Un moment d’égarement

REALISATION : Jean-François Richet
PRODUCTION : La Petite Reine, Mars Distribution
AVEC : Vincent Cassel, François Cluzet, Lola Le Lann, Alice Isaaz, Philippe Nahon, Annelise Hesme
SCENARIO : Lisa Azuelos, Jean-François Richet
PHOTOGRAPHIE : Robert Gantz, Pascal Marti
MONTAGE : Hervé Schneid
BANDE ORIGINALE : Philippe Rombi
ORIGINE : France
GENRE : Comédie, Drame
DATE DE SORTIE : 24 juin 2015
DUREE : 1h45
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Antoine et Laurent, amis de longue date, passent leurs vacances en Corse avec leurs filles respectives : Louna, 17 ans, et Marie, 18 ans. Un soir sur la plage, Louna séduit Laurent. Louna est amoureuse, mais pour Laurent ce n’est qu’un moment d’égarement. Sans dévoiler le nom de son amant, Louna se confie à son père qui cherche par tous les moyens à découvrir de qui il s’agit. Combien de temps le secret pourra-t-il être gardé ?

Il ne sert désormais plus à rien de râler sur la curieuse destinée de Jean-François Richet, passé depuis longtemps du statut de cinéaste militant – portant son engagement marxiste à bout de bras et de caméra – à celui de réalisateur adaptable que d’aucuns n’ont pas manqué de croire embourgeoisé. On avait beau réussir à choper des bribes de sa rage originelle dans son brillant remake d’Assaut ou dans son diptyque césarisé sur Jacques Mesrine, on sentait bien que quelque chose avait disparu. Aujourd’hui, la semi-stupeur créée par Un moment d’égarement n’a aucune autre utilité que de brasser de l’air dans une époque où les écarts se creusent, à commencer par le décalage entre la génération d’avant et celle d’après. Reconnaissons d’abord un vrai bénéfice dans l’existence de ce remake d’un film plus ou moins culte que Claude Berri réalisa en 1977. D’abord parce que l’original, conçu avant tout comme une comédie de mœurs, semble à ce point ancré dans son époque qu’il semble aujourd’hui anachronique. Ensuite parce que son idée du patriarche incapable de compenser avec les femmes en général s’accompagnait d’un machisme décomplexé qui faisait du féminin un moustique piquant et de la beaufitude un spray protecteur vite épuisé. Enfin parce que là où Berri optait pour une résolution sèche de sa situation de base (l’amitié menacée entre deux pères lorsque l’un succombe au charme de la fille de l’autre), Richet bannit tout jugement moral au profit d’un trouble naissant du comportementalisme le plus objectif. S’en tenir au constat et à observer ceux qu’il filme sans jamais les juger : c’est bien là le seul échantillon du système Richet que l’on sera capable de relever ici.

Si l’on veut admettre qu’il n’a pas grand-chose à voir avec ce que l’on devrait attendre d’un film de Jean-François Richet, comment définir Un moment d’égarement ? Comme un simple film-hommage chapeauté par Thomas Langmann, fils de Claude Berri avant d’être producteur de la chose ? Comme un énième girl-movie sur lequel on sent planer l’influence grandissante de Lisa Azuelos comme coscénariste ? Un peu des deux. La patte Azuelos permet déjà une réactualisation intelligente des curseurs sociaux et générationnels posés par le film original. On pouvait avant voir chez Jean-Pierre Marielle et Victor Lanoux deux beaufs finalement déboussolés par le désir féminin autant que par l’évolution des mœurs. La nouveauté, c’est que Vincent Cassel et François Cluzet rejouent ici cette partition avant même que la scène-pivot ne vienne poivrer leur amitié : ces deux pères – un papa cool déjà divorcé et un quinqua bobo en pleine pause conjugale – ne sont plus en phase avec leurs filles respectives et leurs préoccupations. Collées à leur smartphone ou coupées du monde extérieur sous l’effet du MP3, Marie (Alice Isaaz) et Louna (Lola Le Lann) servent ici à dessiner un vide intergénérationnel, de la même façon qu’Azuelos avait su capturer le hiatus ado/parent dans LOL. Pour elles, seuls comptent le frisson du moment, la pulsation à épouser et le fantasme inavouable à concrétiser. Pour le père joué par Cassel, qui semble encore enclin au lâcher-prise – il faut le voir gesticuler sur du hip-hop avec sa fille – en plus de ne pas faire son âge (on a du mal à croire que l’acteur frôle la cinquantaine !), tout tient dans un dilemme : accepter l’interdit par désir de répondre à l’appel de l’inconnu ou le refouler par pur réflexe moral ?

