Vinyan

REALISATION : Fabrice Du Welz
PRODUCTION : Film Four Entertainment, The Film, Wild Bunch
AVEC : Emmanuelle Béart, Rufus Sewell, Julie Dreyfus, Petch Osatanugrah, Ampon Pankratok, Borhan Du Welz
SCENARIO : Fabrice Du Welz, David Greig, Oliver Blackburn
PHOTOGRAPHIE : Benoît Debie
MONTAGE : Colin Monie
BANDE ORIGINALE : François-Eudes Chanfrault
ORIGINE : Australie, Belgique, France, Royaume-Uni
GENRE : Drame, Fantastique, Horreur, Thriller
DATE DE SORTIE : 1er octobre 2008
DUREE : 1h40
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Incapables d’accepter la perte de leur fils dans le Tsunami de 2005, Jeanne et Paul sont restés vivre en Thaïlande. S’accrochant désespérément au fait que son corps n’a pas été retrouvé, Jeanne s’est persuadée que son enfant a été kidnappé, dans le chaos qui suivit la catastrophe… qu’il est encore vivant. Paul est sceptique, mais ne peut pas briser le dernier espoir de sa femme. Le couple va alors embarquer dans une quête qui les plongera au fin fond de la jungle tropicale, au sein d’un royaume surnaturel où les morts ne sont jamais vraiment morts…

Après le calvaire, la lumière… C’est ce que l’on soupçonne viscéralement au vu des quatre premiers éléments que Vinyan pose en préambule de sa narration. Un générique proche de celui d’Innocence – second chef-d’œuvre de Lucile Hadzihalilovic qui apparaîtra souvent comme un jumeau de celui-ci – qui fait revivre sourdement le traumatisme du tsunami. Une Emmanuelle Béart qui sort de l’eau, silhouette alanguie et regard proche de l’état second. Un Rufus Sewell serein qui l’observe avec amour. Un Bangkok tentaculaire qui déchaîne son brouhaha urbain et nous agresse de ses néons rougeoyants. Le film n’en est qu’à son début, et on est déjà ailleurs. Changement de décor, peut-être, mais pas de style ou d’approche pour le prodigieux Fabrice Du Welz : si la farce belgo-trash Calvaire fouillait les abîmes d’une certaine Belgique rurale qui pommadait ses plaies d’amour en séquestrant un pauvre type, ce second film utilise la moiteur hypnotique de la Thaïlande comme outil sensoriel au service d’une puissante variation sur le deuil et la rédemption. On peut clairement parler d’une odyssée intérieure où tout n’est que sensation physique, captée, décuplée, embras(s)ée. On la vit de l’intérieur comme on prend plaisir à se perdre dans ses extérieurs. Parce qu’en fin de compte ne reste alors plus ici qu’une ligne de fuite, déployée vers une autre dimension, intérieure et surnaturelle, où les morts et les vivants s’observent, se heurtent et s’apprivoisent, avec une détresse rageante et un manque d’amour exponentiel comme seuls langages communs.

En seulement trois films d’une cohérence absolue (on ne compte pas la casserole Colt 45), Fabrice Du Welz n’aura jamais parlé d’autre chose que du manque d’amour, davantage désespéré que « déviant », résultant du choc entre deux espaces antagonistes qui ne parlent pas le même langage. Pour autant, si Calvaire et plus encore Alléluia utilisaient l’humour noir – voire potache – pour illustrer la dérive « cannibale » d’une histoire d’amour, Vinyan mise tout sur le cadre, le découpage et l’esthétique, trio de moyens qui abattent progressivement toutes nos attentes. Pour ce couple meurtri, marqué à vie par la mort de leur fils dans le tsunami de 2005, partir au fin fond de la jungle birmane ne sera pas juste un aller simple vers l’équilibre (au début du film, la femme visionne une vidéo dans laquelle elle pense avoir reconnu sa progéniture), mais davantage une odyssée vers l’inconnu et sans retour possible, où la frayeur jouxte l’illumination, quitte à ce que les deux se brouillent pour mieux laisser les lois cartésiennes du monde s’écrouler d’elles-mêmes. L’amour sera ici une notion complexe qui aveugle autant qu’elle rassure, et le fait d’adopter cette logique ne fera qu’amener les deux conjoints vers la remise en question de la solidité de leur union (ont-ils été de bons parents ? ne pas croire au retour de l’enfant disparu implique-t-il de le « laisser tomber » ?) quand ce n’est pas carrément vers leurs propres limites physiques et humaines.

