The Theatre Bizarre

REALISATION & SCENARIO : Douglas Buck, Buddy Giovinazzo, David Gregory, Karim Hussain, Jeremy Kasten, Tom Savini, Richard Stanley
PRODUCTION : Metaluna Productions, Severin Films
AVEC : Udo Kier, Virginia Newcomb, Catriona MacColl, Lisa Crawford, André Hennicke, Suzan Anbeh, James Gill, Debbie Rochon, Tom Savini, Kaniehtiio Horn, Cynthia Wu-Maheux, Lindsay Goranson, Guilford Adams
PHOTOGRAPHIE : Eduardo Fierro, John Honoré, Karim Hussain
MONTAGE : Robert Bohrer, Douglas Buck, Pauline Pallier
BANDE ORIGINALE : Simon Boswell, Susan DiBona
ORIGINE : Canada, Etats-Unis, France
GENRE : Horreur
DATE DE SORTIE : 9 mai 2012
DUREE : 1h54
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Une jeune femme est attirée par un théâtre dans lequel elle découvre un spectacle de Grand-Guignol, à base de marionnettes de taille humaine dirigées par un automate. Plusieurs histoires lui sont alors racontées sous forme de sketches…

Encore un film à sketches ? Oui, mais pas n’importe lequel. Après des anthologies consacrées à l’érotisme (Eros), aux cauchemars beaufs (Les infidèles) ou aux pétages de plombs (Les nouveaux sauvages), c’est cette fois-ci sur la plus populaire de toutes que l’on va se focaliser : l’anthologie horrifique. Soit une catégorie perfusée à la nostalgie (vous savez, cette sensation vivace qui fait perdre toute objectivité…), qui aura beaucoup compté dans le polissage de notre âme de cinéphile friand d’hémoglobine, et dont la fabrication de bric et de broc n’aura en rien freiné l’envie de nourrir nos cauchemars d’enfance. On pourrait citer pêle-mêle Les Contes de la Crypte, La Quatrième Dimension, Creepshow, ou encore l’excellent Necronomicon qui aura marqué les débuts de réalisateur de Christophe Gans. Mais ces derniers temps, le concept semblait avoir été rangé au grenier, en tout cas avant que quelques séries, tantôt classiques (Masters of Horror, Peliculas para no dormir) tantôt radicales (3 Extrêmes, V/H/S), ne viennent relancer l’exercice au cinéma et à la télévision. Destiné au grand écran, The Theatre Bizarre ne doit sa mise en chantier qu’à la détermination de deux boîtes de production, l’une française (Metaluna Productions, créée par Fabrice Lambot et Jean-Pierre Putters), l’autre américaine (Severin Films, créée par David Gregory), qui sont parvenues à réunir sept réalisateurs en marge du système, autour d’un hommage aussi libre qu’enthousiasmant à l’esprit du théâtre du Grand-Guignol. Du coup, six courts-métrages forment ici un menu collégial, liés par un septième qui sert de fil rouge à l’ensemble, avec le même budget riquiqui pour chaque segment et une totale liberté de ton pour chaque réalisateur. L’affaire paraît simple. Elle frise pourtant à plus d’un titre le jeu kamikaze, et davantage pour son audience que pour ses créateurs…

On l’a déjà dit et répété : le défaut central de tout film à sketches est de laisser l’homogénéité pointer aux abonnés absents, surtout quand trop de liberté dans la conception d’une vraie compile du genre donne l’impression que tous les réalisateurs – aux sensibilités potentiellement opposées – ont voulu se la jouer perso au détriment d’un cahier des charges commun. Le cas s’avère encore plus problématique lorsqu’il s’agit de se frotter à quelque chose d’aussi sensible que le Grand-Guignol, dont le postulat de base mérite d’être clarifié. Alors que le thème « grand-guignolesque » aura acquis avec le temps une connotation péjorative, servant à désigner des œuvres où la violence baroque et la grandiloquence d’effets sanglants laissent la subtilité pourrir à l’état de cadavre, il convient de rappeler que le terme désignait avant tout cette ancienne salle parisienne de la cité Chaptal, où se déroulaient des pièces sanglantes et macabres. Soit un éventail plus vaste que le simple délire « gore & mauvais goût » auquel certains seraient tentés de réduire la chose, et qui, ainsi, fait passer The Theatre Bizarre pour le plus beau représentant d’une horreur à visage multiple. Qu’elle soit artificielle ou moderne, réaliste ou onirique, sobre ou excessive, on se mesure ici à un éloge de l’horreur en tant que bizarrerie, compilant défauts et qualités jusqu’à paraître totalement schizo (plus la logique s’efface, moins on se sent en sécurité). De ce fait, il est inutile de reprocher au film son absence de logique et d’identité : on naviguera dedans en tant que visiteur, lancé dans une étrange tournée des magasins de l’horreur à la recherche de petits fétiches. D’autant que le jugement envers tel ou tel sketch n’en sera que plus variable en fonction de son humeur du moment – un détail crucial qui ne manquera pas d’encourager les cinéphiles à des visions répétées.

