Tale of Tales

REALISATION : Matteo Garrone
PRODUCTION : Le Pacte, Rai Cinema, Recorded Picture Company
AVEC : Salma Hayek, Vincent Cassel, Toby Jones, Shirley Henderson, Stacy Martin, Christian Lees
SCENARIO : Edoardo Albinati, Ugo Chiti, Matteo Garrone, Massimo Gaudioso
PHOTOGRAPHIE : Peter Suschitzky
MONTAGE : Marco Spoletini
BANDE ORIGINALE : Alexandre Desplat
ORIGINE : France, Italie, Royaume-Uni
GENRE : Comédie, Drame, Fantastique
DATE DE SORTIE : 1er juillet 2015
DUREE : 2h13
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Il était une fois trois royaumes voisins où dans de merveilleux châteaux régnaient rois et reines, princes et princesses : un roi fornicateur et libertin, un autre captivé par un étrange animal, une reine obsédée par son désir d’enfant… Sorciers et fées, monstres redoutables, ogre et vieilles lavandières, saltimbanques et courtisans sont les héros de cette libre interprétation des célèbres contes de Giambattista Basile…

Il est des films comme ça, qui surgissent dans la compétition cannoise entre deux films d’auteur supra-exigeants, et qui, d’emblée, suscitent une polémique d’autant plus aberrante qu’ils ne l’avaient même pas réclamée. Dans ce genre de cas, les arguments s’opposent à la manière d’un duel de sortilèges entre sorcières crispées. Vu qu’on était sur place, en voici un petit florilège : en gros, c’est visuellement somptueux mais ça n’a pas sa place à Cannes, c’est du cinéma de genre donc on s’en fout un peu, c’est aussi moche qu’un mauvais clip de Mylène Farmer, on en passe et des meilleures… Agitation vaine et stupide, avant tout révélatrice d’une certaine galaxie critique qui expédie fissa l’appel à l’imaginaire au cachot pour que la prédominance du réel puisse se goinfrer au banquet. Mais bon, on connait le topo, ça n’a pas changé, pas la peine d’extrapoler davantage… On ne cachera pas qu’on attendait beaucoup de Tale of Tales, ne serait-ce qu’en raison de son statut de come-back cannois de Matteo Garrone après Gomorra (Grand Prix en 2008) et Reality (Grand Prix en 2012, décidément…). Mais aussi en raison de son joyeux programme : ni plus ni moins qu’un recueil de contes fantastiques et décalés, avec un casting international à filer le vertige. Le talentueux cinéaste italien allait-il donc jouer les troubadours pour amuser le royaume de Thierry Frémaux ? Au vu du spectacle déballé en trombe sur le grand écran, nul doute que la réponse est déjà dans la question.

Trois contes composent ici la narration selon un mode quasi topographique : il y est question de trois royaumes voisins, dont les intrigues respectives se juxtaposent de façon égale et ne s’entrechoquent qu’au travers de deux scènes (un enterrement au début du film, un couronnement en fin de bobine). La machine à rêves s’enclenche dès l’ouverture : un roi incarné par John C. Reilly laisse la vie au cours d’un combat avec un monstre marin. Et dès lors, le récit vire au puzzle en trois morceaux. Morceau n°1 : l’épouse du souverain décédé (Salma Hayek, divine) extrait le cœur du monstre pour le manger tout cru – une image gore assez savoureuse – et ainsi tomber enceinte (on lui a dit : « Toute vie nouvelle exige une vie perdue. L’équilibre du monde doit être maintenu »), mais voit longtemps après d’un mauvais œil que son fils, devenu adolescent, traîne un peu trop avec le fils de sa servante – qui lui ressemble comme un frère jumeau. Morceau n°2 : un roi libertin et fornicateur (Vincent Cassel, en pleine forme) s’enflamme pour la voix d’une pauvre femme dont il ne connait pas le visage (et pour cause : elle est en réalité d’une laideur pas possible !) et veut à tout prix en faire sa reine, ce qui pousse l’heureuse élue à élaborer tout un tas de stratagèmes pour cacher son apparence. Morceau n°3 : un autre roi (Toby Jones), plus faible et empoté que les deux autres, est soudain pris d’une étrange passion (charnelle ?) pour une puce qui grossit à vue d’œil, et s’attriste de voir sa princesse de fille pressée de se trouver un prétendant.

