The Messenger

Un prix du scénario à la Berlinale en 2009, le Grand Prix du Festival du cinéma américain de Deauville la même année et des nominations aux Oscars du meilleur second rôle masculin (Woody Harrelson) et du meilleur scénario n’y auront rien fait : en France, The Messenger n’a pas eu droit à une distribution en salles et ne sort que directement dans les bacs, plus de trois ans après sa première mondiale. On est en droit de s’en étonner quand on jette un regard en arrière sur la multitude de films qui ont été réalisés sur la guerre d’Irak et qui ont été distribués, eux, dans nos contrées. Inutile de comparer le nombre d’œuvres cinématographiques réalisées sur et pendant la guerre du Vietnam avec ce « phénomène Irak », impressionnant pour un conflit long de huit ans lui aussi ! Or, aucun de ces opus sur le conflit en Irak n’a connu de réel succès en salles, et on s’explique assez bien cette difficulté de se confronter à un drame encore en cours. C’est peut-être ce dont a pâti le premier film d’Oren Moverman (scénariste, entre autres, d’I’m not there de Todd Haynes, 2007) : du simple fait d’être arrivé trop tard, à un stade où les écrans avaient déjà été saturés de cris et de larmes. Ceux-ci sont encore là dans The Messenger, mais plus les GIs en poste ni les explosions. Le film suit en effet le jeune officier Will Montgomery (Ben Foster) et Anthony Stone (Woody Harrelson), chargé de le former pour sa nouvelle mission délicate : annoncer aux familles la nouvelle du décès d’un des leurs au combat. Une œuvre entièrement située sur le territoire américain donc, et où la violence est pour ainsi dire maintenue hors-champ, seules les réactions qu’elle provoque étant montrées. Voilà donc un métier où le client n’est jamais satisfait, comme l’explique le personnage d’Harrelson dans l’une de ces quelques micro-touches d’humour noir qui offrent au film autant de petites reprises de souffle. Montgomery et Stone sont des sortes d’anges de la mort, qui se doivent d’être les plus rapides à une époque où les nouvelles de décès de GIs circulent très vite, via les chaînes d’infos mais également les téléphones portables ou les webcams. Chaque visite que l’on suit pose sa propre configuration émotionnelle, qui tient à l’endroit, au moment, à la personne que les deux hommes vont rencontrer (sexe, âge, classe sociale) ou encore à la nature du décès. Chaque séquence correspondante devient une situation extrême où tout est possible, où le spectateur n’est pas vraiment à même de juger de la vraisemblance des réactions des personnages, pour la simple et bonne raison que celles-ci sont par définition imprévisibles, parfois d’une violence insoupçonnable.

On en vient à se demander si le réalisateur ne nous prend pas, dès lors, en otage, en jouant sans trop d’entrave la carte d’un sensationnalisme larmoyant. Certaines scènes sont, parfois, à la limite du trop, même lorsque c’est le très bon Steve Buscemi qui joue les pères de famille incontrôlables. Reste cette opposition frappante, à la fois psychologique et physiquement exprimée, entre les boules de douleur que deviennent les personnages endeuillées, toutes recroquevillées sur elles-mêmes lorsqu’elles n’implorent pas en vain le ciel en levant les bras, et la droiture protocolaire des militaires. Toujours est-il que le film sort de sa première partie forcément répétitive (on suit les visites des deux militaires chez les familles, la formation du jeune Montgomery) sur le mode le plus sobre. La séquence en question, où apparaît le personnage de l’excellente Samantha Morton, est admirable : le spectateur, tout comme les deux hommes, saisit alors que ce sont finalement les réactions les plus retenues qui bouleversent le plus, tout simplement parce qu’elles désarment, qu’elles déstabilisent dans ce qu’elles ont de peu naturel, de contraire à toute spontanéité.

