Critique : The Fake (Yeon Sang-ho)

The Fake

REALISATION : Yeon Sang-ho
PRODUCTION : Studio Dadashow, Next Entertainment World, Spectrum Films
AVEC LES VOIX DE : Kim Jea-rok, Kwon Hae-hyo, Park Hee-von, Yang Ik-joon
SCENARIO : Yeon Sang-ho
PHOTOGRAPHIE : Yeon Sang-ho
MONTAGE : Lee Yuenjung
BANDE ORIGINALE : Jang Young-kyu
ORIGINE : Corée du Sud
TITRE ORIGINAL : Saibi
GENRE : Animation, Drame, Thriller
DATE DE SORTIE : 9 mai 2018 (DTV)
DUREE : 1h41
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Les habitants d’un village qui sera bientôt englouti par les flots suite à la construction d’un barrage deviennent les victimes d’un escroc prénommé Choi. Se faisant passer pour un prophète, Choi sermonne ses ouilles à longueur de journée, aidé dans sa tâche par le pasteur Chung, et parvient à convaincre les villageois de verser leurs indemnités de relogement à cette religion d’un nouveau genre. Mais Min-chul, un bon-à-rien méprisé de tous, découvre le pot aux roses…

Qui a dit que les cinéastes du Pays du Matin Calme n’étaient jamais les derniers pour y aller à fond dans les émotions fortes ? A peu près tout le monde depuis le succès planétaire d’Old Boy en 2004, sans aucun doute. Par « émotion forte », on entend plusieurs types d’émotion : celle qui surprend, celle qui dérange, ou même celle qui agresse. Dans le cas de The Fake, on les aura toutes, tantôt mélangées tantôt empilées, et aucune d’elles ne sera fake du tout. Le constat est d’autant plus étonnant qu’il s’agit d’un film d’animation, et non pas d’un film live tourné avec de vrais acteurs. Certes, on avait fini par admettre avec le temps que le choix du format animé puisse imposer une forte distanciation par rapport au réel, que ce soit pour le transcender (selon la célèbre phrase d’un immense cinéaste de la Nouvelle Vague) ou pour s’en détacher. Là, au premier abord, on pense que cette théorie ne tient plus : visualiser The Fake en prises de vue réelles aurait certes été un calvaire absolu, mais son intensité dramatique aurait-elle été plus forte qu’en l’état ? Tout comme avec Le Tombeau des Lucioles d’Isao Takahata, mais cette fois-ci sans scènes douces et oniriques pour trouer de temps à autre l’horreur du monde, ce film mise sur la force dévastatrice du propos, sur la cruauté terrifiante de l’arrière-plan sociétal et sur sa peinture nihiliste des rapports humains pour que la sécheresse du fond fasse corps avec celle de la forme. D’aucuns diront que le film vise surtout à donner un cafard inaltérable à ses spectateurs, et en ce qui nous concerne, on déprimait sévère après avoir découvert le film aux dernières Hallucinations Collectives. Mais devant la certitude d’avoir vu malgré tout un chef-d’œuvre sur ce qu’il est convenu d’appeler « l’horreur contemporaine », il fallait simplement digérer un peu le choc pendant quelque temps, histoire de mieux finir par l’absorber.

