Valley of love

REALISATION : Guillaume Nicloux
PRODUCTION : Les Films du Worso, LGM Productions, Le Pacte
AVEC : Isabelle Huppert, Gérard Depardieu, Dan Warner, Aurélia Thierrée
SCENARIO : Guillaume Nicloux
PHOTOGRAPHIE : Christophe Offenstein
MONTAGE : Guy Lecorne
BANDE ORIGINALE : Charles Ives
ORIGINE : France
GENRE : Drame
DATE DE SORTIE : 17 juin 2015
DUREE : 1h32
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Isabelle et Gérard se rendent à un étrange rendez-vous dans la Vallée de la Mort, en Californie. Ils ne se sont pas revus depuis des années et répondent à une invitation de leur fils Michael, photographe, qu’ils ont reçue après son suicide, six mois auparavant. Malgré l’absurdité de la situation, ils décident de suivre le programme initiatique imaginé par Michael…

Si l’on en juge par les réactions de stupeur et de rejet que son nouveau film aura suscité lors de sa présentation en compétition cannoise, Guillaume Nicloux n’a sans doute pas fini de rester rangé au fond d’un carton méprisant, là où une certaine critique adepte du propos clairvoyant aime ranger tous ceux qu’elle n’arrive pas à étiqueter. Et pourtant, quel que soit le jugement que l’on puisse porter sur ses films, Nicloux est l’un des rares cinéastes français à faire preuve de singularité et à rejeter la ligne claire au profit du zigzag permanent. On s’était fait une idée du bonhomme à la découverte du Poulpe en 1998, dans lequel il prenait un malin plaisir à jeter son enquête policière à la poubelle pour mieux se délecter d’une errance décalée chez les rednecks franchouillards, riche en répliques truculentes et en personnages barrés. Rebelote par la suite dans un trio de polars envoûtants (Une affaire privée, Cette femme-là, La Clé), où le ravalement de façade d’acteurs populaires s’accompagnait là encore d’un refus des structures narratives bétonnées. Même bilan concernant son adaptation décriée – et pourtant brillante – du Concile de Pierre, drame maternel lorgnant adroitement vers le fantastique, et pur film d’ambiance mû par une opacité des plus fascinantes. Et ne parlons même pas de son récent ovni avec Michel Houellebecq, imaginant un kidnapping de l’écrivain sous couvert d’une grosse farce, à la fois bidonnée et imprévisible.

Ainsi va Nicloux, véritable cuisinier de l’imprévu qui, après nous avoir laissé consulter le menu, n’aime rien d’autre que de remplir notre assiette avec un plat surprise que l’on n’avait même pas commandé. Dans le cas de Valley of Love, on sentait déjà un territoire à la Nicloux, avec tout ce que cela peut comporter d’acteurs transfigurés et d’enjeux narratifs réduits au strict minimum. Le pitch est simple : un homme et une femme, séparés depuis des années, se retrouvent en Californie, au beau milieu de la Vallée de la Mort, afin d’exaucer les dernières volontés de leur fils, six ans après son suicide. Sur le terrain des acteurs, le simple fait de retrouver Isabelle Huppert et Gérard Depardieu dans des rôles aussi proches d’eux-mêmes crée déjà un trouble : on ne les avait pas vus ensemble depuis Loulou il y a 35 ans, leurs personnages – acteurs comme eux – s’appellent Isabelle et Gérard, une réplique de ce dernier fait référence à une scène-clé du film de Pialat (« Tu te souviens la première fois, quand on est montés à l’hôtel ? »), et la présence d’un fils décédé renvoie évidemment au destin tragique de Guillaume Depardieu. Il semble déjà qu’en terme de dramaturgie, Nicloux se plaise à jongler entre le vécu et le fictionnel, comme si l’un servait à enrichir l’autre dans un sens comme dans l’autre.