A ce stade attendu où son histoire sort de son rythme répétitif et se noue autour de plusieurs enjeux dramatiques, force est de constater que le film suscite un sentiment partagé : entre l’impression de le voir emprunter des chemins balisés et celle de le voir s’y mouvoir d’une manière agréablement surprenante, principalement par la sobriété qu’il sait globalement conserver. On a, d’une part, l’évolution de la relation entre les deux hommes. Là où l’on redoutait plus que tout le schéma trop éculé de l’apprentissage d’un jeune inexpérimenté auprès d’un mentor qui le malmène et l’écrase, on n’en a finalement que des traces. Face à un Woody Harrelson qui, parfois, cabotine vraiment trop, Ben Foster incarne avec suffisamment de nuances son personnage d’officier, jeune mais déjà confronté à une violence qui en a fait un membre de la même frange de la société américaine que son formateur, celle « qui a vu, qui a connu ». Les deux hommes se révèlent ainsi progressivement être – chacun à sa manière – deux instables, deux frustrés, trimballant leurs séquelles physiques et psychologiques et en manque de chaleur humaine. Avec également le deuxième pan du drame, que constitue la relation entre Montgomery et la veuve jouée par Samantha Morton, cette relation entre les deux hommes soulève progressivement des questions complexes auxquelles le réalisateur n’a bien entendu pas la prétention de répondre de manière tranchée : des êtres qui ont le sentiment de vivre « du même côté » (militaires en service ensemble, vétéran et veuve, mari et femme) parviennent-ils pour autant à mieux communiquer leur douleur ? La fissure que la guerre en Irak a ouverte dans la société américaine, entre ceux qui en ont été directement affectés et ceux qui ne l’ont pas été, peut-elle être refermée (une scène ultra-dérangeante dans un bar saisit remarquablement un tel déchirement) ?

C’est finalement lorsqu’il se sert de sa configuration intimiste pour toucher à des questions de société plus vastes que The Messenger révèle réellement ce qu’il a dans le ventre. Au détour de quelques répliques ou de scènes frappantes, Moverman revient sur les conditions qui ont favorisé le conflit en Irak et – à l’autre extrémité – sur les traces indélébiles que celui-ci laisse(ra) sur les êtres et sur une nation toute entière. Face à des réactions de famille qui refusent parfois d’admettre la possibilité même que l’un des leurs ait été tué, les deux « messagers » s’interrogent : ces personnes ont-elles vraiment eu conscience de ce dans quoi elles laissaient s’embarquer les leurs ? N’ont-elles pas été victimes du moment, de cet après-11 septembre où la rage d’un peuple entier servait de terreau à la première « guerre préventive » de l’histoire, qui masquait des intérêts politiques et économiques qui les dépassaient ? Le drame de (très) jeunes GIs volontaires est-il dissociable des traits d’une génération bombardée d’informations et nourrie de jeux vidéo qui font de la guerre une expérience dont les représentations deviennent finalement très quotidiennes ? The Messenger offre alors un contrechamp saisissant et nécessaire au documentaire Armadillo du Danois Janus Metz (2010) sur les combats en Afghanistan. Tandis que celui-ci montrait des jeunes gens qui ont du mal à se considérer comme des soldats au combat tout simplement parce qu’ils n’arrivent plus à percevoir la réalité telle qu’elle est, le film de Moverman met en scène leurs familles, qui semblent parfois tout aussi hébétées. Le réalisateur débutant a tout de même trouvé un dispositif admirable : en ne filmant que le pays où sont rapatriés les cadavres et donc en évitant les coûts des scènes d’affrontement ou tout simplement d’un tournage à l’étranger, il parvient à évoquer en creux – et avec par moments une belle intensité – toute la violence et l’absurdité d’un conflit.

Réalisation : Oren Moverman
Scénario : Oren Moverman et Alessandro Camon, d’après l’oeuvre de Daniel Silva
Production : Mark Gordon, Lawrence Inglee et Zach Miller
Bande originale : Nathan Larson
Photographie : Bobby Bukowski
Montage : Alexander Hall
Origine : Etats-Unis
Date de sortie : 6 juillet 2012 (en DVD et Blu-Ray)
NOTE : 4/6

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