Pour un film qui donne presque envie de se pendre devant tant de dureté, The Fake a de quoi s’imposer comme l’équivalent cinématographique d’un nœud coulant. Par le déchiffrement en cascade de ses enjeux dramatiques et la linéarité obsédante de sa narration qui bloque toute possibilité de retour en arrière, on peut le lire sans peine comme une corde que l’on serre doucement et de plus en plus sûrement autour de notre cou. Et dès qu’une situation un minimum apaisée semble le relâcher un peu pour nous permettre de respirer, un gros choc vient illico le resserrer jusqu’à l’étranglement. Il vaut mieux être prévenu. D’autant que le marionnettiste de ce théâtre de vivants bientôt morts – un certain Yeon Sang-ho – n’en est pas à son premier coup d’essai en la matière : bien avant d’être consacré à Cannes en 2016 avec l’efficace mais pas transcendantal Dernier train pour Busan, ce réalisateur sud-coréen avait déjà roulé sa bosse dans le film d’animation qui fait mal en visant une approche ultra-nihiliste de la société sud-coréenne (Kim Ki-duk et Park Chan-wook n’ont pas le monopole de ce ton radical). Preuve en est que son premier film The King of Pigs mettait déjà en scène la vengeance sadique d’un élève envers ses camarades de classe qui ne cessaient de l’humilier. Toujours cette tendance thématique propre au cinéma sud-coréen, consistant à relier le fait de sonder les racines d’un Mal contemporain à celui de remonter vers le passé, vers l’indicible, vers l’horreur dissimulée et laissée à l’état de non-dit. Rebelote en 2013 avec The Fake, mais cette fois-ci avec une cible plus subversive dans le viseur : la religion, ici visualisée en tant que force morale, de nouveau opium du peuple qui égare les esprits davantage qu’il ne les aiguille, qui les asservit davantage qu’il ne les apaise.

Bien plus sadique et dérangeant que The King of Pigs (ne serait-ce que sur le terrain psychologique), The Fake ne perd pas de temps pour illustrer symboliquement son parti pris. Dès le pré-générique, un chien attaché aboie face à un homme impassible, ce dernier se met alors à le caresser gentiment, avant qu’un groupe d’individus n’intervienne dans le cadre. Tandis que l’un d’eux engage avec l’homme une conversation dont on devine alors la fausseté, les autres se mettent à massacrer gratuitement le chien à coups de marteau. Tout est dit : des victimes et des bourreaux, à la seule différence que les rôles des uns et des autres ne cesseront de s’échanger et de se contredire. Au départ, tout semble pourtant limpide. Il y a d’abord un contexte qui suinte la question sociale (un village s’apprête à être inondé pour permettre la construction d’un barrage), un enjeu tout de suite précisé (une église provisoire est construite pour rassurer et aider les habitants de ce village) et une horrible réalité vite dévoilée (un ignoble escroc, aidé par un pasteur silencieux, utilise cette église pour inciter les villageois à faire offrande de leurs indemnités de relogement). Les rôles semblent donc distribués sans surprise au vu du sujet : explorer l’artificialité de la religion se fera ici en confrontant – voire en mettant dos à dos – ceux qui s’accrochent à la croyance par besoin et ceux qui exploitent cette fausse croyance par appât du gain. Sauf qu’un grain de sable rentre très rapidement dans l’intrigue pour faire dérégler la machine.

Au sein d’un tel cadre où les illuminés seraient autant bourreaux que victimes, il apparaissait nécessaire d’y inclure un non-croyant comme contrepoint. Celui que choisit Yeon Sang-ho se révèle haut en couleur : un père sauvage, fou à lier, si extrémiste dans sa violence et si borderline dans son tempérament qu’il ferait passer n’importe quel personnage de flic proto-Olivier Marchal pour un parangon de délicatesse, et dont le coup d’éclat inaugural consistera ici à dilapider l’argent de sa fille – que celle-ci conservait en vue d’intégrer une prestigieuse université – dans l’alcool et les parties de poker. Idée redoutable que de faire d’une raclure pareille le seul point d’ancrage potentiel de l’empathie du spectateur, tant ce dernier, bien que convaincu du statut de « clairvoyant » de cet antihéros (qui crie la vérité à ceux qui ne veulent ni le croire ni l’écouter), aura souvent un mal fou à passer outre ses actes ignominieux. L’empathie est ici une fibre fragile, qui ne semble pas favorisée mais que l’on essaie de titiller plus que tout, y compris quand ça semble impensable, presque comme un besoin, comme un absolu. Sans doute parce qu’en étant à ce point immergé dans une Corée totalement corrompue où toute tentative de libération sociétale est sans cesse réduite en cendres, se raccrocher à la moindre petite d’espoir – y compris celle qui repose sur l’illusoire – aide à tenir bon. Et à l’inverse, lorsque l’illusoire – ici la foi religieuse – peine à cacher sa fausseté lors d’une confrontation finale, toute lueur réconciliatrice disparait illico au profit d’un nihilisme tous azimuts.