Pourtant, au sein de cette anthologie, les points de convergence ne manquent pas. On relèvera un grand nombre de récits centrés sur des histoires de couple (théâtre évident de l’horreur quotidienne), du mélange « sexe + gore » de très bon aloi, du mauvais goût virant plus d’une fois à l’outrance (à noter que l’un des sept segments aura suscité nausées et convulsions dans des festivals) et des zestes d’old school par-ci par-là (magie noire, monstres en plastoc, maquillages à la truelle, etc…). Si ces ingrédients promettent déjà un ragoût horrifique de qualité, le sillon creusé par chaque segment s’avère si singulier par rapport à celui des autres qu’il en devient difficile de tracer une ligne médiane sur le plan thématique. Même le segment « fil rouge » de l’ensemble, intitulé Theatre Guignol et attribué à Jeremy Kasten, n’aide pas à définir un vrai fil conducteur. Dans ce très beau segment morcelé en sept, on suit une jeune spectatrice à la psychopathie tangible qui s’en va purger sa soif de sang dans un vieux théâtre, où quelques automates, maquillés à la farine et dirigés par le grand Udo Kier en monsieur Loyal de l’horreur, introduisent chacun à leur tour les six courts-métrages du film. Certes, une très belle idée surnage ici des commentaires et de la mutation gesticulante de l’automate : définir sa vie passe par l’écriture des histoires qui nous définissent. Il n’empêche que le choix d’énigmes poétiques, à la mode des tréteaux et des archaïsmes de l’époque, suffit à rendre le tout très déstabilisant. L’horreur n’y est en effet jamais « introduite » au sens propre, elle se contente ici de circuler librement d’un segment à l’autre, sans origine prédéfinie. Et ainsi, cette scène théâtrale devient à elle seule un petit musée déréglé et dégénéré, où l’on insiste fort sur l’artifice pour laisser la vraie horreur, souveraine parce que bizarre, prendre le pouvoir dans les six autres chapitres. Reste à savoir ce que chacun de ces derniers a dans le ventre…

C’est à Richard Stanley, réalisateur culte de Hardware et aujourd’hui déchu depuis son éviction du tournage de L’île du Dr Moreau, que revient l’honneur d’ouvrir le bal. Son Mother of Toads – le seul segment à prendre racine en France – mise à fond sur la modestie et la naïveté. À partir d’une trame minimaliste (un jeune couple en vacances rencontre une sorcière en possession d’une copie du Nécronomicon), Stanley charpente une ambiance trouble qui reste exclusivement fondée sur le respect des codes narratifs du genre (y compris les plus éculés), sur l’exploration d’un paganisme ésotérique propre aux Pyrénées (l’action se déroule à côté de Montségur – la ville où réside désormais Stanley) et sur la vénération des histoires de Lovecraft comme du mysticisme macabre de Lucio Fulci. Sur ce dernier point, il n’est donc pas surprenant d’y retrouver la grande Catriona MacColl qui, en dépit d’un look aussi livide et cadavérique que celui de Virna Lisi dans La Reine Margot, reste toujours d’une beauté fracassante. Reste que si le résultat revendique un vrai respect du folklore en ressortant tous les bidules adéquats (fétiches, grimoires, gravures, potions, gargouilles, etc…), une affolante laideur prédomine à cause de plans d’ensemble sans âme (la forêt pyrénéenne ressemble ici à un coin champêtre du Limousin) et d’effets de style à se crever les yeux (dont une vue subjective batracienne aux couleurs fluo plus baveuses qu’une VHS mal encodée !). On suit ce segment d’un œil curieux mais assez désintéressé, noyé dans un Scope impersonnel et une nuit verdâtre envahie par des crapauds, où l’on croise la porno-star Lisa Crawford au détour d’une scène de sexe bien gluante et où tout s’achève fissa sur un faux climax, abrupt et sans affect.

