Va te faire foutre Freddy : Dumb comedy et dadaïsme

REALISATION : Tom Green
PRODUCTION : New Regency Pictures
AVEC : Tom Green, Rip Torn, Marisa Coughlan, Eddie Kaye Thomas, Anthony Michael Hall
SCENARIO : Tom Green, Derek Harvie
PHOTOGRAPHIE : Mark Irwin
MONTAGE : Jacqueline Cambas
BANDE ORIGINALE : Michael Simpson
TITRE ORIGINAL : Freddy got fingered
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Comédie, Dadaïsme
DATE DE SORTIE : 30 avril 2002
DUREE : 1h27
BANDE-ANNONCE

Synopsis : C’est avec les larmes aux yeux et la voix empreinte d’émotion que Gord Brody quitte le domicile familial. Son père, si fier de lui, lui a offert une décapotable équipée d’une plaque d’immatriculation où il est inscrit qu’il est le meilleur fils au monde. Les adieux sont émouvants, mais Gord ne regrette pas sa décision. Une nouvelle vie s’ouvre à lui…

La captation-sniper de l’Amérique décadente des eighties dans Scarface. La soi-disant pornographie de palmesque de Pulsions. Le show dantesquement vulgaire du virulent Showgirls. Les sketchs kamikazes et imbibés de mauvais goût qui font de Va Te Faire Foutre Freddy un modèle du genre. Le point commun entre ces œuvres quasiment suicidaires, c’est qu’elles furent les grandes nommées, voire les victorieuses, des Razzie Awards, cette cérémonie planquant derrière une multitude de vannes hype un état d’esprit des plus conformiste. Finalement, chacun des cinéastes, cité ou récompensé, est accusé de la médiocrité qu’il prend plaisir à brandir en étendard, à la façon d’un drapeau pirate, comme pour mieux assumer toute la perversité sociologique de l’effet-miroir (être pointé du doigt par des hypocrites qui refusent cette soif inconsciente des transgressions). Le spectacle qui est offert crache volontiers à la tronche d’un public conditionné par l’establishment, choisissant d’accepter, ou non, le bon vieux radicalisme artistique se dévoilant sous ses yeux.

Le cas qui nous intéresse aujourd’hui est un spécimen jusqu’au boutiste de la dumb comedy, cette aire de jeu des Sandler (Little Nicky), Stiller (Zoolander), Schneider (Deuce Bigalow), et autres Farelly Bros (le fédérateur Dumb and Dumber), ce terrain foisonnant de perles diverses ayant chacune leurs particularités (Hey Mec ! Elle est où ma caisse ? , Jay et Bob Contre-Attaquent, les Harold et Kumar, les Wayne’s World, etc). Mais, au-delà de l’irrévérence comique et du patchwork pop, cette petite idée du cinéma n’a pas son pareil pour questionner notre vision biaisée de l’Art. Diantre me direz-vous, mais qu’est-ce donc que cette réflexion absurde ? Minute. Tout est sur le papier.


Va Te Faire Foutre Freddy (« Freddy s’est fait doigté », si l’on traduit littéralement le titre original) est l’exemple concret du témoignage auto-bio transformant le vécu en exercice cathartique outrancier. Voyez plutôt. C’est l’histoire d’un mec, Gord, artiste foireux et foiré, tentant laborieusement de percer à Hollywood. Gamin attardé, notre héros est constamment méprisé par cette figure imposante qu’est le paternel. La suite d’événements incongrus qui nous est proposée (vignettes politiquement incorrectes, gores et trashouilles) déforme la réalité jusqu’à la victoire finale du héros. Héros désormais accepté par l’immense usine à rêves, et, plus que cela, ex-outsider porté aux nues par l’Amérique entière, excusé par un père et adopté par un oncle (l’Oncle Sam !) lors d’un final à l’ironie façon Mad Magazine. Or, le champion de la lose comme ascension sociale, c’est Tom Green, acteur principal, scénariste et metteur en scène, qui condensa sa folie pour en faire un show à succès, le Tom Green Show. Par extension, il n’est franchement pas tortueux de voir dans ce premier film une caustique mise en abîme : comme le clone fictionnel et volontairement caricatural qu’il a inventé, Tom Green profite de la somme monstrueuse (compte-tenu du but) qui lui est généreusement offerte (14 millions de dollars) afin de balancer l’argent par les fenêtres, à la manière d’un potache qui profiterait du non-sens du système (le milieu du spectacle) pour mieux lui uriner dessus.

