The Villainess

REALISATION : Jeong Byeong-gil
PRODUCTION : Apeitda, Wild Side
AVEC : Kim Ok-bin, Shin Ha-kyun, Bang Sung-jun, Kim Seo-hyeong, Jo Eun-ji, Lee Seung-joo
SCENARIO : Jeong Byeong-gil, Jeong Byeong-sik
PHOTOGRAPHIE : Park Jung-hun
MONTAGE : Heo Soon-mee
BANDE ORIGINALE : Koo Ja-wan
ORIGINE : Corée du Sud
TITRE ORIGINAL : Ak-Nyeo
GENRE : Action, Thriller
DATE DE SORTIE : 28 mars 2018 (DVD)
DUREE : 2h09
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Entraînée depuis l’enfance aux techniques de combat les plus violentes par une agence de renseignement après l’assassinat de son père, Sook-hee est une arme redoutable. Afin de gagner sa liberté, elle est engagée comme agent dormant. Mais un jour, elle va découvrir la vérité sur le meurtre de son père…

Putain, cette scène d’ouverture… Des entrées en matière qui laissent la bouche bée, la langue pendue et les orbites gonflées à bloc, ça ne court pas les rues du côté du cinéma d’action actuel. L’exposition du contexte, la présentation des personnages, la mise en place d’une atmosphère, le premier tracé des enjeux : tout ça, le réalisateur Jeong Byeong-gil (à qui l’on devait déjà l’efficace Confession of Murder sorti en 2012) n’en avait visiblement rien à faire, optant ainsi pour une porte d’entrée frontale qui ne nous laisse même pas le temps d’en placer une. Et ce genre d’agression – car c’en est une – est clairement de celles qui font plaisir : le temps d’une fusillade-baston shootée en plan-séquence et en caméra subjective, vue à travers les yeux d’une tueuse à gages vénère qui charcute une centaine de bad guys dans des pièces et des couloirs, on se sent de nouveau replongé dans cette logique de trait d’union entre les codes du cinéma et ceux du jeu vidéo qui, il y a pile poil deux ans, avait rendu outrancièrement fendard le Hardcore Henry d’Ilya Naishuller. Mais on le voit bien, ce plan-séquence, aussi ébouriffant soit-il, est un trucage grandeur nature (observez les transitions avec les ouvertures de porte…), et son concept d’immersion en mode FPS s’achève brutalement à mi-parcours, le temps d’une « traversée de miroir » qui réactive alors la troisième personne. De quoi en déduire que l’intention du réalisateur n’était pas de revisiter sous un angle ludique et immersif la baston aux marteaux d’Old Boy (autrefois filmée en travelling latéral), et que cette porte d’entrée violente, surchargée d’adrénaline à défaut de prétendre offrir autre chose, n’était en rien un point de départ. En réalité, l’affaire est très simple : un pur jeu sur les bascules, au propre comme au figuré.

On ne saurait dire si la hype grandissante qui entoure le cinéma du Pays du Matin Calme depuis vingt ans et le succès de la première projection mondiale de Dernier train pour Busan au festival de Cannes 2016 (on le sait, on y était !) y sont pour quelque chose, mais force est de constater que The Villainess cochait à peu près toutes les cases pour finir en séance de minuit sur la Croisette cuvée 2017. En somme, c’est du cinéma de genre en provenance de Corée du Sud, ça se construit comme un pur rollercoaster 100% adrénaline et 0% prétention, ça case par-ci par-là un peu de trauma familial pour se façonner un enjeu dramatique cohérent mais dont on se fiche un peu, et ça vise surtout un plaisir de cinéma immédiat, roublard et dépourvu de toute exégèse, chose que les lois cannoises ont tendance à reléguer à une heure tardive pour ses accrédités les moins intellos et les plus agités. Pour la petite histoire, même le très fun Sans pitié de Byun Sung-hyun, film de gangsters dont la virtuosité narrative était là encore aspergée par une pluie de cadavres, aura eu droit l’an dernier au même honneur cannois. Mais dans le fond, peu importe. Le plus important reste ici d’assumer le cinéma coréen comme un pur terrain de postmodernisme radical, récupérant à sa sauce tout un pan des cinégénies américaines et hongkongaises pour les rebooter sous un angle tantôt décalé tantôt novateur. Et si l’on pense plus d’une fois à Nikita en découvrant le synopsis et les ficelles de l’intrigue de The Villainess, il convient de prendre un peu de recul : après tout, que représentait le polar de Luc Besson sinon une relecture des deux cinégénies précitées dans un cadre hexagonal ?

