien de la poupée Barbie, visite des vestiaires féminins, ritualisation insensée du processus de masturbation (la main droite et le mouchoir sont des « partenaires »), sextoys en rafale (dont un Tenga utilisé par télékinésie !), multiplication des symboles phalliques dans les espaces publics (du concombre à la banane en passant par le levier du flipper et la queue de diplodocus, tout y passe !) et des photos cochonnes sur les murs, cours d’histoire métamorphosé en cours d’éducation sexuelle (« Devenez durs ! », dit l’enseignante en faisant gigoter son double airbag), intermède musical qui taquine soudain les Sex Pistols sur leur répertoire, etc… Voilà, voilà… Bienvenue au Japon.

Durant ce premier mouvement de récit, Sono ne rate donc jamais une occasion pour épuiser le champ lexical de la perversité, n’hésitant pas à renvoyer chacun de ses personnages au rang d’obsédé sexuel dévoré par ses pulsions. Sauf que si cette effervescence érotique ne manque jamais une occasion pour régulariser les fous rires et les situations cocasses jusqu’en fin de bobine, la subversion du récit ne réside pas là-dedans. A partir du moment où le prétexte narratif avait été posé (en gros, un rayon cosmique offre tout à coup des pouvoirs psychiques à des individus vierges et sexuellement excités), Sono avait pris soin, mine de rien, de démarrer un autre film en sous-marin, ici plus ancré dans une sorte de SF tartinée au wasabi aphrodisiaque. Le temps qu’un tandem de spécialistes à la X-Files (dont Megumi Kagurazaka – Mme Sono en personne – qui lit les pensées de ceux qui matent son décolleté abyssal !) intervienne pour passer en mode David Vincent (une télépathe légèrement vêtue et lourdement poitrinée veut érotiser toute la population), le film inverse brutalement sa logique : la perversité devient la norme tandis que le besoin d’amour pur acquiert un statut quasi subversif.

D’un délire maxi-hentaï qui active la plus érectile des orgies, on bascule soudain dans une ode drôle et sincère à l’amour suprême, devenu un Graal à atteindre dans un monde où le sexe, d’abord libérateur, peut vite devenir un virus destructeur (la contamination crée des clones assimilés à des poupées gonflables), surtout quand la rancœur et la vengeance s’invitent dans l’équation (la méchante est ici une lesbienne frustrée, lassée d’être sans cesse ostracisée ou ignorée). Sono tire ainsi un grand relief thématique à partir d’un pitch frappadingue, au point d’aboutir à un film-miroir qui, osons le mot, va parfois jusqu’à donner de gentils coups de coude au cinéma de John Hughes, ne serait-ce qu’au travers d’une telle compréhension des égarements adolescents vis-à-vis du sexe et des sentiments. Même les plus réticents auront de quoi être surpris par une dernière demi-heure extrêmement audacieuse où Sono relit tous les enjeux du récit et recourbe ce dernier en prenant néanmoins soin de laisser une porte ouverte à la résolution de l’enjeu central. Et en plus de le voir oser une pirouette ouvertement crétine pour justifier tout ce bordel érotico-zinzin (un simple prétexte écolo à deux yens : sérieux ?!?), on bande comme des malades de le voir magnifier l’initiation sentimentale du protagoniste dans une thérapie inédite (un dialogue à trois voix dans une structure évoquant le ventre maternel !), et ce avant d’envoyer tout larguer dans une ode assumée à la masturbation compulsive (« Je me branlerai sur des avatars jusqu’à ce que je rencontre la bonne fille ! »).

Et côté mise en scène, ça donne quoi ? Ni plus ni moins qu’un éventail parfait de la maîtrise récurrente de Sono en matière de rythme et de découpage. Etant donné que le cinéaste était déjà passé expert pour défoncer les tabous après les avoir lubrifiés, le voir exhiber plus de poitrines qu’au paradis n’est pas une surprise. Même chose dès qu’il s’agit d’user des effets secondaires des superpouvoirs, à l’image de ce panneau rouge qui cache la zone interdite d’un homme capable de téléportation (eh oui, les vêtements ne sont pas téléportés !). Ici, on le sent surtout désireux de s’amuser avec le matériau narratif comme il a pu le faire dans le passé, en particulier dès qu’il s’agit d’abattre le quatrième mur et d’impliquer son spectateur en superposant sa vue à celle – subjective – du protagoniste. Un grand nombre de scènes ici tournées comme des spots touristiques ou des publicités de sites de rencontres érotiques vont clairement dans ce sens. C’est que Sono tient à jouer avec nous autant qu’il veut nous faire bander. Son cinéma, érectile et habité à l’extrême, titille notre inconscient jusqu’à le rendre audible, à l’image de cette gigantesque partouze de pensées érotiques qui assaille le héros. Et si l’on en sort épuisé, ce n’est que justice… La-la-la…

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