Universal Soldier : Le jour du Jugement

Question : comment redonner de l’énergie et de la consistance à une franchise des années 90 quand celle-ci se révélait déjà bien pauvre dès la sortie de son premier épisode, quand elle n’est jamais réapparue vraiment sous les projecteurs (si ce n’est à travers une suite oubliée et une série de téléfilms non-officiels), quand elle n’a jamais obtenu le moindre statut culte (si ce n’est aux yeux d’une poignée de fans indécrottables) et, pour couronner le tout, quand elle surfe sur la réunion entre deux stars plus ou moins has been pour se construire un argument commercial valable ? Forcément, on ne mettrait pas trois secondes à dire que c’est mission impossible, et en ce qui concerne la saga Universal Soldier, les paris étaient déjà clos depuis un bail. Il est certain que la saga initiée par Roland Emmerich il y a déjà vingt ans, qui constituait un joli ticket d’entrée pour le cinéaste allemand aux Etats-Unis, n’avait quasiment rien pour marquer les esprits : avec son concept basique de soldats morts-vivants génétiquement modifiés et contrôlés par l’armée, une mise en scène relativement efficace, un Jean-Claude Van Damme au sommet de sa gloire et un Dolph Lundgren en bourrin psychopathe qui savourait là son premier grand succès en salle depuis l’inénarrable Rocky IV, ce premier film se révélait un actionner lamdba tout à fait recommandable, sans pour autant dépasser le cadre du plaisir coupable.

Par la suite, il aura fallu attendre 1999 pour qu’un second opus assez désastreux (intitulé Le combat absolu) place la saga sur une étagère poussiéreuse, et l’année 2009 pour qu’un certain John Hyams, réalisateur de documentaires et fils de Peter (alias le cinéaste d’Outland), ne tente de redynamiser les choses avec un DTV plus ou moins luxueux au titre évocateur (Régénération). Et malgré un scénario sans le moindre intérêt et des promesses jamais tenues (le duel JCVD/Lundgren se résumant à un combat final de trois minutes, au profit d’un free-fighter sans charisme sorti de la MMA), on se surprenait à capter une nette amélioration : le décor désaffecté d’une usine bulgare (en général le lieu de tournage idéal pour des DTV d’action torchés à la va-vite) était plutôt bien exploité, la mise en scène révélait des cadres élégants et des plans-séquences maîtrisés, la brutalité des rares scènes d’action faisait plaisir, et le spleen du personnage de Van Damme offrait un peu de consistance à l’intrigue. Sans doute conscient des faiblesses de ce coup d’essai (aucun personnage central, structure artificielle de film choral, etc…), Hyams aura donc mis les bouchées doubles pour ce quatrième épisode, Le jour du Jugement, sur lequel il aura eu la chance d’obtenir les pleins pouvoirs. Mieux encore, il aura surtout pris le risque couillu d’éclater les frontières d’une saga globalement limitée pour lui faire explorer de nouveaux territoires. On avait certes quelques espoirs incertains en admirant un trailer nerveux et encourageant, mais rien ne nous préparait à un choc pareil.

On précisait auparavant que la saga se résumait souvent au combat entre deux soldats antagonistes, Luc Devereaux (Jean-Claude Van Damme) et Andrew Scott (Dolph Lundgren), et que le troisième épisode frisait l’arnaque en raison des apparitions sporadiques des deux acteurs (dans ses récentes interviews, Hyams évoquait sans honte les inévitables problèmes d’emploi du temps qui le poussaient à réécrire sans cesse le scénario de l’opus n°3). La règle aura été réparée sur ce quatrième épisode à partir d’une petite diversion narrative : puisque le personnage de Devereaux se libérait de ses employeurs à la fin de Régénération et s’enfuyait alors vers une destination inconnue, tout le sujet de cet épisode devra consister à suivre sa trace et à le retrouver. Une astuce qui justifie le peu de temps de présence de JCVD et de Lundgren à l’écran, tout en orientant la saga sur un nouveau personnage central, John (Scott Adkins), un homme ordinaire tout juste sorti du coma neuf ans après l’assassinat sadique de sa femme et de sa fille par Devereaux. Lancé à la poursuite de ce dernier et nourri d’une terrible envie de vengeance, sa quête ne sera pas de tout repos, puisque chaque étape de son périple sera l’occasion de questionner son identité réelle et l’authenticité de ses souvenirs, jusqu’à remettre carrément en question ce qu’il imaginait jusque-là être la réalité…

Tiens, c’est bizarre : avec un synopsis pareil où la quête identitaire se mêle à une réflexion métaphysique sous influence Philip K. Dick, on n’a pas l’impression d’être devant un épisode d’Universal Soldier. Bonne pioche, car, en effet, le résultat ne ressemble en rien à ce que l’on pouvait attendre. Jouissant enfin d’une liberté qu’il n’avait sans doute jamais possédée et débordant d’une passion cinéphile qu’il désirait déverser depuis trop longtemps sur l’écran, John Hyams se permet tout et insuffle un traitement de choc radical à la franchise : adieu le spectaculaire à distance sur des soldats surentraînés et appelés à l’aide par le gouvernement, et place à une exploration glaçante et subjective de la confusion mentale qui règne dans l’esprit de ces êtres génétiquement modifiés.