Les choses s’aggravent nettement plus pour le segment de Buddy Giovinazzo, intitulé I love you, où une femme volage (et trop égoïste) largue son mari jaloux (et trop attentionné) en lui balançant son infidélité en pleine tronche. Outre le fait que l’issue de cette psychanalyse conjugale de bas étage est grillée au bout de trois plans, le plus dur consiste ici à se farcir deux acteurs épouvantables qui jouent comme s’ils attendaient la pause déjeuner et une mise en scène à peine digne d’une série policière allemande. Logique, me direz-vous : son réalisateur, longtemps réputé pour une production Troma sortie en 1986 (Combat Shock), avait depuis un peu disparu des radars, trop occupé à torcher des épisodes de Tatort sans énergie interne. On peut certes déceler dans ce drame psy conjugal le ton assez spécial de certaines tragi-comédies du Grand-Guignol, mais la sauce ne prend jamais, avançant au rythme d’un escargot shooté à l’éther, avec des dialogues qui passent sans raison de l’anglais au français. En somme, un réalisateur qui fait sa grosse feignasse et un segment décevant qu’on a d’autant plus envie d’oublier que son seul plan intéressant s’avère être le dernier.

Après ces deux entrées trop inconsistantes, les choses sérieuses commencent avec un plat de résistance de premier choix. Réalisé par Tom Savini (ancien responsable SFX de George Romero, aujourd’hui acteur estimé et réalisateur estimable), Wet Dreams s’impose sans grande difficulté comme le point culminant de l’anthologie. Un vrai bijou d’humour noir, de cruauté rigolarde et de mauvais goût grand-guignolesque, qui explore à nouveau l’idée d’un couple conflictuel pour disséquer cette fois-ci la peur masculine suprême : celle de la castration. D’une entrée très NWR dans l’âme (néons bleutés, bande-son électro, érotisme de papier glacé…) jusqu’à un final riche en envolées gore du plus bel effet (écartèlement médiéval, paupières arrachées, tranchage à la scie radiale, cuisson de zguègue dans la poêle à frire…), Savini se la joue opératique et outrancier avec une gourmandise jamais dissimulée, usant pour le coup de sa structure narrative en rêves emboîtés pour développer une vraie imagerie onirique, où la mort coule de source tandis que le sang coule tout court. En guise de cerise sur un gâteau déjà particulièrement garni, on remerciera d’ailleurs la superbe Debbie Rochon (scream queen du genre et ancienne égérie de l’écurie Troma) de nous faire profiter de son opulente poitrine (on voit qu’elle est authentique) et de son pubis à pinces de homard (euh, là, par contre…).

Le quatrième segment est à double tranchant : en fonction de ce que l’on attend d’une telle anthologie, on pourra facilement le rejeter ou le célébrer. Au premier abord, The Accident de Douglas Buck frise en effet le hors-sujet intégral : en lieu et place d’un grand huit horrifique, le jeune réalisateur, longtemps rompu à l’exercice du court-métrage et depuis passé au long pour le meilleur (un Family Portraits bien glauque) comme pour le pire (un minable remake de Sisters), balance sans crier gare une douce fable sur le rapport à la mort, narrée par le prisme mélancolique d’une petite fille témoin d’un accident de la route. Le hors-sujet n’est pourtant qu’apparent : si la lenteur et la pudeur dirigent tout, elles n’évacuent pas la frontalité des images graphiques (logique quand on connait le style radical et hyperréaliste de Buck), et élèvent cette réflexion émouvante et cruelle vers de jolies cimes poétiques – l’un des aspects souvent ignorés du Grand-Guignol. Quelques questions métaphysiques comme « Pourquoi on meurt, maman ? » (ici posées avec la même douce naïveté que chez Gaspar Noé), un zeste de frisson mélancolique (le regard d’enfant sur un décor hivernal, cadré à travers une vitre), un plan symbolique qui se passe de mots (une poupée à côté d’une flaque de sang), une sublime musique qui envoûte de bout en bout… Les fans de gore se sentiront sans doute frustrés devant un cadavre de motard et des tripes de cerf étalées sur le bitume (ça fait un peu light), mais ceux qui aiment chercher de la beauté dans le morbide – c’est notre cas – en sortiront à coup sûr transformés.

