The Strangers

Est-ce qu’il n’y a plus lieu de conter une histoire lorsque celle-ci a déjà été rabattue des centaines de fois ? Il ne s’agit pas là d’évoquer la mode actuelle du recyclage intensif avec remakes, suites, spin-off et autres reboots. Il s’agit plus de se concentrer sur une tendance du cinéma à réutiliser toujours les mêmes histoires. Il faut dire que si les blagues les plus courtes sont les meilleures, les histoires simples sont également les plus mémorables. Du fait d’une simplicité primordiale qui semble insurpassable, énormément de scénaristes n’hésitent pas à avouer clairement que toutes les bonnes histoires ont déjà été contées et que le mieux à faire désormais est de pratiquer un pillage réfléchi. Un avis très sûrement réducteur même si après tout, Joseph Campbell a démontré dans son ouvrage Le Héros Aux Mille Et Un Visages que toutes les histoires du monde étaient structurées autour des mêmes archétypes. En l’état, le constat du pillage réfléchi se retrouve tout particulièrement dans le cinéma dit d’exploitation et très souvent pour le pire. Car ça n’est pas le souci de la qualité qui va en étouffer certains. A la réflexion autour d’une trame archiconnue, beaucoup préféreront faire appel à l’indulgence du spectateur (il a déjà vu cent fois ce type d’histoire, il acceptera bien de le voir une cent-unième fois) ou auront juste la paresse d’essayer d’y apporter quoi que se soit (le fameux adjectif « prévisible » est alors sauvagement apposé sur le film). Heureusement, parfois on assiste à de rafraîchissantes surprises. On tombe sur des films avec une histoire convenue mais qui ont le soin de vouloir bien faire afin de satisfaire un spectateur n’en espérant plus tant. Première réalisation de Bryan Bertino suite au désistement de Mark Romanek, The Strangers fait partie de ces réussites inattendues.

Sur le papier, rien de bien original donc. The Strangers évoque le calvaire d’un couple assiégé dans leur maison isolée par un groupe d’individus aux intentions opaques. Avec ce pitch, on en revient à une peur qui aura connu son essor dans les années soixante-dix : l’envahissement du domicile privé par une force barbare. Loin de nous l’idée de donner ici une liste exhaustive de films évoquant le sujet mais on pourra citer entre autres Les Chiens De Paille de Sam Peckinpah, Terreur Aveugle de Richard Fleischer, Halloween de John Carpenter ou encore La Dernière Maison Sur La Gauche de Wes Craven (même si on note un renversement de la situation dans ce dernier). La fiction ira même jusqu’à rejoindre la réalité avec les assassinats commis par la famille Manson en 1975. Un fait divers glauque et incompréhensible ne faisant qu’implanter encore plus profondément cette angoisse dans l’inconscient collectif. Le cinéma américain a largement répandu cette peur à travers le monde, à tel point qu’on en retrouvera régulièrement des traces dans le cinéma international. Rien que récemment en France, le thème se retrouvera dans À l’Intérieur d’Alexandre Bustillo et Julien Maury ou dans Ils de Xavier Palud et David Moreau. L’exploitation de cette histoire est telle qu’on en arrive à trouver des similitudes entre ces deux films et The Strangers (le premier meurtre repose sur une idée aussi ingénieuse que celui d’À l’Intérieur). Certains n’auront d’ailleurs pas hésité à considérer que le film de Bertino était un plagiat de Ils. Mais The Strangers se distingue par un traitement tout à fait brillant.