Sur ce point-là, on sent d’abord que Richet fait son choix en faisant du personnage un père effrayé par son acte, coursé en permanence par une lolita diaboliquement érotique qui éprouve de vrais sentiments amoureux envers lui. Au mieux, on pourrait croire à du sous-Max Pécas, et au pire, ça friserait la rodomontade réac. Sauf que le film, au-delà de contourner le strict canevas boulevardier ou la facilité à prôner bêtement l’amour sans limite d’âge, évite de situer le curseur moral d’un côté comme de l’autre. Ce à quoi on a affaire ici est bel et bien ce que l’on peut appeler une « comédie dramatique », dans le sens où la comédie et le drame se jaugent et se complètent pour mieux se confondre. Il faut déjà compter sur la mise en scène – assez parfaite – pour faire souffler le chaud et le froid en jouant sur l’électricité produite par la sensualité mêlée des cadres et du casting (merci au cadre estival de la Corse pour faire monter la température) et par le froid glacial des échanges de plus en plus tendus entre les deux hommes. Doit-on vraiment reprocher au film de n’être en fin de compte ni vraiment drôle ni vraiment dramatique ? Ce qui aurait pu être le signe d’un manque d’orientation de la part des scénaristes devient au contraire un joli entre-deux qui évite au film de basculer dans la caricature, la morale sécurisante ou la transgression passée de mode. Là où le film de Berri se faisait salé sans être amer pour autant, celui de Richet tend plutôt vers le sucré en prenant soin de ne jamais virer totalement à l’acide. Tout tient sur un trouble que le cinéaste infuse en douceur, l’air de rien, et arrive à garder intact jusqu’au bout en raison d’un final volontairement ouvert, irrésolu, incertain dans son appel à revenir à la normale ou à accepter l’interdit.

La sympathie suscitée par le film baisse hélas de quelques crans lorsque les conventions de la « comédie populaire française » reprennent leurs droits dans la dernière demi-heure. A vrai dire, le simple fait de voir Cluzet reproduire au final son rôle marquant des Petits mouchoirs, à savoir celui d’un bourgeois psychorigide en plein survoltage face à deux imprévus (un animal qui lui pourrit son espace vital + un proche qui le stresse pour une raison X ou Y), a quelque chose de pathétique en plus de déballer une hystérie si forcée qu’elle en devient gênante. Face à lui, Cassel fait au contraire un sans-faute, irréprochable de naturel et de trouble intériorisé au fur et à mesure que la maîtrise de la situation lui échappe. L’autre problème vient enfin de l’inégalité de traitement accordé aux personnages féminins : autant la débutante Lola Le Lann fait monter la fièvre à peu près autant que la Béatrice Dalle de 37°2 le matin, autant la talentueuse Alice Isaaz peine à exister en investissant ici un rôle plus policé et moins épais, celui d’une ado furieuse de constater l’amour réel de sa copine pour son père. Un seul plan réussira à donner un semblant de relief à sa rage : on la verra assise sur un escalier en train de lire Voyage au bout de la nuit de Céline !

Pour autant, si l’on sent Richet et Azuelos plus attachés à ces dernières qu’aux mâles déboussolés, c’est aussi en raison des choix musicaux, ici très intelligents. Lorsque le film démarre, on entend du Charles Trenet sur de vastes plans aériens de la mer et de la Corse – la situation familiale est alors épanouie et les adultes mènent la barque. Lorsque le trouble s’installe, la musique qui raisonne dans les écouteurs de Louna illustre déjà le début de son amour interdit – on entend Diamonds de Rihanna lorsqu’elle observe Laurent. Et après que le « moment d’égarement » ait eu lieu, c’est en voyant Louna et Laurent entendre tout à coup Les mots bleus de Christophe dans l’autoradio (Louna se laisse gagner par la mélodie tandis que Laurent reste impassible) que le blocage se met en place – difficile de savoir si l’on doit sourire ou pas devant cette scène. Quant à la seule musique capable de faire figure de crescendo, ce sera un simple tic-tac d’horloge, cadré en plan fixe dans une maison vide et plongée dans l’obscurité, amorçant la fin d’un compte à rebours avant que la scène finale surgit pour mettre les deux générations face-à-face. Question de mise en scène, voilà tout, même sans la personnalité d’un cinéaste plus « out » que « in ». Mesrine le prouvait bien : Richet a beau avoir éteint la flamme anarchiste qui en faisait l’un des cinéastes les plus percutants – à défaut d’être l’un des plus subtils – à l’époque de Ma 6-T va crack-er, il reste un solide réalisateur multitâches, capable de s’épanouir dans une pure commande comme de faire jaillir les étincelles dans des projets plus enragés. Que la politique n’y ait pas sa place n’est qu’un point de détail. N’en déplaise aux Cahiers du Cinéma

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