L’une des déclarations de l’automate joué par Udo Kier dans le segment « fil rouge » est la suivante : « Les histoires peuvent nous emprisonner, même si nous les avons créées. Surtout si nous les avons créées. Pouvoir écrire vos propres histoires, c’est pouvoir définir votre vie ». L’idée est à la fois validée et infirmée dans le cinquième segment, précisément celui qui aura pesé lourd dans la réputation sulfureuse du film. On doit certes à ce grand taré de Karim Hussain un brillant travail de chef opérateur (de Territoires à Free Fire en passant par Hobo with a shotgun), mais aussi l’une des péloches les plus scandaleuses jamais pondues sur un écran (l’ultra-hardcore Subconscious Cruelty). Vision Stains lui permet d’éclater à nouveau son goût du crade et de la provocation, et ce avec une histoire au-delà de l’invraisemblable : une tueuse SDF, accro aux souvenirs d’autres personnes, fait des prélèvements à la seringue dans leurs globes oculaires, afin de se faire ensuite, dans les siens, des injections de mémoire visuelle ! Le sadisme chirurgical va ici assez loin pour filer des arrêts cardiaques à tous ceux qui flippent à la simple vue d’une seringue (soyez prévenus !), le sound-design pulsatif égale Irréversible sur la création de maux de tête, et l’hyperréalisme urbain crado n’est pas sans rappeler le Driller Killer d’Abel Ferrara. Or, aussi vomitif soit-il, ce segment détonne par son arrière-plan dérangeant : cette héroïne utilise ces souvenirs volés pour écrire des histoires, lesquels ne sont évidemment sur des copies d’histoires existantes, et c’est en devenant aveugle que sa faculté à rêver et à inventer sera établie. Le genre de propos décalé sur la création qui interpelle, ici filtré dans un monde glauque qui ne laisse aucune place au rêve ou à l’espoir. Sans cette voix off inutilement portée sur la paraphrase, Hussain aurait frappé très fort.

Pour finir en beauté ce menu royal de l’horreur bizarre, c’est clairement la « cerise sur le gâteau » que nous offre David Gregory, réalisateur de docus horrifiques et accessoirement coproducteur de l’anthologie toute entière. Mais un « gâteau » au sens littéral du terme, pour le coup, car Sweets – titre génialement trouvé – se veut la peinture outrancière de la fin d’un amour entre deux personnes obsédées par la bouffe. Avoir placé ce festin en transition directe du segment de Karim Hussain offre de ce fait la garantie d’une sorte de double feature vomitif, cherchant dans la tripaille comme dans la boustifaille les fibres d’un cinéma d’horreur ouvertement nauséeux. Sauf qu’ici, pas de seringue qui perce les orbites en gros plan, mais plutôt des asticotages à la pomme d’amour, du roulage de pelle à la barbe à papa, du bain à deux dans une baignoire remplie de crème chantilly, et surtout un final bien taré où tant de gavages sucrés atteignent leur climax dans une hallucinante orgie cannibale. Bref, pour tous ceux qui aiment à déceler un relief fétichiste dans une Chupa Chups ou qui adorent utiliser du Nutella pour pimenter leurs jeux sexuels, cette sorte de Grande Bouffe revisitée en porno-chic Smarties constituera un pic rare en matière de mauvais goût visuel et culinaire. Un ultime segment qui, léché dans son esthétisme flashy et alléchant comme le serait une confiserie colorée, concentre à lui tout seul l’âme du projet The Theatre Bizarre : une fois entré dans un énorme magasin de bonbons, on ne peut résister à l’envie de goûter à tout, et l’issue du test (en gros, « c’est bon ou pas ? ») vaut moins que le plaisir du test lui-même.

Six visions différentes de l’horreur pour une seule et même anthologie : le pari était risqué, il est quoi qu’on en dise totalement gagné. On l’aura bien compris : tout ceci est bien évidemment inégal, mais – on insiste – marqué par un désir créatif palpable, un amour du genre indiscutable et une forme ouvertement disparate qui permettront à chaque spectateur d’y trouver son compte en fonction de son humeur du moment. D’autant qu’en guise de sortie définitive, la conclusion du segment Theatre Guignol éclaire l’ensemble par une audace bien sentie : tandis que l’automate principal de la scène aura fini par prendre chair humaine au fil des chapitres, la jeune spectatrice sera finalement passée du côté des automates, finissant ainsi sa course en poupée enfermée au fin fond d’une mallette – sans doute sera-t-elle à son tour le monsieur Loyal d’une prochaine séance. Ce très subtil effet de contamination tient ici du manifeste, d’un appel à propager un art tordu et créatif à ceux – la nouvelle génération – qui sont désormais les seuls à pouvoir en retarder la date d’extinction. De par ce fil directeur tenu entre archaïsme et modernité, The Theatre Bizarre n’a rien d’un opus passéiste sur la mode du « c’était mieux avant », mais donne plutôt envie de prouver à tout le monde que « c’est mieux ainsi ». Même si, quand même, c’est vrai que c’est bizarre…

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