Rien qu’avec tout ça, Vinyan envoie déjà du lourd, promettant un trip émotionnel prompt à nous faire quitter la projection avec les nerfs et les tripes dans un état éprouvant. Sauf que la beauté monstrueuse dans laquelle le film nous force à s’immerger va bien plus loin que le simple rollercoaster d’émotions. La forme du film ne manquera pas de dérouter certains spectateurs au schéma analytique bétonné, tant elle leur impose de venir vers elle et de l’apprivoiser, à peu près autant que les personnages du film, une fois leur périple entamé dans la jungle boueuse, n’ont d’autre choix que de laisser leurs barrières sécurisantes derrière eux. Et ce qui ressort au final de cette maîtrise sensorielle du montage et de la narration à des fins introspectives se révèle tout à fait limpide : témoigner par l’image et le son du chaos intérieur de deux âmes tourmentées, qu’il s’agisse d’une mère éplorée incapable d’accepter le deuil de son fils ou d’un père torturé dont la peur la plus terrible serait de perdre sa femme (ou son contrôle sur elle ?). Les voyageurs téméraires qui s’aventureront dans Vinyan n’auront pas le choix : à eux de tenter l’expérience, de s’y abandonner, afin de juger s’il leur est possible d’assimiler ce rythme languissant, cette narration diabolique, ce style visuel évanescent. Les chanceux qui y parviendront auront juste l’impression d’avoir atteint le 7ème Ciel. Et il leur faudra atteindre l’hallucinante scène finale pour mesurer le degré de torpeur et de sorcellerie – osons le mot ! – que Du Welz aura réussi à tutoyer.

A ce stade, on peut clairement parler de cinéma tellurique, mû par des forces surnaturelles qui semblent remonter des tréfonds des deux mondes (réel et mental) et qui se déclinent sous différentes enveloppes organiques – pas forcément humaines en l’occurrence. Au départ décrite comme un décor concret et exotique, la jungle birmane acquiert ici une dimension d’organisme vivant qui déchaîne les éléments, laisse les orages tropicaux agiter la moindre de ses veines végétales et prive tout aventurier humain de ses quatre points cardinaux. Dans ce chaos hallucinatoire, chacun passe de la fièvre à la transe, avec un corps de plus en plus sali, mis à rude épreuve, gangréné pour de bon par une sorte de tropical malady (ceux qui ne sont jamais revenus intacts du film éponyme d’Apichatpong Weerasethakul passeront ici au niveau supérieur). Autour d’eux, tout se déchaîne, surtout les esprits et les fantômes de la jungle qui renvoient évidemment à leurs propres angoisses. En témoignent cette vision inoubliable d’un bateau-fantôme naviguant dans une brume épaisse avec à son bord les fantômes d’un passé oublié, à savoir ces enfants-sauvages peinturlurés et cannibales, livrés à eux-mêmes dans un espace-temps où les repères de la civilisation ont disparu. Ainsi sera défini le vinyan, âme errante qui reflète l’esprit colérique et non apaisé d’une personne décédée de mort violente.

A bien des égards, Calvaire offrait à Fabrice Du Welz l’occasion de bâtir une trame simple dans laquelle ses goûts cinéphiles seraient moins régurgités que digérés, en tout cas propices à s’épanouir dans cet arrière-pays riche en perversions souterraines. On pourrait faire le même constat sur ce deuxième film, ne serait-ce qu’au vu de son étiquetage périlleux – isoler le film dans un genre particulier relève de la gageure. Ainsi donc, ici, le drame psychologique côtoie le thriller surnaturel, la quête existentielle dit bonjour au survival gore, John McTiernan serre la main à Nicolas Roeg, Narciso Ibanez Serrador se rassasie à la même table que Ruggero Deodato, et ainsi de suite… Sauf qu’a fortiori, une seule référence cinéphile ne cessera jamais ici de faire toc-toc à notre cortex : Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg. Sur la perte de l’enfant disparu qui hante un couple soumis à une terrifiante épreuve, on y suivait alors Donald Sutherland et Julie Christie qui erraient sans cesse dans une Venise tout sauf romantique, avec une étrange présence en imperméable rouge, sorte de réminiscence de leur fille noyée, qui surgissait ici et là au détour des canaux et des ruelles sombres. Vinyan mange du même pain sur le même thème, imprégné d’un bout à l’autre du même désir de cristalliser une perte totale des repères, mais avec une structure narrative qui cherche moins l’instabilité que chez Roeg – connu pour briser façon puzzle les conventions narratives.

Sur l’ensemble de son film, Du Welz installe l’immixtion avant tout au sein d’une ligne narrative très fluide, et ce sous forme de fulgurances qui aident sans cesse le propos du film à trouver davantage d’ampleur. Ainsi, s’il semble réaliste au premier plan, le film strie très rapidement chacune de ses scènes d’un onirisme pur avant de s’y noyer complètement, celui-ci guidant alors de plein fouet un récit funambule à plus d’un titre. Orient et Occident, réel et fantasme, naturel et surnaturel, vie et mort, corps et âme, visible et invisible, physique et métaphysique : tout se brouille dans cet univers cathartique au fur et à mesure que ce dernier révèle son autre visage, au fur et à mesure que chacun tente d’exorciser ses propres démons, au fur et à mesure que le monde semble à ce point possédé par des forces invisibles. La torpeur déployée par Du Welz et son fabuleux directeur photo Benoît Debie suffit à illustrer ce caractère « mutant » qui menace d’engloutir tout ce que le film réussit à enregistrer, en tout cas peu avant que l’ultime plan, littéralement ensorcelant, ne fasse basculer le film – et nous avec – dans un état second que l’on ne voudrait jamais quitter.