Cette première audace, consistant à aborder le point de vue des fameux « UniSols », permet au récit de partir d’un flou narratif absolu pour aller crescendo vers des pistes plus audacieuses qu’on ne l’aurait cru. Ce qui se traduit dès la tétanisante scène d’introduction en vue subjective, où le héros assiste au massacre de sa famille par un Luc Devereaux froid et métamorphosé : en plus d’introduire une tension magistrale digne d’un film d’horreur et de présenter le héros de la franchise comme le méchant, Hyams pose d’entrée une esthétique visuelle qui renvoie à tout un pan du cinéma expérimental. Une démarche propre aux meilleures séries B des années 70 qui s’intensifie dans le reste du métrage avec une audace rare, puisqu’au gré des séquences qui jalonnent le parcours du protagoniste, les spectres de Gaspar Noé et de David Cronenberg semblent flotter au-dessus du projet. D’une poignée de plans psychédéliques où Devereaux se mue en gourou contrôlant la pensée des UniSols rebelles à une ambiance cronenbergienne faisant peu à peu basculer l’univers réaliste du film sur la pente du trip cérébral, en passant par une bande-son stressante quelque part entre le sound design glauque de Thomas Bangalter et l’angoisse minimaliste à la John Carpenter, la démarche libre et couillue de John Hyams nous plonge dans un état de sidération largement avancé.

Tout cela est d’autant plus impressionnant que le réalisateur ne se prive pas non plus pour élargir sa palette référentielle dans la moindre scène du film, chacune étant élaborée aussi bien comme un bloc ouvertement maniériste que comme une digression narrative propre aux cinéastes pour qui la règle du « tous les coups sont permis » serait vecteur de liberté créatrice. Du coup, en cherchant à rendre hommage aux grands maîtres du cinéma de genre, le réalisateur ne fait preuve d’aucune frilosité, mixant une poursuite en voiture à la William Friedkin avec des ambiances flippantes tout droit sorties d’un Dario Argento, en passant par un petit clin d’œil assez amusant au Shining de Stanley Kubrick et une séquence de tuerie hardcore dans un bordel inondé de techno, où l’iconisation d’un Dolph Lundgren dégénéré à la sauce Nicolas Winding Refn côtoie des effets de filmage en plan astral et de pulsations stroboscopiques dignes d’un Gaspar Noé. On aurait certes pu craindre que toutes ces références, totalement atypiques dans ce genre de série B destinée aux étagères de vidéoclub, ne soient au final qu’un étalage vain de clins d’œil cinéphiles, voire même un délire ostentatoire de la part d’un cinéaste désireux d’impressionner la galerie en ratissant large. Sauf que les références, digérées avec une impeccable maîtrise sur laquelle bon nombre de jeunes cinéastes devraient prendre exemple, servent complètement le récit tout en offrant à celui-ci une réelle hétérogénéité.

A ce titre, dans le dernier acte qui verra le héros remonter une rivière en bateau avant de se confronter à sa propre Némésis, à savoir un Luc Devereaux devenu le chef d’une secte d’UniSols en guerre contre le gouvernement, l’audace du cinéaste à inscrire son film dans la droite lignée d’Apocalypse now n’est en rien un signe de folie des grandeurs. D’abord parce que cette quête identitaire trouve alors une chute si percutante qu’elle peut facilement se définir comme une vraie marche funèbre (celle d’un être découvrant in fine que sa vie et ses souvenirs n’était qu’un simulacre), ensuite parce que la découverte d’un Jean-Claude Van Damme en dérivé du colonel Kurtz maquillé façon yin-yang dans une grotte où se terrent les « rebuts » du gouvernement renvoie Luc Devereaux au rang de créature de Frankenstein retournant la violence contre ses créateurs, enfin parce que le parcours du héros synthétise la quête d’un authentique « répliquant » sans histoire ni passé, contrôlé par des souvenirs auxquels il s’accroche coûte qui coûte, même si ceux-ci ne sont qu’un leurre fabriqué de toute pièce.

Au milieu d’un tel déferlement d’audaces et d’expérimentations en tous genres, on en oublierait presque que Le jour du Jugement répare toutes les erreurs de ses prédécesseurs sur le terrain de l’action. En effet, cette fois-ci, non seulement la mise en scène ultra-maîtrisée de John Hyams est mise à profit pour filmer des combats aussi lisibles que parfaitement découpés, mais surtout, le réalisateur monte de plusieurs crans sur l’échelle de la brutalité. Action tournée en plan-séquence où les cadavres ne se comptent même plus, gunfights très sanglants, bastons d’une sauvagerie scotchante, affrontements à la machette, décapitation à coups de batte de baseball : la violence extrême du film atteint des proportions parfois démentielles. Par ailleurs, le très agile Scott Adkins fait preuve d’une martialité insoupçonnable, le monolithique Andrei Arlovski élève un peu plus la brutalité dont il faisait déjà preuve dans l’opus précédent, et même les prestations respectives de Van Damme et Lundgren, tous deux aussi parfaits dans l’action que dans l’interprétation, achève de nous laisser avec des yeux exorbités lorsque le film s’achève. On ne saura toutefois pas dire avec certitude si cette proposition de cinéma tient de l’inconscience absolue, d’un coup de génie passager ou d’une réelle exigence artistique (à vrai dire, on miserait plus sur un croisement entre les trois possibilités), mais en attendant, savourer une surprise aussi massive suffit à combler toutes les espérances des cinéphages et à reprendre espoir envers un cinéma de genre toujours propice à de nouvelles directions. On n’en attendait strictement rien, et au final, on mange les racines avec la joie immense de constater que, parfois, reconnaître ses erreurs peut être une source de satisfaction.

Réalisation : John Hyams
Scénario : John Hyams, Doug Magnuson, Jon Greenhalgh
Production : Craig Baumgarten, Moshe Diamant, Allen Shapiro
Bande originale : Michael Krassner
Photographie : Yaron Levy
Montage : John Hyams, Andrew Drazek
Origine : Etats-Unis
Date de sortie : 23 janvier 2012 (directement en DVD et Blu-Ray)
NOTE : 5/6

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