Le récit de The Fake ne cesse donc de tirer à hue et à dia en vue d’établir un terrible paradoxe : la décence de tout un chacun est systématiquement bafouée par le « faux ». D’ailleurs, à ce titre, que désigne le « fake » du titre ? La fausseté des dogmes religieux ? La fausseté du jugement ? La fausseté des valeurs ? La fausseté de l’âme ? Tout ça à la fois ? Sans doute quelque chose qui aura fini un jour par quitter le particulier afin de propager sur le général, et que Yeon Sang-ho enregistre à travers des individus désormais faussés dans ce qu’ils croient et ce qu’ils font. Au-delà de mettre en scène des situations qui s’achèvent constamment dans une impasse, le cinéaste confronte surtout deux états de folie : celui du croyant qui tente de trouver l’absolu dans le « faux » (quitte à se faire abuser et/ou à se perdre lui-même) et celle du clairvoyant dont la quête de révélation du « vrai » ne fait que l’enfermer en boucle dans son errance existentielle (quitte à ne jamais être compris et/ou à sombrer dans les pires excès). Dans tous les cas, le croyant (au sens large) est celui qui manipule, tandis que le clairvoyant ne cesse d’intervertir les rôles de bourreau et de victime. Quitte à épouser le même élan subversif que le film, on pourrait y voir l’image d’un créateur qui ment à ses créatures, en somme. Que faire ? Fuir le réel ou tenter de le dompter ? Être asservi ou asservir l’autre ? Faire ce choix n’offre aucune issue et ne garantit aucune rédemption, sinon au prix du pire des sacrifices. Ne reste alors plus que le « faux » à embrasser par nécessité, en rampant dans un couloir exigu et obscur à la recherche d’un hypothétique réconfort. Tous les critères d’une authentique marche funèbre, totale, sans aucun espoir, qui (sur)charge la mule en matière de poisse, de nihilisme et de cruauté.

Il est frappant de constater qu’en contrepartie d’une vision aussi moribonde et apocalyptique de l’horreur sociétale, Yeon Sang-ho aura su offrir à son film une incroyable beauté visuelle, à peu près aussi évidente et palpable que celle dont David Fincher (Seven) et Soi Cheang (Dog Bite Dog) ont su faire preuve dans le passé avec leurs films respectifs. Soit une superbe utilisation des couleurs et des textures à des fins de création d’une ambiance étrange, quasi crépusculaire, où la beauté et la nuance finissent par trouver racine au travers de la laideur et de la désolation. Bien sûr, ce que montre The Fake en matière de décors transpire l’abandon dans chaque variation de pixel : maisons délabrées, station-service à l’abandon, agriculture au point mort, cultures détruites, église improvisée dans un hangar pouilleux, etc… Mais l’immobilisme des personnages et la sereine modestie du dessin installent une vraie mélancolie – n’oublions pas que tout ce que l’on voit est voué à disparaître. Notre compassion pour ce qui semble déjà perdu d’avance s’en retrouve donc paradoxalement renforcée, et permet ainsi à The Fake de révéler sa vraie nature : moins pure mécanique de monstruosité que grand drame humaniste insoupçonné, où tout être humain – même le pire – se décrypte autant par ses forces que par ses failles. L’innocence et la culpabilité forment ici un arrière-plan, sans poids véritable face à ce constat lucide selon lequel le fait de « croire » est autant une porte de sortie qu’une porte de prison. S’en tenir à cela est une épreuve, chercher à voir au-delà est une libération. The Fake facilite cette dernière si tant est qu’on assimile les effets de son visionnage à ceux d’un bad trip sous ayahuasca : un voyage traumatique et tout sauf drôle (putain d’euphémisme !), mais qui invite in fine à se purger et à rester mesuré pour mieux voir au-delà de sa propre part sombre. Le choc sera très rude, mais il en vaut la peine.

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