Certes, sur le plan de l’originalité du scénario, il faudrait être sacrément aveugle pour ne pas voir le voyant de l’influence virer au rouge cramoisi d’une scène à l’autre : une tueuse à gages est récupérée par une branche secrète des renseignements (comme dans Nikita), elle est entraînée et supervisée par un chef de service tiré à quatre épingles et taillé à la serpe (comme dans Nikita), elle effectue ses missions sous la couverture d’un métier respectable (comme dans Nikita), elle tombe amoureuse d’un bôgoss avec qui elle se met à envisager une possible vie de famille (comme dans Nikita), elle fait parler la poudre dans une cuisine à une contre quinze (comme dans Nikita), elle commet un attentat avec un fusil de sniper planqué dans une salle de bain (comme dans Nikita) et elle veut venger la mort d’un proche… comme la Nikita jouée par Maggie Q dans la série télévisée éponyme ! Mais comme tout cela a fini par devenir cliché avant l’heure depuis 1990 (du sous-estimé Au revoir à jamais de Renny Harlin au récent Red Sparrow de Francis Lawrence, les avatars sont légion), faire la grimace ne sert à rien sinon à perdre du temps. Tout l’intérêt de The Villainess repose ici sur un savant principe de bascule narrative et scénographique qui, à défaut de créer la surprise, a néanmoins le grand mérite de disperser les miettes de son récit de façon suffisamment maline pour nous tenir en haleine jusqu’à son ultime plan. Et cette mécanique, on insiste, ne vise rien d’autre que l’efficacité du moment, étalée en l’état sur 123 minutes dépourvues du moindre bout de gras.

Sur la narration, l’astuce consiste à redynamiser une trame déjà vue cent fois par un éclatement chronologique total, géré par des transitions tantôt cohérentes (la plupart des flashbacks naissent ici d’un sentiment de déjà-vu) tantôt artificielles (certains allers-retours sont juste là pour réagencer certaines pièces du puzzle). Cela justifie du même coup un rythme volontairement en dents de scie, osant un mouvement de balancier entre de sacrées fulgurances d’action pure et des instants plus posés car plus intimistes. Ces derniers sont sans surprise les moins intéressants, surtout quand le réalisateur se voit contraint de développer sa définition du bonheur féminin (tenir un foyer, aimer un mari, élever un enfant, et patati et patata…) et d’enrichir la sève émotionnelle de son héroïne badass (épatante Kim Ok-bin). On préfère lorsqu’il s’efforce de charpenter des scènes où la romance sert à alimenter une tension bien réelle, à l’instar de ce face-à-face verbal et pressurisé à la Kill Bill autour d’une table, entre deux anciens amants devenus ennemis potentiels. Ou même, autre clin d’œil bien senti au diptyque de Quentin Tarantino, quand il rejoue avec une gourmandise non dissimulée le coup du meurtre sadique du père, avec sa gamine qui assiste à la scène en étant cachée sous un lit : il suffira ici de deux petits indices, l’un visuel (une bague en or), l’autre sonore (une petite musique sifflotée), pour éclaircir un élément visualisé en amont et assimiler le sens d’un signe que l’on repèrera en aval.

C’est néanmoins sur la mise en scène que Jeong Byeong-gil nous met littéralement à genoux. Sobre et élégante dans son enjolivage des scènes purement intimistes, sophistiquée et ludique dans ses effets de montage entre passé et présent, sa caméra défie ici les lois de la gravité dès qu’il s’agit de se la jouer actionner sous taurine, et ce par une armada de plans impossibles et sensationnels dont on peine à déceler la conception (on a déjà envie de se repasser le film en Blu-Ray image par image pour connaître le « truc »). Outre l’ouverture ahurissante que l’on évoquait plus haut, il faudra ici compter sur des salves d’ultra violence démesurée (où les coups font sacrément mal et où les geysers de sang aspergent l’écran) ainsi que sur une scène inédite qui restera dans les annales : imaginez une course-poursuite à moto où l’on se bat à coups de sabre tout en conduisant à 150 km/h et où le découpage ose des angles impensables pour un esprit cartésien. Cela ne fait pas qu’impressionner la rétine, ça vise avant tout l’épuisement et la fièvre par une caméra survoltée qui fait basculer toute perspective. Il y a ainsi dans The Villainess une vraie intelligence conceptuelle, visant à utiliser les scènes d’action autant comme des moteurs de récit que comme de vraies fulgurances sensitives. Presque des « passeurs » qui fluidifient le récit et ses enjeux à bien des égards, le tout avec un goût de la démesure martiale qui, à deux ou trois reprises, réussit à tutoyer celui de l’impérial The Raid 2 de Gareth Evans. On sort ainsi du film à peu près dans le même état que son héroïne : sur les rotules, certes, mais repu de sang et de carnage avec un sourire vicieux sur la tronche.

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