Un film qui se démêle avec talent du dangereux piège de l’introduction ne peut qu’inspirer le respect. L’entrée en matière est trop souvent le point faible de ce type de récit. Dans un désir de s’ancrer dans la réalité, les auteurs se contentent de personnages communs. Les voir déambuler dans leur banal quotidien avant que celui-ci ne soit parasité par une menace extérieure n’appelle pas grand intérêt. L’audience subit généralement cette première partie avec un ennui poli en sachant que les choses sérieuses commenceront prochainement. Toutefois Bertino va réussir à introduire son couple vedette en se montrant à la fois sensible quant à son portrait et pertinent quant à la marche à venir des évènements. La première scène entre les deux personnages se situe dans une voiture. Ils ne se parlent pas et ne se regardent même pas. Ils attendent dans un silence pesant que le feu de signalisation passe au vert, bien qu’en cette heure avancée de la nuit il n’y ait pas un seul automobiliste sur les routes. Cette poignée d’images traduit immédiatement le malaise entre les deux tourtereaux mais également jette un regard sur le principe de respect des conventions. Plus tard, nous apprendrons par un flashback qu’ils reviennent d’une fête de mariage. A l’occasion de celle-ci, James a demandé à Kristen sa main… Et celle-ci a refusé. Les raisons de cette négation restent obscures, le couple semblant bien s’accorder et s’entendre à merveille. La seule explication serait une peur de s’engager dans une voie conduisant à une situation ancrée et presque exigée par la société actuelle. On peut considérer qu’à l’inverse du personnage masculin, la femme n’a pas particulièrement envie de suivre un chemin si balisé. Elle ne veut pas devenir une épouse ordinaire, là où son rôle de petite amie lui octroyait toujours une certaine forme de liberté. Le fait qu’ils attendent inutilement au feu rouge avant de poursuivre leur chemin synthétise le disfonctionnement du couple qui a honorablement joué le jeu mais qui ne semble plus pouvoir l’assumer au-delà des apparences. Le malaise se prolonge bien sûr lorsqu’ils arrivent dans la maison de campagne servant de cadre à l’action. L’homme l’a aménagé pour vivre une grande nuit romantique. Vu la tournure des évènements, cet environnement devient l’expression du mal-être des personnages face à une norme auquel ils ne s’identifient plus. Cette introduction rend d’autant plus troublante l’apparition d’antagonistes qui ont eux absolument rejeté les principes de bienséances et de civilités. Ironiquement, c’est lorsqu’une potentielle réconciliation devient envisageable dans le couple que cette menace entre en scène.

Bertino a déclaré vouloir concevoir une expérience qui nous place au plus près des personnages. Pour remplir son pari, il opte ainsi pour des dispositifs de mise en scène classiques mais aux combiens payants par leur efficacité. Il positionne sa caméra de telle manière à nous faire ressentir le désarroi des personnages quant à un ennemi qu’ils peinent à déceler. Par exemple, alarmé par une série de bruits inquiétants à l’extérieur (excellent travail sur le sound design soit dit en passant), l’héroïne se déplace dans la maison à la recherche de leurs origines. La caméra la suit de face, ce qui place le spectateur dans un sentiment d’attente puisqu’il ne précède pas le regard du personnage. Lorsque le metteur en scène choisit enfin de délivrer un contre-champ, celui-ci est tout autant frustrant puisqu’il ne dévoile généralement rien. Il souligne ainsi à quel point le danger est invisible et peut donc surgir à tout moment. L’idée de cet opposant insaisissable est probablement le choix le plus apte pour cerner les tueurs. A l’instar de la famille Manson, ils ont choisi de faire de la mort leur existence et en conséquence se sont mis en marge de la société dite convenable. La mise en scène ne peut pas les saisir tels quels puisqu’ils sont hors de tout système normatif. Il y a ainsi un passage assez étrange où, épié à son insu par l’héroïne, la figure patriarcale des meurtriers déambule sans but dans la maison comme si elle ne pouvait décidément pas s’accorder avec une telle habitation.

Il s’agit d’ailleurs là d’un renversement de situation par rapport à une scène précédente où c’est le tueur qui scrutait l’héroïne sans qu’elle ne s’en aperçoive. Cette scène démontrait à la fois la toute puissance des ennemis (ils peuvent sans peine pénétrer dans l’environnement prétendument protégé comme si ils étaient immatériels) et préparait à l’évolution du dispositif de mise en scène jusqu’au climax. En abandonnant par instant l’idée d’épouser le point de vue du couple, Bertino pousse à considérer notre statut de spectateur. Lorsque le tueur espionne l’héroïne, c’est comme si on la narguait par un « hihihi nous on a tout vu ! ». Etant donné l’empathie créée par le personnage dans la première partie, cela est assez dérangeant que d’avoir des informations dont on ne peut lui faire part alors qu’on la suit généralement de bout en bout. Cela l’est toutefois moins que le final. Alors que les tueurs s’apprêtent à commettre les ultimes outrages, le cinéaste choisi de s’éloigner de l’exécution à proprement parler. Sur fond de hurlements, il montre des images de la nature aux alentours. Il opte là pour ce qu’on pourrait appeler le point de vue d’un Dieu omniscient capable de voir absolument tout ce qu’il veut. En conséquence il démontre que le spectateur a beau avoir une compréhension parfaite des évènements, il ne pourra absolument pas influer dessus, ce qui est ainsi intolérable tant le film nous a poussé à unir des liens avec les personnages.