C’est là la logique d’une machine paradoxale mais non-moins fascinante : la machine MTV, que Green connaît bien (son Show est produit par MTV). Drogue pour ados, tornade visuelle lobotomisante, vecteur de clips hypnotiques abusant du slow-motion, la chaîne est un ordinateur de la lassitude teenager, qui ne demanderait qu’à être parasité par un peu plus d’insolence. Exemple : où se situe le point limite de Beavis and Butthead ? Où peut-on fixer la subversion par rapport à l’axe effrayant mais galvanisant de la régression cathodique ? Quand on sait que le fameux dessin animé est l’œuvre phare du satiriste Mike Judge, portraitiste cinglant obsédé par la fuite des cerveaux (la farce d’anticipation Idiocracy) , on ne peut voir dans les rires répétitifs de ces deux gosses que l’écho cynique d’un certain abêtissement, synonyme de fun et de malaise. Ce même mélange ardu qui contamine tout le film de Green, lors d’une séquence comme celle de l’hôpital, à la violence gratuite très cartoon et à l’immoralisme détonnant. Bref, face à la plus belle duplicité générationnelle (en rire ? en pleurer ?), Tom Green répond dès le générique de début par l’usage de ralentis, d’un skate, de dessins foutraques, autant d’ingrédients garantis MTV, auxquels s’accole l’insouciance du mouvement punk (le fan des logos Anarchy aura reconnu le doux son des Sex Pistols).

Le punk, tiens donc… Cet état d’esprit contestataire et contesté, perçu comme une religion et une illusion, vanté pour ses cris de rage et banni pour son statut polémique d’arnaque commerciale faussement significative. Se retirer du système en hurlant, c’est, peut être, avouer qu’il existe et lui consacrer une importance, un temps de vie dans l’éternel…c’est donc s’assurer de sa victoire totale. Là, derrière les rires, s’insinue toute réaction indissociable de la comédie qui nous intéresse : est-ce de la révolte ou juste une stupidité des plus dérisoires ? La vérité est bien plus compliquée qu’un résumé concis, mais l’on peut émettre une hypothèse : le truc, c’est qu’en cumulant les pires idées (léchage en gros plan de plaie béante, branlette pachydermique suivie d’une éjaculation, déchirement d’un cordon ombilical avec les dents, entre autres joyeusetés), l’acteur est alors certain de sa mise au banc par l’intelligentsia, la dictature du bon goût et de l’esprit sain ! Il devient donc le punk par excellence, préférant l’hystérie normalisée à la voix éraillée du punk, se saisissant de l’opportunité que lui offre le système établi pour y imposer son image chaotique d’un univers nourri aux trips les plus barrés qu’on puisse imaginer. Et si la véritable révolte tenait de ces saletés burlesques savamment orchestrées ?

Au-delà des philosophies pouvant être jugées comme « adolescentes » (MTV, punk et compagnie), Va Te Faire Foutre Freddy tient sa réputation d’un prodigieux chemin de croix reflétant la complexité de la tâche critique et la complexité, en somme, de l’Art en général ! Oui, il s’agit bien de se faire côtoyer Art et comédie dégénérée du bulbe…Il est alors fondamental de revenir sur la progression de la chose. L’accueil de l’œuvre ne fut pas des plus jolis. Certainement déjà adulé par une cohorte de déviants foufous, l’ovni fut d’abord perçu par la majorité de la critique américaine comme une immense daube, voire même comme l’un des pires machins filmiques de tous les temps. A travers un ensemble de phrases assassines rejetant en bloc le bébé de Tom Green se détache pourtant un avis qui semble bien plus intéressant que les autres bons mots catégoriques. Effectivement, le dinosaure Roger Ebert résume ainsi ce « phénomène » : « Un jour arrivera où Va Te Faire Foutre Freddy sera considéré comme du néo-surréalisme, mais il ne sera jamais considéré comme un film drôle ». Phrase à moitié prophétique, puisque si beaucoup se marrent encore devant ce qui relève d’une potacherie tarée, quelques critiques ont finit par reconsidérer le film de Green…et à le comparer à certains courants artistiques d’avant-garde, comme le Dadaïsme ou la Nouvelle Vague ! Si l’on creuse bien, derrière le caractère anarchique et ronge-cerveau du tout, de nombreuses caractéristiques en font concrètement une dumb comedy expérimentale.