Apprendre que le film est une adaptation du Pentamerone de Giambatista Basile permet d’y voir plus clair. Tout comme Pasolini et les frères Taviani ont su le démontrer à travers leurs adaptations respectives du Décaméron, Matteo Garrone a ici pour ambition de miser à nouveau sur un genre foisonnant et éclaté dont la plus grande qualité a toujours été de travailler l’imaginaire comme un morceau de terre glaise. De plus, cette narration en trois temps n’est évidemment pas sans évoquer la structure d’un livre d’images, du genre que l’on feuillette avec une curiosité teintée d’innocence, histoire d’y guetter un soupçon de folie et d’étrangeté susceptible de créer le plus délicieux des plaisirs. Là-dessus, pas d’inquiétude à avoir : Garrone avait déjà montré dans certains de ses précédents films – et notamment dans Reality – son aptitude à faire surgir la fantaisie et l’imprévu au cœur même d’un plan amarré au contemporain, et en fait à nouveau la démonstration pour ce conte nourri d’ambitions folles.

Sur la construction du conte, le cinéaste réussit déjà l’exercice le plus délicat : trouver un équilibre entre la simplicité du récit – qui se doit de rester accessible – et la multiplication des détails qui le composent (péripéties, créatures, décors, etc…). Le film se révèle ainsi d’une belle richesse mais sans se montrer gourmand, ni même frileux. Avouons-le, on pense très souvent au cinéma de Fellini, aussi bien pour cette façon de combiner le tournage en studio (voir les scènes de la laverie ou du repaire de l’ogre) à la majesté des décors extérieurs (lesquels, pourtant réels, passent ici pour des lieux d’un autre monde grâce aux cadrages de Garrone) que pour la beauté hallucinante d’une production design à la Danilo Donati. De là viennent de nombreux plans dont la dimension picturale nous scotche la rétine. A titre d’exemple, citons le réveil au petit matin d’un Vincent Cassel entouré de femmes dévêtues et de nourriture étalée sur le sol – sans doute le résultat d’un banquet bien arrosé – ou encore des scènes cérémoniales bondées de figurants et de détails graphiques dans chaque échelle de plan. Dans ces moments-là, on a l’impression d’être à nouveau plongé dans le Satyricon de Fellini. Et oui, c’est un compliment.

Pour autant, Garrone ne tarde pas à trébucher sur l’art de confronter sa perfection visuelle à une dramaturgie en béton armé. En effet, si les récits mettant en scène Vincent Cassel et Toby Jones ne souffrent d’aucune baisse de rythme, celui avec Salma Hayek se révèle plus laborieux, moins évolutif, signe d’un déséquilibre narratif assez imparable. L’immersion étant autant affaire de rythme que de découpage, la narration du film prend alors quelques mauvais sortilèges dans les côtes. Rien de bien grave, puisque la cohérence thématique entre les trois récits, elle, ne s’effiloche jamais. On sent bien que Garrone voulait investir la folie du conte fantastique pour en révéler la noirceur (l’inverse est tout aussi vrai), et ses trois contes ne se raccordent donc qu’à une chose commune : le désir. Celui, sexuel, qui fait perdre la tête à un roi libidineux. Celui, maternel ou paternel, qui brouille le sens des réalités pour des souverains confrontés au souci d’émancipation de leur progéniture. Celui, inconscient, qui vire à la monstruosité pure et simple pour un être humain trop obstiné – voir ce roi raide dingue d’une puce qui n’arrête pas de grossir et attaché à sa fille qu’il ne veut surtout pas voir partir. Mais point de tristesse majoritaire chez Garrone : l’humour a plus que jamais sa place ici, surtout lorsqu’il se la joue bazooka loufoque. Avait-on déjà vu un conte où un roi balance sa dulcinée par la fenêtre juste parce qu’il ne s’était pas aperçue qu’elle était moche et couverte de pustules ?

Barré et magique à la fois, Tale of Tales s’achève logiquement sur une scène de fête où la joie se lit sur le visage des uns – ceux qui sont au premier plan – et l’inquiétude sur celui des autres – ceux qui sont à l’arrière-plan. Et au-dessus de tout ce petit monde, on aperçoit un saltimbanque qui joue les funambules sur une corde en flammes. Exactement l’exercice qu’accomplit Garrone avec ce film, réussissant avec brio à garder l’équilibre entre le lyrisme le plus déchirant et le grotesque le plus bidonnant. Inutile de préciser que c’est toujours mieux lorsque ça gigote sur la corde.

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