Brillamment manœuvré, le film se heurte néanmoins à la problématique autour de l’identité des tueurs. Bertino a bien compris tout le long du film qu’il doit montrer une horreur absolue et donc inexplicable. Pourtant le dernier acte réduit assez la portée du phénomène. Loin d’être aussi ennuyeux que la révélation de Ils (qui rend le film irregardable à la seconde vision), The Strangers accumule les détails gênants dans sa dernière ligne droite et atténue la portée traumatisante des tueurs. Il dévoile leur mode de fonctionnement sous forme de famille nucléaire et leur donne un semblant de background, ce qui est assez ennuyeux tant ils s’avéraient plus inquiétants dans leurs enveloppes abstraites. On pourrait presque se demander s’il ne s’agit pas d’ajouts de dernière minute puisque ces informations sont surtout transmises par les répliques des tueurs. Sachant qu’on ne verra jamais leurs visages, ça pourrait tout à fait s’apparenter à des ajouts de post-production. Mais trêve de spéculations infondées puisqu’hors de ce cafouillage, The Strangers s’avère un film d’horreur parfaitement conçu et touchant sa cible avec une acuité remarquable.


Réalisation : Bryan Bertino
Scénario : Bryan Bertino
Production : Vertigo Entertainment
Bande originale : Tomandandy
Photographie : Peter Sova
Origine : USA
Titre original : The Strangers
Année de production : 2008

2 Comments

  • Que-du-frisson2 Says

    Entièrement d'accord. Honteusement sortie directement en dvd, The Strangers vaut largement mieux que sa terne réputation. Je ne suis pas vraiment d'accord avec cette idée reçue selon laquelle The Strangers serait une copie/un remake officieux(se) de Ils, le film français. Ok, les deux films ont en point commun l'intrusion d'inconnus dans la maison d'un couple. Mais après ? Mis à part ce détail, je suis à peu près tous les points de ta critique (même si tu oublies de parler de l'interprétation assez remarquable des comédiens). La première demi-heure est sans aucun doute la plus efficace. On sent une tension évidente, et ce, même avant que les inconnus masqués (carrément effrayants) fassent leur apparition. Une première apparition qui est d'ailleurs tétanisante. Alors oui, on pourra reprocher à la seconde partie du métrage de tourner un peu en rond, mais le réalisateur démontre un talent de réalisation indéniable pour un premier film. Quand au final, hautement malsain, il conclut le film sur un climax dérangeant et terrifiant, où nous ressortons à la fois bouleversé, un peu frustré (excellente idée de ne pas révéler, ni les visages, ni les raisons qui poussent les meurtriers à tueur) mais surtout heureux d'avoir assister à un vrai film d'horreur, flippant et intelligent.

  • Screamy Says

    "Le fait qu’ils attendent inutilement au feu rouge avant de poursuivre leur chemin synthétise le disfonctionnement du couple qui a honorablement joué le jeu mais qui ne semble plus pouvoir l’assumer au-delà des apparences."

    Je n'avais pas pensé à ça, pourquoi pas après tout.

    Sinon, je suis d'accord avec toi, The Strangers est un très bon DTV qui instaure un malaise assez rapidement (la psychologie troublante des personnages y est pour beaucoup) surtout lors du dénouement qui pousse le sadisme assez loin. Bien interprété, joliment photographié et stressant comme il faut, des DTV comme ça, j'en veux plus souvent !

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