L’implication totale des acteurs est pour beaucoup dans cette évolution graduelle des personnages vers leurs limites physiques et émotionnelles, et il n’est d’ailleurs pas surprenant de voir dans le making-of des conditions de tournage délicates, reflet d’un enfer logistique à tous les niveaux. De là à penser que Vinyan ne pouvait se concevoir autrement que dans la douleur et le sacrifice, il n’y a qu’un pas que chaque nouvelle vision du film nous pousse à franchir. La rigueur raisonnée de Rufus Sewell fait ici opposition au jeu halluciné et hallucinant d’Emmanuelle Béart, habitée comme jamais elle ne l’avait été, totalement investie dans le projet fou de son cinéaste et prête à se mettre en danger à chaque scène. Ce film d’amour – car il ne s’agit que de ça – lui offre son plus beau rôle. Un rôle d’autant plus risqué que le film s’emploie à disséquer les pulsions sexuelles d’un couple pour lequel l’absence de l’enfant est le signe d’un manque intime, presque maléfique, lequel s’accroit jusqu’au bout comme si un événement terrible s’apprêtait à surgir – on a toujours peur de la scène qui va suivre. Ainsi s’ajoute donc ici au film de Roeg que l’on citait plus haut une seconde référence, là encore assumée par le cinéaste : les dérangeants Révoltés de l’an 2000 de Narciso Ibanez Serrador – dont Du Welz projetait il y a quelques années de faire un remake – avec ses enfants tueurs surgissant du décor tels des fantômes d’un passé tourmenté. L’écho avec cet « enfant » difforme et monstrueux qui nous glaçait d’effroi dans la scène finale de Ne vous retournez pas s’impose de lui-même.

La différence, ici, c’est que la somptuosité visuelle de Vinyan ne poussera pas Du Welz à isoler finalement son couple dans une certaine idée de l’enfer. De par ce décor de jardin d’éden assailli de végétation boueuse et bondé d’enfants sauvages, le tout dernier plan achève d’entériner le contrepoint nuancé au nihilisme fatal de Calvaire dont le film se fait ici l’écho le plus cristallin : l’enfer existentiel du personnage d’Emmanuelle Béart se muera in fine en une sorte d’éden tropical, d’autant plus incongru et perturbant qu’il n’exclut pas pour autant le basculement de celle-ci dans un faux état de sérénité. Ainsi, ce qui aurait pu facilement ressembler à une « publicité pour gel douche Fa » (si l’on en croit les craintes initiales de Benoît Debie !) devient ici une dimension parallèle où la sensation l’emporte sur le concret, où la moiteur tropicale apaise un corps féminin touché par la pluie et les rayons de soleil qui percent les feuillages (très Terrence Malick, tout ça), et où peut ainsi surgit une lueur de jouissance, un soleil de pureté, un paradis perdu que l’on pensait inaccessible.

Les images comptent plus ici que tous les mots, et de plus en plus rares sont aujourd’hui les films-expériences à faire preuve d’un tel pouvoir d’immersion. Pour autant, explorer un univers halluciné où les doutes et les angoisses peuvent s’exprimer sans limites n’allait pas forcément pousser Fabrice Du Welz à faire preuve d’excès de zèle dans sa mise en scène. En effet, à travers une flopée de plans-séquences qui redonnent au mot « immersion » tout son sens, son film se révèle aussi exemplaire que précis, murmure les choses au lieu de les crier sur tous les toits, filme la valse des sens et des éléments, capture à chaque nouveau plan ce que les mots n’expriment pas. Sa croyance infinie en un cinéma total illustrant la dérive de l’humain vers son point de non-retour lui permet de redonner vie à quelque chose de rare : basculer dans un ailleurs ensorcelé où une lumière indicible jaillit de l’obscurité et déclenche des sensations rares. Sous ses allures de mélodrame cérébral, cette œuvre suicidaire n’a rien d’insondable, tant elle fait appel au ressenti immédiat, laisse l’émotion s’installer en douceur sans se manifester de façon ostentatoire, et se repose souvent sur des silences assimilables à des outils méditatifs. Vinyan a cela de magique dans le sens où il redonne foi en un cinéma extrême et sensoriel, débarrassé de toute prétention stylistique et désireux d’offrir à son spectateur la possibilité de s’aventurer dans l’inconnu. Nirvana atteint.

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