The Strangers

REALISATION : Na Hong-jin
PRODUCTION : Fox International Productions, Fox Video Korea, Metropolitan FilmExport
AVEC : Kwak Do-won, Hwang Jung-min, Chun Woo-hee, Jun Kunimura, Jang So-yeon, Kim Hwan-hee, Jo Han-cheol
SCENARIO : Na Hong-jin
PHOTOGRAPHIE : Alex Hong Kyung-pyo
MONTAGE : Kim Sun-min
BANDE ORIGINALE : Jang Young-gyu, Dal Palan
ORIGINE : Corée du Sud
TITRE ORIGINAL : Goksung
GENRE : Drame, Horreur, Thriller
DATE DE SORTIE : 6 juillet 2016
DUREE : 2h36
BANDE-ANNONCE

Synopsis : La vie d’un village de montagne est bouleversée par une série de meurtres, aussi sauvages qu’inexpliqués. L’enquête de police piétine alors qu’une épidémie de fièvre se propage et mène à la folie meurtrière les habitants de la petite communauté. Sans explication rationnelle à ce phénomène, les soupçons se portent sur un vieil étranger qui vit en ermite dans les bois attisant rumeurs et superstitions…

« Saisis de crainte et même de terreur, ils croyaient voir un fantôme. Mais Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous troublés ? Pourquoi ces doutes dans vos cœurs ? Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi. Touchez-moi et voyez, un fantôme n’a ni chair ni os, contrairement à moi, comme vous pouvez le constater ». »

L’Evangile selon Luc 24, 37-39

Être déçu d’un film est une chose assez courante chez un spectateur. Ne plus savoir ce que l’on pense réellement d’un film en est une autre, bien plus rare celle-là, voire même bien plus périlleuse si l’analyse doit s’imposer. Mais d’un autre côté, ne serait-ce pas le rêve secret de tout critique ? On pourrait dire que oui si cette désorientation laissait filtrer une vraie stimulation à décoder ce qui pourrait s’apparenter à une nouvelle manière d’appréhender le langage cinématographique. Ou alors, dans un autre cas, il ne resterait alors que la frustration, croissante tout au long de l’expérience, terrassante lorsque celle-ci refermerait son piège diabolique sur nous. Et si c’est en plus le diable lui-même qui réalise la chose, tout ferait alors sens… Ne riez pas : de son propre aveu, Na Hong-jin se trimballe ce statut de « réalisateur maléfique » depuis la sortie du violent The Chaser, et sadiser un spectateur réduit à l’état de victime semble parfaitement lui convenir. Le succès critique de The Strangers lui donne raison. Pour notre part, on était resté circonspect. Là où la découverte du film au festival de Cannes n’avait pas manqué de nous faire assimiler une projection en salle aux assauts d’un tortionnaire déguisé en oto-rhino (nos tympans s’en souviennent encore…), revoir le film à tête reposée ajoute encore à la frustration de ne plus savoir sur quel pied danser avec un réalisateur aussi diaboliquement doué. Sans doute parce que, pour une fois, tomber dans son piège ne se devine pas qu’a posteriori. Le diable est là : il pêche tranquillement au bord d’une eau a priori calme, et c’est en retombant à nouveau dedans que l’on se rend compte qu’on a mordu à l’hameçon la première fois. C’était d’ailleurs la première scène du film, et pour cause : c’était un avertissement.