Du côté des enjeux, l’idée – aussi absurde soit-elle – d’un fils qui appelle ses parents par delà la mort installe d’emblée un scepticisme que la curiosité parvient souvent à contrebalancer. Et comme la mort d’un enfant est du genre à créer un vide de plus en plus lourd, quoi de mieux que le désert pour favoriser l’introspection ? De Michelangelo Antonioni (Zabriskie Point) à Gus Van Sant (Gerry) en passant par Vincent Gallo (The brown bunny) et Bruno Dumont (Twentynine Palms), le désert américain a toujours eu un impact filmique tour à tour méditatif et angoissant, reflet intérieur assumé de personnages prompts à entrer dans un processus d’errance et de recherche. Ici, c’est surtout d’amour dont il est question – d’où ce titre ironique qui redéfinit le nom de cette vallée mythique. Celui, toujours intact, pour un être qui n’est plus là et qui, au sein de ces grands espaces brûlants à l’horizon indéfini, pourrait ressurgir tel un fantôme, plus ou moins bienveillant.

C’est cette présence de l’invisible, capturée en douceur par la caméra flottante et les majestueux cadres fixes de Nicloux, qui crée peu à peu une ambiance étrange, dominée par la stase et la suspension du temps, à travers laquelle le cinéaste réussit à appréhender le basculement hallucinatoire de nos propres perceptions du réel au cours d’un difficile processus de deuil. Vu d’ici, on rêve de ce qu’un cinéaste comme David Lynch aurait pu tirer d’un tel pari. En l’état, Nicloux s’amuse avec joie à fouler le sol de ces dimensions lynchiennes que l’on a tant exploré pendant des années – comment ne pas lire cette rencontre avec une blonde freak au faciès défiguré comme un clin d’œil à peine voilé ? Mais pour autant, l’onirique et le bizarre ne sont pas chez lui des matières nécessitant une matérialisation frontale. Ce qu’il aime le plus, c’est le non-dit, l’évasif, l’incertitude, le subliminal. En somme, le mystère qui ne murmure sa révélation qu’à demi-mots. La beauté stimulante de Valley of Love réside dans cet entre-deux, où l’effarante simplicité du récit est le terreau d’une myriade de doutes, où le minimalisme des décors ouvre la porte au mysticisme et à la métaphysique. Aucun schéma cartésien ici, juste des signes qu’il s’agit d’interpréter (que signifient ces marques rouges ?) ou des échos de l’au-delà qu’il s’agit d’apprivoiser, quitte à en passer par la douleur (la double lecture de la lettre). Jusqu’à un final à la fois lumineux et génial, qui laisse croire à une résolution intime sans ambiguïté bien qu’on ne l’ait jamais vue venir.

Fascinés que nous sommes par cette errance aux relents introspectifs, on en oublierait presque d’évoquer le supplément d’âme et d’émotion offert par les deux acteurs principaux, monstres sacrés qui mettent malgré eux leurs parcours et leurs destinées en parallèle de ceux de leurs incarnations dans le film. D’abord notre Gégé national, dont le physique plus qu’imposant – revendiqué au détour d’une réplique – devient comme dans Mammuth un spectacle à part entière, qui plus est relié à la tristesse et à la perte de repères de son personnage. Le simple fait de le voir se déplacer péniblement, d’entendre sa respiration bruyante, d’enregistrer la sueur sur son visage ou tout simplement de contempler sa bedaine dénudée dit quelque chose de lui-même, comme si l’acteur voyait dans le film l’occasion de livrer enfin son âme. Il en est de même pour Huppert, ici fidèle à son mélange légendaire – et insurpassable – de froideur et de chaleur humaine, soufflant le chaud et le froid dans un même rôle jusqu’à faire jaillir des étincelles dans chaque scène. Avait-on déjà vu ces deux acteurs aussi proches de nous ? Ne pouvait-on pas lire cette réunion tardive comme un signe, surtout lorsqu’il s’agit de les voir se dépatouiller en plein vide avec un fantôme qui les hante et le cinéma comme dénominateur commun ? Film mémoriel qui suspend le temps, Valley of Love est le film qui leur manquait. Qui nous manquait.

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