[ANNECY 2015] Tout en haut du monde

REALISATION : Rémi Chayé
PRODUCTION : Sacrebleu Productions, Maybe Movie
AVEC LES VOIX DE : Christa Theret, Audrey Sablé, Rémi Caillebot, Thomas Sagols, Feodore Atkine
SCENARIO : Claire Paoletti, Patricia Valeix, Fabrice de Costil
DIRECTION ARTISTIQUE : Rémi Chayé
MONTAGE : Benjamin Massoubre
BANDE ORIGINALE : Jonathan Morali
ORIGINE : France, Danemark
GENRE : Animation, Aventures, Drame
DATE DE SORTIE : Courant 2015
DUREE : 1h20
BANDE-ANNONCE

Synopsis : 1892, Saint-Pétersbourg.
Sacha, une jeune fille de l’aristocratie russe, a toujours été fascinée par la vie d’aventure de son grand-père, Oloukine. Explorateur renommé, concepteur du Davaï, son magnifique navire de l’Arctique, il n’est jamais revenu de sa dernière expédition à la conquête du Pôle Nord. Et maintenant son nom est sali et sa famille déshonorée. Pour laver l’honneur de la famille, Sacha s’enfuit. En route vers le Grand Nord, elle suit la piste de son grand-père pour retrouver le fameux navire.

Lorsqu’elle apprend que les recherches visant à repérer le navire de son grand-père disparu ne se font pas au bon endroit, c’est le début d’une longue aventure pour la jeune Sacha, bien décidée à sortir du rang pour le retrouver. Ici débute une quête initiatique qui constitue l’un des principaux attraits du récit dans ses meilleurs moments. Mené par un personnage peu bavard se définissant essentiellement par ses actions, Tout en haut du monde réjouit hélas tout autant qu’il frustre sur ce point.

Clairement, le cinéma d’animation, français de surcroît, manque de ce genre de personnages forts, privilégiant l’action à la réaction. Toute l’intelligence du film est justement, sinon d’éluder, en tout cas d’abréger les instants où l’on assisterait aux réactions émotionnelles de l’héroïne faisant face à des difficultés. Le parti-pris est d’autant plus judicieux qu’il permet au récit de se concentrer sur les moments-clés de l’évolution de Sacha, dont il contribue au passage à renforcer l’importance pour le personnage, tout en permettant au film de conserver un rythme assez idéal. Jusqu’à intégrer certains de ses moments de doute au sein d’une courte séquence montée de manière à témoigner de l’évolution de la jeune fille. Fort de ses expériences d’assistant réalisateur sur le fameux Tableau de Jean-François Laguionie ou sur le magnifique Brendan et le secret de Kells de Tomm Moore, Rémi Chayé signe un premier long-métrage suffisamment confiant dans l’intelligence de son spectateur pour ne pas avoir à lui préciser le plus évident. Et le découpage de condamner par exemple l’adolescente au hors-champ tandis qu’on cherche à lui voler sa ration de survie, nous laissant imaginer sa réaction, a priori assez évidente. En résulte un personnage fort mais pour lequel l’identification demeure, en partie, bridée par cette même note d’intention.

Par leur structure un peu trop expéditive – et parce que la mise en scène y demeure trop illustrative – certaines situations donnent l’impression que Sacha les traverse sans problème : le capitaine n’est jamais aussi dur et charismatique que les avertissements de la patronne de l’auberge ne le laissent supposer (Sacha ne devant sa montée sur le navire qu’à un concours de circonstances invoquant le sens du devoir de celui-ci), et la traversée en mer jamais aussi pénible qu’annoncée. De fait, l’héroïne n’est jamais aussi facinante que ce qu’elle aurait pu/dû être, faute de conflits ou contextes assez marquants pour susciter une totale empathie.