Cela étant dit, Ebert préfère la punchline à la véracité. Le surréalisme se caractérise par une idée plus intense de la vie : il faut toucher du doigt les vérités cachées (atteindre ainsi une forme de transcendance) par l’usage de l’automatisme, du rêve comme sur-réalité (pourquoi ne pas considérer le rêve comme plus important que notre période d’éveil ?), des images inconscientes (sources de sens profond, concret), bref, des collages quels qu’ils soient (mentaux ou picturaux, à la manière du cadavre exquis) comme essentielles interprétations de l’âme. Si l’assemblage de gags de Va te faire foutre Freddy peut, sur le papier, faire penser à l’écriture automatique (des idées non-sensiques débarquant de nulle part à chaque bobine !), le ton du film est mille fois plus sevré à ce joli mouvement qu’est le Dada.

Dada, créé par Tristan Tzara, est clairement définit par des manifestes sans queue ni tête et par un blaze absurde, anti-promotionnel (comme l’est le titre dudit film) : en deux mots, c’est l’état d’esprit qui va à rebrousse-poil, use de l’impertinence et de la radicalité caractéristiques de l’avant-gardisme, mais, cette fois, par le biais d’un comique salvateur ! Même le mot de « Dada » fut adopté par le gré du hasard, pioché à l’arrache dans un dictionnaire. Le film qui nous intéresse ici est comique, semble en permanence en chute libre, déchaîné, frénétique, en impro totale, « freestyle ». Or, le Dada est l’art de l’improvisation, de la performance artistique, de l’invention ironique. Le Dada, c’est ce qui sépare Andy Kaufman de l’humoriste habituel : il n’est pas humoriste mais attire le rire par un univers bien plus fascinant, tenant de l’imaginaire populaire !

Lors d’une séquence, Gort joue maladroitement du piano. Des fils sont accolés à tous ses doigts, et à d’autres fils sont suspendus des saucisses, ce système lui permettant de manger et de « jouer » en même temps. Un gag des plus ravageurs, que l’on ne peut guère comparer à n’importe quelle débilité filmique cosmique…mais qui convient mieux aux exercices de style d’un Marcel Duchamp. Oui oui ! Duchamp, l’inventeur, entre autres, du ready-made. Le Ready Made consiste à manipuler un ou plusieurs objets très communs pour en faire une œuvre d’art. Ce qui compte, ce n’est pas l’objet, c’est sa réappropriation par l’artiste. A ce titre, l’exemple le plus connu est la fameuse Fontaine, qui n’est autre…qu’un urinoir renversé ! En termes d’installations laissant perplexe, Duchamp n’étant pas le dernier. Il suffit à ce titre de voir Etant Donnés, véritable mur fait de briques ouvrant (par une porte en bois) sur une autre création artistique (nous montrant, entre autres, une femme nue écartant les jambes), mélange d’idées façonnées dans le concret (car ayant demandé un travail de construction et d’élaboration technique) et vecteur de signifiances tenant de l’inconscient freudien. Le sculpteur donnait à son œuvre la définition d’ « approximation démontable ». Comment mieux causer de ce delirium approximatif qu’est Va Te Faire Foutre Freddy ? Cette idée de manipuler le quotidien, le banal de tous les jours (et l’histoire du film de Green l’est tout autant, traitant des relations familiales, d’une histoire d’amour, d’une lutte contre la médiocrité, etc), dans un but d’hilarité militante et de pied de nez aux consciences lisses, font d’une simple comédie (en apparence seulement) un rejeton proclamant no future et baignant dans une marée dadaïste.

Puisqu’au final, le Dada traite d’une lutte : si Gord affrontera un père autoritaire, auquel il répond par l’aberration de ses actions, le Dada répond aux ravages et au non-sens de la guerre (dite logique, acceptée, normale) pour mieux mettre en avant la totale absurdité de ce conflit. L’ « anormal » n’est autre que la réponse indispensable à un « normal » institutionnalisé et mille fois plus dangereux ! Ce qu’il y a de profondément Dada, dans Va Te Faire Foutre Freddy, c’est cette avalanche de conneries qui massacre, pour mieux rétorquer, la bien pensance généralisée, et s’attaque aux faux-semblants et à l’hypocrisie massive. Oui, cela n’a aucun sens, no reason, mais c’est là le propre de l’Art que de débouler sur une expérience si incongrue qu’elle impose une contestation des plus corrosives à l’uniformisation. Mais face à un tel objet, les mots suffisent-ils réellement ? Hum ?

Là est le secret de ces blagues régressives, ne demandant qu’à être transcendées en œuvre d’art : les expliquer revient à les anéantir. Mais les énoncer, dame ! Voilà un voyage qui vaut le détour…

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