On aurait beau tenter de se retenir, il est presque impossible de ne pas tracer un parallèle entre The Strangers et le mémorable Memories of Murder de Bong Joon-ho. Et ils seraient même nombreux : on y retrouve la même investigation autour d’un serial-killer mystérieux, le même sens du dérapage burlesque lorsque la violence surgit sans crier gare, la même tendance à définir la destinée humaine comme un palimpseste fataliste, et surtout les mêmes personnages de flics empotés dont l’incompétence à résoudre une série de meurtres dans un périmètre ridicule de quelques kilomètres est à la mesure de leur scepticisme face à l’inavouable. En calant par-dessus tout cela une couche de fantastique, Na Hong-jin paraît vouloir s’inscrire dans la même logique que bon nombre de cinéastes coréens (dont Bong Joon-ho reste l’un des plus grands), à savoir dans un territoire tragi-comique où le fantastique lézarde la chronique sociale tout en l’interpellant, où l’absurdité des situations fait chavirer la tragédie tout en esquivant intelligemment la question du « genre », où l’iconoclasme de la démarche traduit un vrai sentiment d’offrir du jamais-vu à son audience. Là où ça se décale, c’est que l’irrationnel selon Na Hong-jin découle avant tout de la façon dont les différentes tonalités de récit se succèdent en zigzag sans prévenir. Un peu à l’image de cette longue route qui serpente le long d’une montagne – laquelle annoncera d’ailleurs l’arrivée d’un personnage-clé qui va tout chambouler.

Tout démarre comme un fait divers lambda : une ville de province pétrie de superstitions en tous genres, un meurtre irrésolu et commis par un homme supposé en état de démence, et des flics bêtas qui flippent devant tout et n’importe quoi (il faut les voir se cacher sous des tables lorsque l’orage fait apparaître une femme nue à l’entrée du commissariat !). Puis viennent s’y ajouter une violente épidémie de fièvre pustuleuse, une gamine à visage d’ange qui devient aussi dégénérée que la petite Regan de L’exorciste, une forêt hantée où se balade un ermite aux yeux rouges, un chaman spécialisé dans des rituels zarbis, des inconnus métamorphosés en cannibales encore plus agressifs que les infectés de 28 jours plus tard, et même une étrange femme en blanc qui semble observer tout ce petit monde à distance… On craint la surchauffe. On ne l’aura pas. Aussi délirant soit-il, Na Hong-jin compte sur l’alternance furieuse de ses strates narratives (satire sociale, comédie noire, mélodrame familial et horreur démoniaque sont ici les acteurs imprévisibles d’une partouze de 156 minutes) pour que le spectateur se sente pris comme dans un étau. Impossible de savoir alors comment réagir : une scène d’attaque zombie peut virer au burlesque gore à la sauce Evil Dead, et même une scène de ménage tout à fait anodine peut devenir infernale à regarder. Seules deux scènes d’exorcisme viscérales et extrêmes – qui pourraient d’ailleurs inciter William Friedkin à prendre sa retraite – nous donnent presque envie d’appeler à l’aide face à un tel degré de transe hystérique. Parce que le sujet de cet exorcisme, c’est nous.

L’inconfort suscité par le film va de pair avec l’expérience viscérale qu’il propose sur la façon d’appréhender l’existence du Mal. Mais à échelle plus réduite, il souligne avant tout le désir de Na Hong-jin de radicaliser cette perte de repères. De cette façon, l’œil du spectateur devient plus attentif, pour ne pas dire carrément omniscient dans des cadres où la richesse du décor nous pousse à tenter d’y dénicher l’invisible. Doit-on s’étonner de voir l’angoisse grimper de façon exponentielle à des moments où le réalisateur se concentre simplement sur l’exposition des décors naturels ? Ces plans d’ensemble du petit village de Goksung – où le silence est roi et où le temps semble se dilater – donnent la clé du récit : l’aube et le crépuscule colorisent un ciel à double visage, où le paradis et l’enfer semblent cohabiter dans un même chaos, et de très légers mouvements de caméra mettent en alerte tout en entretenant une terreur sourde, laquelle ne fera qu’aller crescendo jusqu’à la fin. Lorsque la caméra se focalise sur de petits fétiches végétaux qui jonchent les scènes de meurtre, on a l’impression d’y voir des motifs de têtes de mort. Et dans des scènes qui semblent casser la logique narrative pour mieux épouser les contours d’un cauchemar, le doute reste maximal : il suffit d’y voir un homme aux yeux rouges (on reconnait l’acteur japonais Jun Kunimura) qui menace un chasseur, et de ce plan subjectif qui épouse la trouille de la victime, on bascule soudain à une discussion entre flics, dont un qui regarde la caméra en disant « Ca fait peur, hein ? ». La terreur est alors totale, en effet. Entre le tangible et l’irrationnel, difficile de savoir où le film se situe. Mais patience…