Paradoxalement, ce sont les relations entre les personnages qui offrent au film une vraie portée émotionnelle. Car non content de ne pas vouloir prendre son spectateur par la main, Rémi Chayé et son équipe témoignent d’une envie certaine de cinéma. Si l’on peut imputer le caractère « pressé » du film à sa durée, et par extension à son budget, il en va de même pour une volonté affichée d’économiser les mots pour aller à l’essentiel. Hélas, la pate graphique du film peut rester sujette à réserves : la première partie, chez Sacha, fait montre d’un manque de mouvements et de vie absolu (chose que l’on mettrait volontiers sur le compte du point de vue du moment de Sacha, si la suite n’était pas à l’avenant) et les personnages manquent d’expressivité. Il n’en va pas de même dans la facilité qu’a Tout en haut du monde à caractériser ces derniers par l’image et à les situer les uns par rapport aux autres, gommant en route l’aspect un brin caricatural de certaines d’entre elles (le capitaine et son frère). À ce titre, la relation la plus émouvante demeurera bien sûr celle de Sacha et son grand-père, alors même que celui-ci a un temps de présence à l’écran extrêmement restreint ; tout simplement parce qu’elle repose sur une succession d’images iconiques et d’événements riches de sens et de symbolique (le sol glacé qui se sépare en deux juste après une découverte que l’on ne révèlera pas).

Bref, si son animation ou sa charte graphique ne seront pas les plus belles que vous verrez cette année, si s’y immerger peut prendre du temps, Tout en haut du monde mérite d’être soutenu. C’est la moindre des choses à l’encontre d’une petite production se faisant reflet de son héroïne, avec qui il partage cette volonté de s’affranchir de contraintes pour mieux s’élever.

Guillaume Lasvigne



Dès la bande-annonce, on comprend que le film se distingue avant tout par son esthétique singulière et assez rare pour être notée. Pictural, Tout en haut du monde nous rappelle les aplats de couleur de Modigliani, Nicolas de Staël et autres peintres influencés par le fauvisme. Ces aplats aux nuances douces et pastel sont tantôt chauds, tantôt froids et nous permettent d’appréhender les personnages selon leur environnement, les réduisant souvent à de petites tâches se mouvant dans une immensité, qu’elle soit faite d’eau ou de glace. Il est ainsi facile de discerner chaque entité qui apparait doucement à l’œil du spectateur (les contours sont feutrés) : les cieux et la terre se détachent, gommant tout autre détail superflu et épousent quasi géographiquement notre héroïne. Et, malgré ce traitement qui renvoie directement à une peinture résolument moderne, l’immersion n’est pas compromise. On s’attache vite à Sacha, la jeune fille en quête d’elle-même qui souhaite plus que tout rétablir l’honneur de sa famille et retrouver le navire de son grand-père, perdu lors d’une expédition dans le Grand Nord.

Son caractère indépendant nous intrigue, si elle s’affirme tout au long du film, son caractère se veut aussi doux que les traits de son visage. Moins fougueuse qu’une « Rebelle », la beauté russe ne se laisse toutefois pas absorber par son environnement, n’hésitant pas à défier la nature ou les conventions sociales. Tout comme son grand-père, elle ne le fait pas par simple volonté de se heurter à autrui, avec l’irrévérence de l’adolescence mais va plutôt à la rencontre du monde sauvage, comprenant mieux que quiconque les forces qui l’animent. Ainsi la jeune fille parvient à trouver son identité de femme tout en s’opposant aux modèles familiaux prédéfinis qui lui sont imposés et la contraindraient au rôle d’aristocrate frivole qui ne doit jamais se mêler aux affaires des hommes. S’il lui est interdit de se distinguer par son savoir, ses actes ou son courage, elle persévère. Quand on la réduit au statut d’épouse, de petite amie, de « fille de » ou d’écervelée, elle ravale ses larmes et continue son chemin sans se laisser décourager, sans jamais exprimer de colère ou vent de folie. Tout en haut du monde nous apprend donc tantôt la beauté du combat, tantôt celle de la résilience. L’agressivité n’aura donc pas sa place dans ce voyage initiatique qui privilégiera, même face à l’assaut des glaces, la douceur et l’équilibre parfait entre combat et acceptation.

Anaïs Tilly

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