A bien y regarder, la mise en scène de Na Hong-jin n’a rien de tapageur, bien au contraire. Précise dans la géométrie de ses plans – ici d’une beauté constamment renversante – et harmonieuse avec un découpage intégralement pensé en amont, elle efface la durée au profit d’un rythme lancinant, quasi hypnotique, et permet ainsi au cinéaste d’épouser l’état d’esprit de son héros déboussolé – excellente prestation de Kwak Do-won. De là naissent alors le doute, la rumeur, la suspicion, la paranoïa. Et surtout la peur de l’inconnu, que le film fait d’abord mine de traiter à la manière d’un poil-à-gratter politico-religieux : la présence d’un étrange Japonais suspecté d’être le meurtrier laisse penser à un constat alerte sur les méfaits du racisme, et ce avant que l’arrivée d’un chaman ambigu ne laisse croire à un clash possible entre christianisme et chamanisme – avec la notion de « superstition » en guise de balle de squash. Deux hypothèses que le cinéaste laisse cuire avant de les retourner comme des crêpes. La cristallisation du Mal – car c’est bien de cela dont il est question ici – découle en fait de cette difficulté – la nôtre autant que celle du héros – à savoir jauger la suspension d’incrédulité, surtout au vu d’un récit barré qui trace une ligne graduelle évoluant du fait divers ésotérique vers le surnaturel pur et simple. Rationaliser les choses ne sert à rien. C’est l’illogisme qui se met alors à guider le film, à l’égarer, à le noyer dans de fascinantes ténèbres.

Dans ses deux précédents films (The Chaser et The Murderer), Na Hong-jin filmait avant tout des agresseurs, des êtres qui semblaient peu à peu habités par le Mal mais qui, en évitant in fine de commettre l’irréparable, laissaient filtrer une part évidente de leur humanité. En s’attachant cette fois-ci à des « victimes » et au mystère de cette condition, le cinéaste adopte le point de vue inverse : une fois que le Mal est installé, il est impossible de l’arrêter. La personnalisation du diable – ici un ange déchu qui plagie les stigmates du Christ – aura beau être l’enjeu d’un mindfuck final de très haute volée, elle aura pourtant hanté l’intégralité du récit. Plus celui-ci aura progressé, plus le syncrétisme des éléments visualisés se sera intensifié : il faut voir comment des rituels à base d’animaux égorgés se superposent ici avec des actes évoquant des superstitions très contemporaines (notamment celle qui assimile le vol de l’âme d’un individu au fait de le prendre en photo). Quant à la vision du diable sous les traits d’un Japonais rejeté au sein d’une province coréenne, cela ajoute à la grande facilité pour le protagoniste de voir la haine et la bêtise – donc le Mal tapi au fond de lui – pervertir chez lui tout début de logique.

Ce policier empoté et peureux, incapable d’accomplir son travail malgré sa bonne volonté, en fera hélas les frais : son obsession maladive – mais ô combien compréhensible – à protéger sa fille fera de lui la victime idéale de ce diable, dont la figure d’homme nu aux yeux rouges aura su ici se propager de la rumeur vers le cauchemar. De là ne naîtra alors qu’une effroyable descente aux enfers, nihiliste à en filer des sueurs froides à David Fincher, où l’homme mord à l’hameçon du diable, se place au bord du précipice et plonge sans réfléchir dans une impasse de violence. Un ange gardien vêtu de blanc avait beau tenter de le raisonner, le doute aura finalement été trop fort, pour lui comme pour nous. Sa punition sera aussi la nôtre. On pensait le film trop complexe au vu de toutes les hypothèses soulevées, mais sa fin nous balance à la gueule sa prodigieuse simplicité : le diable est là, c’est tout. La citation évangélique qui introduisait le film nous donnait déjà la clé de ce maelström infernal, mais hélas, nous étions passés à côté. Le mystère du Mal, obsession suprême, nous a désorientés, alors qu’il avait déjà montré son visage en amont. Bon courage pour continuer à dormir tranquille après avoir posé le pied et l’esprit dans ce traquenard métaphysique.

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